LE MARÉCHAL NEY
Aussitôt le maréchal logé à la conciergerie, le préfet de police se rend pour procéder à son interrogatoire, Ney le reçoit d’abord avec hauteur et refuse de lui répondre. Puis il finit par se rendre au désir du préfet. Il proteste de sa fidélité au roi jusqu’au 13 mars, Il dit qu'il a reçu une proclamation toute préparée, à 2 heures du matin, le 14, à Lons-le-Saulnier, “ Communiquée à Bourmont et à Lecourbe, deux généraux sous ses ordres, ceux-ci l'avaient approuvée et elle avait été lue aux troupes, Il disait: « j'ai été : entraîné, j'ai eu tort. Il n’y a pas le moindre doute. Mais ce qui m'a déterminé personnellement, c’est la crainte de la guerre civile.”—Les troupes, demande le préfet, avaient-elles manifesté, avant votre proclamation, de mauvaises dispositions contre le Roi ?—I1 y avait, dit le maréchal, une rumeur sourde ; mais les mauvaises dispositions étaient connues. J'avais cru pouvoir les changer en faisant arrêter, le 13 au matin, un officier que le général de Bourmont doit connattre et qui avait l'intention de passer à Bonaparte.” “ J'ai poussé à bout le ministre de la guerre, dit-il, pour connaître la quantité de troupes que j'avais dans mon gouvernement, Je
n'ai pu rien obtenir, Le fait est que si j'avais suivi ses instructions, je n'aurais fait faire aucun mouvement à mes troupes. Je serais resté seul à Besançon, Comment se fait. il que l'aide-de-camp du ministre soit venu disséminer ces troupes au lieu de les réunir ? Si j'avais voulu trahir, j'aurais donné de faux avis à Suchet et à Oudinot et je ne les aurais Pas pressés de marcher en avant. Suchet m'écrivait que ses troupes étaient déjà en fermentation, et Gérard qui se défiait de lui, avait envie de reprendre le commandement, Ma femme qui croyait bien que je marcherais contre Bonaparte, s'affi. geait de ce que cela n'avait pas encore eu lieu, J'ai été fort maltraité par Bonaparte et ma femme aussi, J'étais regardé chez lui comme la bête noire,” Ce premier interrogatoire finissait par ces paroles : “ J'ai eu bien des fois envie de me brûler la cervelle, disait-il, je ne l'ai pas fait, parce que je désirais me justifier, Je sais que pour mon action, les honnêtes gens me blâmeront. Je me blâme moi-même, J'ai eu tort, je me le reproche, mais je ne suis pas un traître, j'ai été entraîné et trompé,” Le 22 août, le préfet de police revint à la charge, cherchant à faire avouer au maréchal] le dessein prémédité de trahir Voyant ses efforts vains, il lui demande: «“ Comment expliquez-vous ce changemeni si brusque de conduite ? ”—« On peut dire, répond N ey, que c’est comme une digue renversée, C'est l'effet de toutes les assertions des agents de Bonaparte, Tout paraissait perdu.….J'ai été entratné par les événements. Lorsque j'ai quitté le Roi, je suis parti dans l'intention de sacrifier ma vie pour lui, Ce que j'ai fait est un grand malheur, J'ai perdu la tête.” À la suite de l'exécution de La Bidoyère, Châteaubriand, dont la sincérité généralement n’est Pas suspecte, disait dans . ce langage qui n’est qu'à lui: “ Sire, ce n’est Pas sans une vive émotion que nous venons de voir le commencement de
vos justices, Vous avez saisi ce glaive que le Souverain du ciel a confié aux princes de la terre pour assurer le repos des peuples.”
La question des représailles avait pourtant deux aspects bien tranchés. Un autre homme de valeur aussi, mais dont l'éloquence d'ordinaire tenait plus de l'épée que de la plume, se chargea, sans le vouloir, de répondre au grand écrivain,
Le Conseil de guerre, constitué le 21 août, devait être dans la pensée du gouvernement, présidé par le maréchal Moncey, l’un des plus anciens officiers de l’Empire, Celui-ci déclina aussitôt cette fonction ; mais le ministre ayant voulu passer outre, le duc de Conegliano adressa une lettre au roi dans laquelle on lisait ce passage :
“ Je n'entre pas dans la question de savoir si le maréchal est innocent ou coupable, Votre justice et l'équité de ses j'iges en répondent à la postérité, qui pèse dans la même balance les rois et les sujets, Eh! quoi, disait-il, le sang fran- Gais n’a-t-il pas assez coulé ? Nos ma‘heurs ne sont-ils pas assez grands ? L’avilissement de la France n’est-il pas porté à son dernier période ? Et c’est lorsqu'on a besoin de rétablir, de restaurer, d’adoucir et de calmer qu'on nous propose, qu’on exige de nous des proscriptions ?...Ah1 Sire, disait Moncey, si ceux qui dirigent vos conseils ne voulaient que le bien de Votre Majesté, ils lui diraient que jamais l'échafaud n’a fait d'amis. Croient-ils donc que la mort soit si redoutable pour ceux qui la bravèrent si souvent ?”...“ Moi, disait-il, j'irais prononcer sur le sort du maréchal Ney ? Mais, Sire, permettez-moi de demander à Votre Majesté où étaient les accusateurs tandis que Ney parcourait tant de champs de bataille ? L'ont-ils suivi et accusé pendant vingt-cinq ans de dangers et de travaux ? Ah! si la Russie et les alliés ne peuvent pas pardonner au vainqueur de la Moskowa, la France peut-elle oublier le héros de la Bérésina ?.… C’est au passage de la Béré-
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sina, Sire, c’est dans cette malheureuse catastrophe que Ney sauva les débris de l’armée. J'y avais des parents, des amis, des soldats enfin, qui sont les amis de leurs chefs, Et j'en. verrais à la mort celui à qui tant de Français doivent la vie, tant de familles leurs fils, leurs époux et leurs parents ? ”
Le noble Moncey en fut quitte pour trois mois de détention, Oe fut le maréchal Jourdan qui le remplaçca comme président de ce Conseil de guerre composé de Masséna, d'Augereau, de Mortier, des lieutenants-généraux du roi, Villate et Claparède, Joinville était procureur, et Grundler, rapporteur,
Le Conseil se réunit le 14 septembre, Le maréchal avait pour défenseur, Berryer, père, avocat presque septuagénaire, mais qui, à l’ardeur de ses meilleures années, joignait beaucoup de savoir et d'expérience. Son fils, celui qui sera tout à l'heure le grand Berryer, alors âgé de 25 ans, l'assistait, tout en jouant un rôle effacé dans le procès. Dupin aîné et Dela. croix-Frainville, deux autres sommités du temps au barreau de Paris— Dupin surtout—agissaient en qualité de conseillers du vieux Berryer. Dupin et Delacroix présentèrent deux mémoires au sujet de la juridiction du Conseil de guerre, Ils prétendaient que le maréchal Ney, pair de France, n’était justiciable que de la Chambre des pairs, comme autrefois les pairs ne l'avaient été que du Parlement de Paris, Ils déniaient donc la juridiction du Conseil. —La deuxième séance du tribunal s’ouvrit le 10 novembre. Dans l'intervalle, on avait fait une très longue enquête, Le maréchal, revêtu d’un simple uniforme et portant le grand cordon de la légion d’honneur, entra lentement dans la salle des assises, pour se rendre au fauteuil qui avait été disposé pour lui à côté de ses défenseurs, C'était la première fois qu’il paraissait devant la Cour des pairs. A la question d'usage, il répondit fièrement : “ Je suis Michel Ney, duc d’Elchingen, prince de la Moskowa,
grand cordon de la Légion d’honneur, chevalier de l'Ordre royal et militaire de St Louis, chevalier de la Couronne de fer, chevalier grand’croix de l'Ordre du Christ de Portugal, maréchal de France.”
Berryer père allait prendre la parole. Mais ni ses discours dans ce procès, ni reux de Dupin qui, du reste, est spéciale. ment chargé de la plaidoirie écrite, ne se trouvent dans nos bibliothèques. Les historiens en citent de bien courts extraits, par ci par là, et c’est tout ce qu'on en peut lire. !
Le vieux Berryer appartient surtout aux dernières années du 18° siècle. L'ancienne rhétorique avec ses souvenirs païens s'étale à l’aise dans ses discours; il est parfois solennel et emphatique. Mais il est toujours élevé et atteint souvent à l’'éloquence.
Dupin est plus hardi et plus libre dans ses élans, C'est un orateur vif, spirituel, cultivé,
Après les compliments de rigueur, Berryer reportait ses regards sur l'accusé et se demandait comment “ le bouclier impénétrable de ses exploits n'avait pu le garantir des coups de la fatalité, Comment se pouvait-il que “le brave des braves ” fût accusé du crime de haute trahison, “ mots étonnés de se trouver ensemble...”
Les royalistes et en général les ennemis du maréchal Ney, étaient indignés de voir Berryer et Dupin défendre pareil accusé, Berryer, fils, écrivait plus tard que ‘ l'avocat du maréchal avait contre lui toutes les passions de l’époque, et que pour les affronter, :il fallait du caractère, de la hauteur d'âme, de la décision. “ Les passions allaient si loin que M. de Martignac, avocat lui-même, et devant entrer bientôt dans la magistrature, s'était oublié jusqu’à dire publiquement
1—Les œuvres de Berryer, père, ont été publiées, à Paris, en une édition formant 1° 7olumes.
qu“ il rompait avec M. Berryer tout lien d'estime et de fraternité.” Enfin, Dupin nous apprend que “ tons les anciens cvocats étaient légitimistes et regardaient comme un acte de félonie de défendre des hommes qui étaient l'objet des accusations politiqu: 8,”
Interrogé sur la lettre de Bertrand reçue par lui dans la nuit du 13 au 14 mars, le maréchal Ney répéta ce qu'il avait déjà raconté : “ Une grande partie des soldats, disait.il, travaillés par des émissaires, avaient abandonné la cause du roi avant la proclamation. Grand nombre d'agents obscurs et inconnus s'étaient mêlés parmi eux, J'ai su depuis que deux aigles leur avaient été apportées, L'exaltatation était à son comble. Un silence sinistre annonçait que les troupes étaient prêtes à lever l'étendard de la révolte. Les soldats menaçaient de me tuer, ainsi que cela me fut rapporté par le général de Bourmont et par plusieurs officiers. J'étais moimême troublé de la position affreuse où je prévoyais que la France. allait se trouver, et j'ai plutôt suivi l’entratnement général que je n'ai donné l'exemple.”
Le 10 novembre, ce haut tribunal déclara par 5 voix contre 2 qu'il était incompétent à juger un maréchal de France. Ney, au comble de la joie, embrassa ses défenseurs, en disant: “ Voyez-vous, ces b...-là m'auraient tué comme un lapin!” Telle était la bonne opinion qu'il avait de ses camarades,
De longues discussions avaient eu lieu devant ce tribunal. La défense de l'illustre homme de guerre devait passer par toutes les chicanes de la procédure et cette tactique a donné lieu à quantité de commentaires par les historiens. En assimilant cette cause aux causes ordinaires des cours d'assises, n'était-ce pas en effet réduire les proportions du débat et
amoindrir d'autant la personnalité de l'accusé ? Bon nombre d'écrivains l'ont pensé.
Napoléon, à Sainte-Hélène, est de cet avis, 11 dit qu'en défendant le maréchal, on employa “ des moyens faibles’ et sans couleur.” On blâmait, de plus, le maréchal d’avoir plaidé l'incompétence du Conseil de guerre, Ce n'était pas sans un douloureux étonnement, dit Vaulabelle, que les spectateurs favorables au maréchal, l'avaient entendu décliner la compétence du Conseil. Tous, dit-il, comprenaient que quelle que fût la sentence…elle ne pouvait aller au delà de l'exil. Ce n'étaient pas seulement des compagnons d'armes, dit cet historien, que Ney avait dans ses juges ; la plupart étaient des amis qui, tournés également contre les Bourbons, après le 20 mars, s'étaient ralliés comme lui-même à l'effort des cent-jours.” Lamartine, à son tour, regrette “ ces considérativas timides de légistes qui avaient fait prendre à Ney la résolution de décliner la juridiction du tribunal militaire où “ un soldat eût été jugé par des soldats.” Welschinger croit qu’en acceptant la compétence du Conseil, ‘ la défection
de Ney était trop notoire pour qu'il ne fût pas condamné ;
mais que les juges n'eussent pas mauqué de signer son recours en grâce et qu’au moins sa vie eût été sauve.” Mais .… il y aurait beau à disserter sur l'opportunité des moyens de défense, Qu'il suffise de dire ici avec Dupin, dans ses Mémoires, que l'affaire avait été mûrement examinée par le maréchal, sa famille et ses anis et que l'on avait unanime. ment résolu de plaider l’incompétence du Conseil de guerre, Il existait plus d’un motif pour faire redouter la conduite des membres de ce tribunal. Plusieurs avaient eu des démêlés personnels avec le maréchal. En réalité, ils avaient juridiction. Pourquoi n’ont-ils pas jugé? Ils tenaient son sort entre leurs mains. Ecoutez l’un d'eux, c'est Augereau sur son lit de mort: “ Nous avons été des lâches, on aurait dû juger le maréchal Ney malgré lui; au moins, il vivrait!” Mais toute une
époque de despotisme avait courbé les volontés sous son
joug, et avili les caractères. Le Conssil de guerre eut peur de juger, parce qu’il se sentait impuissant à mener l'affaire et il profita de l’échappatoire pour se dérober, Ce qui eut lieu par la suite laisse à penser sérieusement que s’il eût jugé, il fût allé aussi loin qu'on Le désirait. Fait bien connu, ce ne furent ni les généraux, ni les maréchaux qui se distinguèrent le plus dans toute cette affaire,
Là à
Si le maréchal et ses amis trouvaient matière à se réjouir de la décision du Conseil de guerre, il était loin d’en être de même à la cour et ailleurs. C'était le deuxième échec du gouvernement, La première fois, le maréchal Moncey avait refusé de présider le Conseil ; la seconde, le Conseil se déclarait incompétent à juger. Le tribunal militaire fut accusé de trahison et l’on parla de faire le procès des juges. Le monde des ultras était furieux. ‘‘ Le langage des salons, dit Viel-Castel, fut impitoyable. Les femmes d'ordinaire les plus douces, transformées en furies, exprimaient sans ménagement, sans scrupule, l’impatience sanguinaire dont elles étaient animées.” On croyait fermement que le retour de l’Ile d’Elbe, qui avait occasionné tant de malheurs, était moins le résultat de circonstances exceptionnelles que le fruit d’une conspiration dans laquelle le maréchal principalement avait trempé. Plus la révolution qui avait amené les Cents-jours coûtait de sacrifices et d’humiliations, plus la réaction semblait s’acharner aux prétendus auteurs du complot, L'affaire ne devait donc pas languir.
Le 11 novembre, lendemain de la sentence, Louis XVIII fit enjoindre à la Chambre des pairs de procéder sans délai à juger le maréchal Ney. En lui communiquant les ordres du roi, Richelieu, président du Conseil des ministres et au porte-
feuille des Affaires étrangères, qualifie le jugement du Conseil “ de triomphe pour les factieux ” ‘et il importe, dit.il, que leur joie soit courte pour q: lle ne soit nas funeste,” “Il n’est pas nécessaire, dit le riinisire, pour «:.ercer votre haute juridiction que la Chambre si; organisée comme un tribunal ordinaire, Les formes qu’elletsuit dans !:8 propositions de loi, sont assez solennelles et assez rassurantes pour juger un homme quelle qu'ait été sa dignité, quel que soit son grade”. ce qui fit dire à M. de Broglie que “ le ministère sommaitl a Chambre d'expédier le maréchal comme un simple projet de bi”...On eût voulu trouver dans le langage du ministère public, ce calme, cette impartialité qui convient si bien aux organes de la justice. Le duc de Richelieu prononça ces paroles : “ Ce n’est pas seulement au nom du roi que nous remplissons cet office ; c’est au nom de la France indignée et stupéfaite. C'est même au nom de l'Europe que nous venons vous conjurer et vous requérir à la fois de juger le maréchal Ney.”.….La Chambre toute rembourrée qu’elle fût d'excellents royalistes, comme s'exprime M. de Broglie, accueillit fort mal cet appel inconsidéré,
Que la main de l'Europe fût dans ce procès fameux, il n'est que trop certain et les témoignages abondent là-dessus. “ Préalablement aux négociations diplomatiques qui allaient s'ouvrir pour fixer le sort de la France, dit Alfred Nettement, les puissances coalisées réclamèrent du gouvernement royal deux mesures considérées nécessaires et dont l’une était le châtiment exemplaire des principaux instigateurs de la révolte du 20 mars.” “Au lendemain des ordonnances de juillet, dit Welschinger, l’empereur Alexandre ayant manifesté du mécontentement au sujet de la liste des proscrits, le baron de Vitrolles, secrétaire du conseil des ministres, lui
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avait répondu “ qu’il était étonné d’avoir à défendre devant lui une mesure qui n’eût pas été prise de bon gré, si l’on n'eût été pressé par les insinuations et même par les instances des alliés. ”’—Ce n’est pas la mesure en elle-même que je blâme, répondait Alexandre. Je l'ai crue nécessaire pour assurer votre avenir et prouvér qu'on savait réprimer une aussi audacieuse trahison.”
Il est à présumer que la Chambre des pairs en savait ellemême plus qu'elle n’en voulait laisser paraître, Mais cet appel au nom de l’Europe avait quelque chose de choquant pour une justice moins délicate que ne l’est ordinairement la justice française, De fait, les alliés menaçaient de prendre en mains leur propre cause, si la France ne pouvait punir ceux qui, suivant eux, avaient si traîtreusement compromis la paix de l'Europe. Les uns conduiraient les coubables en Sibérie ; d’autres les feraient pendre. Le Times etle Morning Post reprochaient au roi sa magnanimité et le retard qu'il mettait à sévir. Le Times allait jusqu’à dresser des listes de proscrits. Lord Clancarty disait qu'il fallait frapper les têtes de la conspiration, autrement l’Europe n’en aurait pas pour un an. De son côté, lord Liverpool écrivait à Talleyrand que tant que justice ne serait pas faite, il serait impossible de croire à la durée du gouvernement du roi. ‘“ C’est au nom de létranger que l’accusation a été portée, écrit Dupin, et que l'on a requis condamnation; c’est sous son influence que l'arrêt a été rendu. Il voulait une de nos gloires militaires en holocaustes et on lui a sacrifié Ney.” Mais Berryer, père, n’est juste qu’à demi, quand il dit que “ tous les acteurs de ce drame ont eu la main forcée et qu’il n’y a qu’à s’en prendre à l'étranger qui a voulu flétrir la gloire de nos armes ; “ manière trop commode en vérité de se débarrasser d’une complicité gênante ! Non, il y avait des Français en France qui applaudissaient aux proscriptions.
Alfred Nettement n’a-t-il pas dit que “ l'appel à l’Europe était dans le mouvement de la situation ? ” “ L'Europe, dit cet écrivain, demandait à la France de faire justice au nom des souvenirs du passé et des inquiétudes de l'avenir,” Le baron de Vitrolles, secrétaire des ministres, 3e contente d'observer froidement qu’ “ après les menaces des alliés il n'y avait plus à reculer!” Ces exigences, paratt-il, répugnaient au roi; mais Louis XVIII n’était pas de taille à résister, Noble par instinct, ayant des lumières et aimant sincèrement son pays, il était loin de posséder cette énergie indomptable qui commande dans les situations les plus difficiles, Ce qu'on devait attendre arriva. ‘“ Ce fut, dit Paul Gaffarel, historien des Campagnes du I* Empire, sous la protection des baïonnettes étrangères qu’eurent lieu la Terreur blanche et la grande réaction politique qui marquèrent les premières années de la Restauration.”
Mais revenons à Richelieu. Le ton de son discours attes-
tait qu'on voulait être expéditif. “ La justice, disait le ministre, doit être prompte, car il importe de retenir l’indignation qui, de toutes parts, se soulève | Vous ne souffrirez pas qu’une longue impunité engendre de nouveaux fléaux plus grands peut-être que ceux auxquels nous venons d’'échapper.” “ Cette pièce, suivant Viel-Castel, est un des plus tristes monuments de l’époque.” “ Avez-vous lu l’ukase de M. de Richelieu faisait Talleyrand ?” M. de Richelieu était un émigré qui avait longtemps habité la Russie,
Telles sont les auspices sous lesquelles s'ouvrent les débats de ce procès célèbre à la Chambre des pairs; procès dont l'instruction avait déjà duré deux mois devant le Conseil de guerre.
M Bellart était chargé de soutenir l'accusation. Bellart avait défendu Moreau sous le Consulat, Royaliste ardent et
ami des Bourbons, il avait écrit un opuscule sur la question de légitimité, Pendant les Cents-jours, il s'était retiré en Hollande et, une fois rentré en France, il avait été nommé procureur-général à la Cour royale de Paris. Avocat remarquable et disert, il devait déployer un zèle indigne dans ce procès.
Son réquisitoire contenant l'acte d'accusation, commençait ainsi : “ Un attentat aussi inconnu jusqu'ici dans l’histoire de la loyauté militaire de toutes les nations qu'il était désastreux pour notre pays, a été commis par le maréchal Ney ; ” début qui promettait! Et Turenne, et Condé pour ne parler que de la France, surtout le grand Condé! Et cet affreux connétable de Bourbon, au temps de François 1‘! Et combien d’autres hélas 1...
Parlant du maréchal, il disait: “ C’est lui et ce sont eux seuls que chaque Français peut justement rendre responsable des maux publics ou domestiques qu'il a soufferts et souffre encore.” “ Un si atroce forfait, dit-il, doit être puni! Il doit l'être sans délai! L'impunité ne fut déjà que trop longue! * Pourquoi faudrait-il des délais ? Est-ce pour rassembler des preuves ? Elles sont malheureusement partout 1”...
M** Bellart, on le voit, est encore plus pressé que le due de Richelieu. Toute preuve même est superflue à l’entendre, alors que le Conseil s’est récusé et que tout le procès est à refaire.
L'un des facteurs les plus importants de la réaction de 1815, fut sans contredit la Chambre des députés d’où originèrent les mesures répressives, Des mobiles très divers l’agitaient. La plupart de ses membres appartenaient au parti royaliste ultra comme on l’appelait, Chaque groupe cependant
avaitses chefs, “ M, de Bonald, dit Guizot, marchait à la tête de ses idées, M. de Villèle de ses intérêts, M. de La Bourdonnaye de ses passions.” Dès le 11 novembre, le comte Germiny demandait en comité secret le bannissement perpétuel de la famille Bonaparte et autres personnes visées par l’ordonnance proscriptive du 24 juillet, Le comte de La Bourdonnaye, au nom du groupe le plus avancé, tout en préparant une amnistie, exceptait “les conspirateurs déhontés ” “ les vétérans de la Révolution ” et disait : “ Pour arrêter leurs trames criminelles, il faut des fers, des bourreaux, des supplices ! La mort, la mort seule peut effrayer leurs complices et mettre fin à leurs complots” Dans son projet, 11 à 1200 personnes devaient être mises en jugement. Et c'est le ministère éclos de cette Chambre qui s'était porté accusateur dans le procès de Ney!
En ce moment, la police était aux abois; les dénonciations et les accusations pleuvaient sur la tête du maréchal, Dans cet état des esprits, les défenseurs décident d'intervenir auprès des alliés. Après tout, n’est-ce pas ‘‘ au nom de l’Europe ” que le ministre des Affaires étrangères a sommé la Chambre des pairs de procéder ? On invoquait la Capitulation de Paris signée par les généraux Wellington et Blücher d’une part, et de l’autre par les commissaires du gouvernement provisoire, le 3 juillet 1815. Par l’article XII, les puissances coalisées avaient promis l’amnistie générale, Elles devaient, il semble, à leur honneur et à leur bonne foi d’interveuir pour le faire respecter, si la France et Louis XVIII s’y refusaient, Une parole de leur part eût suffi Au reste, le maréchal et ses avocats n'étaient pas les seuls à faire cette démarche, La femme du maréchal et ses amis s’y employaient de leur côté. Le duc d'Orléans Ini-même—plus tard Louis- Philippe—alors retiré en Angleterre, en apprenant ces arrestations, écrivait au régent anglais qu’en traduisant Ney devant les tribunaux, on violait outrageusement la Convention de
Paris, Et il sollicitait noblement l'intervention du cabinet de Londres,
Mais touce tentative de ce côté, aussi bien que du côté d'Alexandre devait être vaine.
Les séances de la Chambre, ie 16 et le 17 novembre, eurent trait seulement à des affaires de procédure et de forme,
Le procès pour le public ne commença à vrai dire que le 21 novembre, Ce jour-là, à 104 heures, la grande salle des assises était déjà envahie par la foule, Berryer et Dupin arrivèrent de bonne heure, Sur les premiers bancs, on remarquait les plus hauts personnages tant étrangers que français, “ À 11 heures, le maréchal Ney entra, précédé de quatre grenadiers et alla se placer entre ses avocats.” «Il était vêtu, disent les journaux de l’époque, d’un frac bleu et portait les épaulettes de général, avec le cordon de la Légion d'honneur et le petit ruban de Saint-Louis.”
Son visage avait quelque peu pâli; mais il était droit et c'était la même fermeté dans l'attitude, —La Chambre des pairs était composée de deux cent quatorze membres. Cent soixante et un répondirent à l’appel. L'acte d'accusation fut lu à haute voix par le greffier, M“* Pellart qui l'avait préparé de concert avec les ministres, commençait par l'historique des faits que l’on sait déjà. Il parlaitde l’entrevue du maréchal avec le roi, du propos de la cage de fer, du départ de Ney pour Besançon, puis il disait : “ Il a trahi sa gloire passée, non moins que son Roi, sa patrie et l'Europe, par la désertion la plus eriminelle, si l’on songe au groupe de maux dans lequel 2lle a plongé la France, dont le maréchal, autant qu’il était en lui, risquait de consommer la perte, en même temps que, sans nulle incertitude, il consommait celle de sa propre gloire.”
Il l’accusait “ d'avoir contracté dans le silence de la nuit une
alliance honteuse pour livrer son roi, sa patrie et jusqu’à son honneur.”...“ Sa vanité, dit-il, fut flattée, son ambition se réveilla, le crime fut accepté” 11 parlait “d’une poignée d'hommes qui, parce qu'ils se distinguèrent par quelques beaux faits militaires, croyaient qu'ils avaient le droit de se mettre au-dessus des lois, de se jouer des sentiments les plus sacrés, à la face de la nation et de l'Europe!” Bellart concluait donc en accusant Ney “d'avoir entretenu avec Bonaparte des intelligences à l'effet de faciliter à lui et à ses bandes l'entrée sur le territoire français et de lui livrer des villes, forteresses, magasins et arsenaux, de lui fournir des secours en soldats et en hommes, et de seconder le progrès de ses armes sur les possessions françaises: notamment en ébranlant la fidélité des officiers et soldats dans l'intérêt de Bonaparte et pour faire résistance à la force publique agissant contre lui,” etc.
C'était là l'acte d'accusation, La preuve faite démontrait à l'évidence qu'aucun complot, aucune conspiration ne pouvait être imputée à l'accusé, tellement qu’à la séance suivante, Bellart, parlant du fait de préméditation. laissa tomber de ses lèvres cet aveu si important : “Il veut tre justifié de ce fait. Eh! bien, nous l'en justifions. Il veut n’avc:r trahi que le 14 mars, eh! bien, nous ÿY consentons.” Comment! il n’y a plus ni complot, ni conspiration avant le 14 mars, jour de la défection à Lons-le-Saulnier ? Que deviennent alors les imputations, toutes ces fables qui passionnent la France officielle et l'Europe et ont mis les tribunaux en émoi? Ainsi le “ conspiratsur déhonté ” disparaît. Ce n’est plus le maré-
chal qui a préparé le retour de Napoléon et est cause des Cent-jours ! Le seul fait qui reste de l’accusation, c’est l’événement du 14 mars!
Quand toutes les procédures qu'on s’est plu à blâmer
ci bé si sis