CHAPITRE XI
LA FIN DE l'instruction
On aurait pu croire qu'après l'arrestation de Fabre d'Eglantiiie, rinstruction allait désormais marcher d'un pas rapide vers son but, l'établissement des responsabilités engagées par la falsification, désormais officiellie, du décret de liquidation de la compagnie des Indes. Mais il aurait fallu pour cela que le rai)porteur se bornât à l'affaire financière, Par malheur, l'affaire politique qui y était mêlée continua à tenir la première place dans ses préoccupations cumme dans celles du gouvernement- Hypnotisé par le « complot de l'étranger », Amar n'eut pas l'idée de convoquer les administrateurs de la compagnie et de les confronter avec Fabre et avec Delaunay. Il les laissa en liberté et il continua obscurément à suivre des pistes politiques.
Chaque épisode de l'affaire avait son contre-coup aux Jacobins et à la Convention. Le jour même où les comités ordonnaient l'arrestation de Fabre d'Eglantine, Vadier annonçait à l'Assemblée que Mazmel, un lieutenant) de Ronsin, que Fabre avait fait incarcérer, était remis en liberté, et il ajoutait que le comité n'avait découvert aucune charge contre Ronsin et contre \'incent, également victimes des dénonciations de Fabre. Ces deux derniers furent à leur tour remis en liberté le 13 pluviôse, après un vif débat, au cours duquel Danton s'efforça adroitement de plaider pour le dénonciateur et pour les dénoncés : a Je défends Ronsin et ^'incent contre des préventions, de même que je défendrai Fabre et ses autres collègues tant qu'on n'aura pas porté dans mon âme une conviction contraire à l'opinion que j'en ai-.. » Cette façon de tenir l'équilibre pouvait passer, aux yeux des naïfs, pour de l'impartialité. Mais c'était le seul moyen de préparer la mise en liberté de Fabre et de clôturer l'affaire par un non-lieu général.
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Ce non-lieu, P'abre et Chabot le désirent de tous leurs voeoix, et nul doute que Danton n'ait été en cette circonstance leur interprète.
Chabot, qui lit les journaux, se rend compte des progrès que fait dans l'opinion et aux Jacobins la propagande hébertiste. Il sait que toutes les sociétés populaires et les Jacobins en tête ont exigé la libération de Ronsin >et de Vincent, dont la sortie de prison sera triomphale. La confiance l'abandonne. Il n'ose plus défendre son mariage tant attaqué. Il jette du lest. Pour prouver qu'il n'a pas pu dissimuler sa fortune dans son contrat de mariage, le voilà maintenant qui révèle au comité que le contrat contient des clauses de nullité.
7'k — François Chabot aux représentans du peuple )nembres des comités de Sûreté générale et de Salut public
Du secret du Luxembourg, le 10 pluviôse l'an 2. Citoyens mes collègues.
J'aurais pu, d'un seul mot, confondre tous les calomniateurs de mon mariage, si j'avais pu me décider à compromettre les intérêts de ma femme et de ma famille pour sauver mon honneur et peut-être ma vie. Un songe (riés-en de pitié si vous voulés), oui un songe qui a fait naître dans mon cœu]' l'espérance et le désespoir, m'a décidé cette nuit à vous dire ce mot : c'est que mon contrat de mariage est nul ; que je le savais avant de le passer, car j'ai été dans mon bas âge clerc de notaire chès le plus habile praticien et formaliste d'alors... [etc. Il fut aussi prévenu par le notaire...] d).
Je refusai de faire cette rectification [que demandait le notaire pour rendre le contrat valable] par cela seul que Dufourny avait dit aux Jacobins qu'il était possible que j'eusse compté cette somme pour la mettre sur la tête de ma femme. Certes, si j'avais eîi deux cens mille livres ou une partie de cette somme, même cent pistoles, je les au-
(1) Chabot a exposé les clauses de nullité de son contrat de mariage dans son mémoire apologétique que nous avons publié, voir pp. Il) et suiv.
rais au moins assurées par toutes les formalités que je connaissais peut-être mieux que le notaire, car ce qu'on apprend en bas âge s'oublie difficilement.
Si j'avais eu, dans ma cassette, une partie de cette dot et que j'eusse voulu couvrir la fripponnerie dont je suis calomnieusement accusé, j'aurais fait compter cette somme par mes frères comme à-compte de la prétendue dot ; je l'aurais placée à l'emprunt volontaire pour en retirer les intérêts (^n attendant que je pusse employer le reçu de la trésorerie à l'acquisition d'un bien d'émigré, ou je l'aurais placée sur un immeuble ou sur une maison de commerce solide et accréditée, je ne l'aurais pas confiée à des étrangers dont j'ignorais la fortune et qui n'avaient qu'un mobilier qu'ils m'ont cédé depuis pour 25.000 livres, à-compte de la dot de ma femme, surtout au moment où l'on parlait de confisquer le bien des étrangers. Pourquoi, diront mes ennemis, avoir ainsi passé un contrat nul par des défauts considérables ? Pourquoi ?... 1° parce que mes beaufrères me tenaient l'épée dans les reins, craignant un dédit de ma part, après toutes les difficultés que j'avais élevées pour éviter ce mariage et qu'ils avaient levées par ces clauses nulles de plein droit, sans qu'ils s'en doutassent, parce qu'ils ne sont pas censés connaître nos loix chicanières ; 2° parce que, ne calculant pas mes intérêts dans un acte duquel dépendait le bonheur moral de ma vie, je voulais tenir de leur bonne volonté constante le bien qu'ils voulaient me faire et non des formalités de la Loi ; 3° c'est que la providence me ménageait dans cet acte, désintéressé de ma part, une réponse péremptoire à mes calomniateurs.
Je sais que cette révélation réduit ma femme à la mendicité dans le cas qu'on séquestre le bien de mes beaufrères comme étrangers, car un Département qui m'a déclaré la guerre ne craindra pas d'être inconséquent en lui opposant ces nullités qui établissent mon innocence et ma pureté. Mais, forte de sa vertu, elle trouvera toujours dans ma famille une ressource pour tous ses besoins ;
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car ils ne sont pas multipliés, et elle nVa dit cette nuit en songe qu'elle préférait Thonneur de son époux, qui était devenu son bien, à toutes les fortunes périssables. Elle devra m'estimer d'autant plus que j'obéis au fantôme même de sa voix en vous faisant une déclaration que je ne pourrais pas vous faire si je comptais moins sur sa vertu, car je sais que Tamitié commande le sacrifice même de la vie aux intérêts de son amie.
J'ai rêvé encore que j'avais clans ma déclaration, lors de mon interrogatoire, injustement attribué à Varlet la motion de mon arrestation au club électoral ; mais j'ai oublié le nom de celui qui m"a apparu en songe comme faisant cette motion, je vous prie de vérifier le fait et d'être surtout assurés que si j'ai accusé Varlet, je le croyais coupable quand je fai fait ; mais il ne serait pas étonnant que six mois après un mouvement si rapide et si extraordinaire que celui du 31 mai, j'eusse commis une équivoque dans un fait sur lequel je ne m'attendais pas à être interrogé. Le fonds de l'affaire est vrai et, ce qu'il y a de très vrai, c'est que lorsque je fus au comité d'insurrection, ni niiaumette, ni Hébert ne voulaient de cette insurrection et qu'ils m'ont dit, en présence de Léonard Bourdon, qu'ils l'auraient mieux faite à la Commune. Au reste, ni Ctiaumette, ni Hébert n'étaient pas au club électoral quand j'y fus arrêté. Du moins je me rappelle ne pas les y avoir vus ni 'Varlet. Je persiste dans tout le reste de ma déclaration. J'ai quelque raison de soupçonner que Debatz était encore à Paris il y a trois semaines. Les prisonniers sont comme les religieuses. Personne ne sait mieux qu'eux les nouvelles du detiors. quoiqu'enfermés entre quatre murailles et ne voyant que des concierges et des guichetiers. J'attends le rapport avec le calme de l'innocence depuis mon interrogatoire ; quoique j'aie cru appercevoir quelque malice contre moi dans le rapport sur l'arrestation de Fabre. La loi sur les faux témoins a redoublé mon courage.
François Chabot.
S06 l'affaire de la compagnie UES INDES
Au reste j'ignore si, lorsque mes beuufrères ont promis à ma femme et à moi une dot de deux cens mille livres, ils les avaient ; et s'ils ont voulu par là m'engager à cetlo union qui me répugnait d'abord. Je n'ai reçu que le nécessaire pour les frais de noce : voilà un fait incontestable et si leur amitié a voulu me tromper par de fausses espérances de fortune ils m'ont mal connu, mais je le leur pardonne. Peut-être même qu'ayant la valeur de deux cens mille livres et craignant la confiscation, ils ont voulu, avant le décret, l'assurer à leur sœur dans respérancc bien fondée qu'elle aurait soin d'eux dans leur prison. Ce serait une petite ruse de guerre que leur amour pour la liberté pourrait faire excuser. Mais il ne me l'ont pas . dit et, dans tous les cas, je les aurais mal servis par le refus constant -que j'ai fait de tout arrangement à cet égard, hors l'affaire des meubles comme confondus avec les miens. Encore resteraient les nullités que j"ai voulu laisser dans la donation sans cependant avoir ces vues malicieuses contre eux en faveur de la nation ; parce que je ne devais pas présumer qu'ils voulussent la frustrer dans un acte qui me paraissait patriotique de leur part. (Archives nationales, ^^' 342.; -
Fabre, de son côté, dans une lettre du 11 pluviôse (D, se défendait d'avoir provoqué l'arrestation de Honsin et de Maillard. Il renouvelait ses accusati(jns c<mtre \'iucent, qu'il fondait sur des griefs uniqu'ement iMjlitiques, mais il ajoutait : Il L'arrtstation du citoyen \'incent causa et cause encore de tels troubles fiue j'en fus à rétlécbir si je n'avais pas fait (non pas une injusiioe-, j'en étais bien sûr), mais une imprudence. Le comité de Salut public, que j'avais bien sincèrement cru socotider, me parut être d'une opinion d'abord indifférente, ensuite mitigée et enfin contraire à cet égard. On se chargea d'abord d'amortir les effets de ma motion ; je promis alors de n'y donner sous aucun rapport ni suite ni attactiement. J'ai fidèlement, i-eligieusement et bien en entier, sous tous les rap-
(1) Elle est publiée in extenso dans les Papiers ini'd'ds trouvés chez Robespierre, t. III, pp. 366-372.
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ports, même les plus minimes, tenu nia promesse. » Ainsi Fabre secondait de son mieux la manœuvre de Danton.
Mais le non-lieu espéré ne vint pas. Les Hébertistes, rendus plus audacieux depuis la mise en liberté de leurs chefs, ne voulaient pas entendre parler d'une transaction quelconque. Ils voulaient tirer vengeance de ceux qui les avaient persécutés.
Chabot passait par des heures d'espoir et des transes lugubres. Le 16 pluviôse, il accueille un bruit d'après lequel Basire allait être remis en liberté. Sa confiance se ranime. Du coup, il écrit aux comités pour demander un-prompt jugement. Il se dit intérieurement qu'on ne pourra pas libérer son complice sans le libérer lui-même.
7."S. - François Chabot aur reprrscntans du peuple membres des comités de Sûreté générale et de Salut publir
Au secret du Luxembourg le jour du buis, 16 pluviôse l'an 2.
L'on a fait dire à Bazire que les "conclusions de notre rapport tendaient à lui rendre sa liberté et à me retenir encore dans les fers. Je ne me plains pas de la justice cjue vous lui rendes. Il y a longtems qu'il aurait dû l'obtenir. Mais je la demande entière pour moi. l'oint de grâce ! Point de grâce ! Si je suis coupable, je dois monter sur Féchatfaud. Envoyés-moi prompten^enl au tribunal révolutionnaire qui me jugera devant mon souverain et le vôtre, le peuple. Si je suis innocent, si surtout ma dernière lettre vous a éclairés sur le grand champ de bataille de mes ennemis, mon mariage ; si vous avés été forcés de reconnaître que j'étais aussi pur dans cet acte civil el politique que dans tout le reste de ma vie : rendés-moi à ma famille que mon arrestation et ma longue détention plonge dans le désespoir et qui mérite d'être heureuse par les services qu'elle a rendus à la patrie et à l'humanité. Mais, s'il faut en croire certains bruits ; vous vous disposés à faire payer chèrement à ma vertueuse sœur sa confiance en ma probité et dans mon généreux dévouement pour la liberté et l'intérêt qu'elle a pris aux perse-
cutions que j'éprouve depuis près de cinq mois ; pour avoir été trop ami des principes. Si c'était une femme ordinaire ; j'en mourrais de désesixiir. Mais elle est plus courageuse que moi. Elle saura braver la rage de nos ennemis communs. Au tribunal révolutionnaire 1 si nous sommes prévenus de quelque crime ! Point de milieu entre la liberté ou la mort pour des républicains, et je crois que nous méritons ce titre en dépit de nos calomniateurs. Une copie de toutes les pièces me suffit pointes confondre.
François Chabot.
(Archives nationales, F'^ 4637.)
Mais la libération de Basire ne s'étant pas produite. Chabot retumbait dans son abattement. Il constatait que Danton et ses amis n'intervenaient plus en sa faveur à la tribune de la Convention. Il se demandait avec angoisse s'ils n"avaient pas perdu leur inlluence sur les comités, et il se mettait à récriminer de nouveau contre ses enquêteurs, contre Amar en première ligne. A cet égard, la lettre qu'il écrivit à Robespierre, le 29 pluviôse, est très curieuse.