Le testament de François Chabot
A la Convention nationale, à Inus les Français et surtout à mes parens et à mes amis.
Testament de mort de François Chabot, représentant du peuple, arrêté pour avoir dénoncé la double faction
(1) Expressions de Saint-.Jusl dans son rapport du 23 \entôse.
(2) L'original, qui est en ma possession, provient de la maison Charavay et m'a été donné par mon ami Lesueur, que je suis heureux de remercier ici.
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dirigée par les puissances étrangères ; car, de l'aveu d'Amar, il n'avait pas été dénoncé avant son arrestation.
Ce 27 ventôse, 121^ de ma détention au secret, l'an deux de la République, que j'ai voulu sauver et pour laquelle je meurs, âgé de trent-sept ans quatre mois et vingt-sept jours, étant né le 1" brumaire.
Mon acte d'accusation me parait un effet de la politique du gouvernement et par conséquent du grand principe du salut du peuple. Sans cela le rapporteur serait impardonnable d'avoir altéré des faits et d'en avoir inventé quelques autres à ma charge. Le renvoi du rapport au comité de Salut public pour motiver mon accusation sur la diffamation des membres de la Convention, diffamation que j'ai voulu arrêter par ma courageuse dénonciation, me prouve que l'on veut soustraire de mon procès les pièces les plus précieuses à mon innocence et que l'on craint des indiscrétions de ma part, car je ne pourrais me justifier qu'en accusant le rapporteur et les collaborateurs du rapport. Je dois donc me condamner au silence et par conséquent à la mort pour ne pas manquer à l'engagement que j'ai pris de sauver ma patrie aux dépens de ma vie et de ma réputation. Quoique le gouvernement ait été sans le vouloir l'instrument alternatif des deux factions que j'ai démasquées et dont la plus violente est déjà terrassée, je veux dire celle d'Hébert, je crois cependant que la Convention commettrait une imprudence de renouveller les membres du comité de Salut public. Ceux du comité de Sûreté générale devraient l'être au moins tous les mois par tiers ; parce que leur responsabilité est illusoire et qu'ils peuvent cependant faire beaucoup de mal particulier qui peut agiter la République. Les membres actuels ne sont ni fermes ni sages.
Je SUIS innocent de la corruption dont on m'accuse et plus encore du système de diffamation que j'ai voulu déjouer. Jamais je ne serais entré dans le système de corruption si les premiers discours de Delaunai ne m'avaient fait entrevoir sa liaison avec celui de la diffamation
des représentans et par suite de la dissolution sociale. J'ai dénoncé ce système de diffamation avec Texpression de rhorreur qu'il m'avait inspiré. Je suis plus innocent encore de la soustraction du décret sur la compagnie des Indes et de la falsification de celui qui y a été substitué. Si t^enoît est découvert par la police, il confondra mes calomniateurs. J'ai signé tous les projets avant ou après Fabre. Je ne lui ai présenté aucun décret rendu à signer. Si jamais on imprime les pièces de ce grand procès du crime contre la vertu, si surtout le gouvernement permet l'impression de mon compte-rendu à mes commettans, dont Robespierre est dépositaire, commençant par ces mots de Lentuliis dans Tite-Live, \. 9 : Ea est caritas palrin' ut tam ignominiâ eam quam morte nostrâ, si opus est, serviemus W ; j'ai aimé ma patrie jusqu'à lui sacrifier mon honneur et ma vie, mes concitoyens ne tarderont pas à reconnaître mon innocence et à consoler une mère respectable qui a toujours fait du travail, du soin de l'humanité et du bonheur de tout ce (jiii leiitoiire sa principale et uniijue occupation ; ils consoleront mon bien resi)ectable père plein d'excellentes qualités d'esprit et de cœur, vieillard vertueux que je conduis peut-être au tombeau par mes courageuses entreprises et dont le sacrifice m'est plus pénible que ce^lui de mon honneur et de ma vie. Ils consoleront une sœur dont la vertu et le patriotisme ont sauvé plus d'une fois mon District et qui, mère de onze enfans à l'âge de 29 ans, mérite un bonheur plus durable que son frère. Ils consoleront une jeune épouse, que ses malheurs rendent d'autant plus intéressante que je l'ai trompée pour sauver ma patrie en m'alliant à elle, dans les vues de déjouer les complots des étrangers que mes frères, dénonciateurs de tous les agens de l'Autriche et de la Prusse, m'ont appris à connoître mieux que toutes mes recherches au comité
(1) C'est sans doute la copie au net du mémoire apologétique que nous avons publié d'après la minute sous' le lil^re François Chabot à •sr.v concitoyens.
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de Sûreté générale. Je meurs sans fortune et sans dettes. Je pourrais devoir quatre mille livres à ma sœur. Mais j'espère qu'elle ne regrettera pas l'usage auquel je les ai employées. Je déclare de plus fort que les acquisitions que j'ai faites de deux domaines nationaux payés la somme en tout de onze mille huit cens livres ont été acquis avec l'argent de ma sœur et de ma mère, (pii fait depuis soixante-quatre ans des économies et des travaux inouïs pour laisser une aisance honnête à ses enfans. J'ai fait cette déclaration au comité de Sûreté générale avant mon mariage. Elle est par conséquent inattaquable. Je sais que ma famille qui a toujours vécu de son travail ou de ses économies préfère la vertu à toutes les possessions. Mais le gouvernement serait injuste s'il tracassait mes ])arens sur un bien qui ne m'appartient pas. Je meurs content parce que j'ai vu terrasser la faction des hébertistes, la plus dangereuse que je craignisse, à cause de la violence et de l'excessive popularité des meneurs. J'espère que celle de Dufourny, plus cauteleuse, ne tardera pas à être démasquée et qu'elle n'épiera pas longtemps ou n'entravera pas le gouvernement. J'espère que l'on reconnaîtra bientôt la main de l'Angleterre ou de la Suisse qui l'a dirigé tour à tour. J'espère que la faction des frippons qui cherchent la fortune dans les bureaux de la Convention ou des Ministres cédera à la simplification de la machine. J'espère que les comités révolutionnaires feront succéder la sagesse et la fraternité envers les patriotes à toutes les violences qui leur ont été inspirées par la malveillance et l'aristocratie. J'espère que les agens de l'Angleterre ne réussiront pas plus longtems à égarer le gouvernement français par une secte de soi-disant Catonistes ou Spartiates, qui ne savent ni mourir ni admirer ceux qui en ont le courage et qui vivent en sybarites en recommandant le brouet aux amis fortunés de la patrie. Ce système, prêché par S* Just en particulier, nous conduirait à l'esclavage par un chemin plus court que le luxe contre lequel on dérlame. Tl faut emmener les
hommes à l'égalité par le bonheur du plus grand nombre de ceux qui travaillent et qui multiplient les jouissances de la société par le développement de leurs talens et de leur industrie et non par les privations de tous les individus. Je désavoue le fils de Julie Berger et j'ai i)lus d'une raison pour cela. Cependant je recommande à mes parens d'aider à son éducation jusqu'à l'âge de quatorze ans. Je leur recommande surtout de prendre soin de ma bien vertueuse épouse et de la consoler dans son affreux veuvage. Je pardonne de grand cœur à tous mes ennemis. Si je les ai un peu trop mordus dans mon mémoire, je déclare que l'amour de la patrie a dominé sur toutes mes passions. Cependant je consens qu'on en retranche tout ce ({ui est inutile à les démasquer révolutionnairement. J'ai respecté la représentation nationale dans les individus que je méprise le. plus et dont je reconnais la perversité parce qu'ils sont presque toujours écrasés par l'ascendant de la vertu de leurs collègues. Les écrits que je laisse ne seront pas inutiles à l'établissement du bonheur qui doit être le but de toute société comme je l'ai écrit avant S* .lust. J'ai eu des faiblesses dans ma vie. Mais la philantropie la plus désintéressée et le respect pour les loix de la nature me feront pardonner quelques écarts de mes passions bouillantes. J'espère que la divinité voudra les oublier et me recevoir dans son sein que j'adore en dépit de tous les nouveaux fanatiques de l'athéisme. C'est ma seule consolation qu'elle me vengera de l'injustice des hommes qui domiuent dans le moment et de mes ennemis qui ne peuvent être que ceux de la patrie. Je leur pardonne de nouveau et je souhaite qu'ils jouissent paisiblement du bonheur de la liberté, à l'établissement de laquelle je crois avoir concouru aussi efficacement et aussi généreusement que tout autre. Les écrits que j'ai composés dans ma prison prouveront que mes principes ont été méconnus. Je mourrai en disant : Vive la République une et indivisible, Vivent ses fondateurs, et ses défenseurs et ses amis ! Guerre aux âmes altérées de sang car elles
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ressemblent aux despotes, paix à tous les sincères amis de l'humanité ! A bas le pouvoir des hommes ! Vive celui de la vertu !
François Chabot.
On a accusé Delaunai de quel(|ues faits inexacts et Ton n'a pas parlé de ses vrais crimes, de ses liaisons avec les Brissotins ciu'il a voulu sauver, comme je l'ai déclaré, et non pas lui avant moi, et de ses liaisons avec les deux sectes des contre-révolutionnaires en pantalons et en fichus et surtout avec Hébert et autres. Fabre est également faussement accusé dans l'affaire des Indes. On a quelque raison de taire ses autres crimes parce que les membres des deux comités pourraient être impliqués.
P.-S. — Je déclare que Bazire n'a connu par moi le système de corruption que le 24 brumaire, jour de ma dénonciation, et qu'il n'est pour rien dans l'affaire des Indes. On l'a accusé pour lui fermer la bouche sur l'oppression qu'on a exercée contre nous. F. G.
(Musée des Archives, A E, 1398.)
Ayant rcrit ce testament, rempli de récriminations amères contre le comité de Sûreté générale, Chabot avala une fiole de .snblirné corrosif dont il se servait pour soigner une maladie de peau dont il était affecté. Les médecins ai^pelés lui administrèrent à temps un vomitif et Chabot en fut quitte pour une légère indisposition. Avait-il voulu se suicider réellement, ou n'avait-il tenté qu'une suprême comédie ? C'est ce qu'il est bien difficile de conjecturer.
Il est remarquable que, dans son testament, il proclamait de nouveau l'innocence de Fabre d'Eglantiue, alors qu'au lendemain de l'arrestation de celui-ci, il l'avait chargé à plaisir. Mais quand Chabot a-t-il dit la vérité? Et connaissait-il au juste ce qui s'était passé entre Delaunay et Fabre ? Essayait-il, au moment où commençait te procès des Hébertistes, de diviser les comités par ses insinuations contre le comité de Sûreté générale ? Espérait-il trouver un appui au comité de Saint public et, en mettant l'abre hors de cause, se concilier in extre-
tnis le parti dantoniste qui pouvait être tenté de donner un dernier assaut pour reprendre le pouvoir ?
Le 29 ventôse, la Convention adopta le texte définitif de l'acte d'accusation contre les députés corrompus, et cet acte visa expressément un seul faif précis : la falsification du décret de lUjuidation de la compagnie des Indes.