ANTOINE JOSEPH GUARNERI DEL GESU
né à Crémone en 1683, a produit des instruments sous son nom de 1725 à 1745.
Si Vuillaume, que je considère comme ayant la plus haute autorité dans l'étude des instruments anciens, n'affirmait dans sa brochure sur A. Stradivari, que Antoine Joseph Guarneri fut élève de Stradivari, le doute serait permis.
Les oeuvres de Antoine Joseph Guarneri sont aussi originales que celles de Stradivari ; la forme dans chaque détail est plus allongée, les voûtes même dififérent d'élévation, ainsi que les épaisseurs du fond et de la table.
Il est très-rare de trouver des violons de J. Guarneri faits avec des bois aussi beaux et aussi bien choisis, que le sont presque tous les instruments de Stradivari. Sur beaucoup de ses instruments, on remarque que le vernis a été posé avec précipitation, ce qui a nui à sa trans-
parence. Pour bien faire cet ouvrage, il faut n'être pas pressé; c'est pourquoi Stradivari étant riche, pouvait prendre son temps; tandis que Guarneri qui avait un talent égal, sinon supérieur, mais qui était pauvre, ne le pouvait pas.
Le bois de sapin propre à la fabrication des tables de résonnance, aujourd'hui si commun, et plus facile à trouver que les beaux bois d'érable ou de platane, recherchés par tous les luthiers, était alors plus rare que ne Test pour nous aujourd'hui le bois d'érable, lequel par contre les Italiens recevaient en grande abondance, de leurs relations commerciales avec la Turquie. Les bois de sapin devaient être à cette époque, ou plus rares ou plus difficiles à se procurer que l'érable: et c'est ce qui a dû obliger les maîtres italiens d'alors, de faire de nombreux ajoutages à leurs tables, et même d'employer des parties de sapin ayant des nœuds ou d'autres défectuosités, que l'on rencontre très-souvent dans leurs tables, mais très-rarement dans leurs fonds. Encore aujoud'hui, si nous n'avions la facilité des communications modernes, qui nous permet de faire venir du bout du monde nos matières premières, nous serions bien forcés de faire comme au temps jadis, c'est à dire de faire des tables de plusieurs pièces.
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Antoine Joseph Guarnerius fit différents modèles de Aàolons; la planche V indique le profil de trois de ses instruments et leurs proportions.
Le N" 1, propriété, de M. Délia Santa, 1740. Longueur du corps 355 m/m, largeur supérieure 162 m/m, médium 109, au bas 203 m/m. Epaisseur au centre 400 c/mm; et à 15 m/m de la ligne centrale vers le haut et vers le bas, cette épaisseur est de m/m 380 c/mm, pour diminuer très-rapidement dans toutes les directions et avoir dans les joues supérieures et inférieures 280 et 260; elle renfle vers les bords, qui reposent sur les cercles et les tasseaux qui ont 290 c/mm.
Le N° 2, ma propriété; 1720. Planche V. Longueur du corps 359 m/m, largeur supérieure 171, médium 117, en bas 222. Epaisseur totale de l'instrument prise à l'extérieur 59 m/m, hauteur des cercles, 29—30; l'épaisseur de la voûte de la table a 16, celle du fond 14 m/m. Le vernis primitivement rouge a bruni et présente sur les parties que le temps a laissées, la couleur brun rouge sur fond jaune.
Le N° 3, propriété de M'' J. Ricklin; 1724. Planche V. Longueur du corps 360 m/m, largeur supérieure 170, médium 115, en bas 207. Epaisseur de l'instrument prise à l'extérieur 58 m/m, hauteur des cercles 31 — 29, la hauteur
(ie la voûte de la table et du fond 14 m/m; épaisseur de la table au centre 350 c/m, celle du fond 4 m/m; cette épaisseur diminue insensiblement, pour arriver dans les joues à avoir 300 c/m et sur les bords 275 c/m. Le fond n'a que 250 c/m dans les joues.
En résumé pour Fampleur et la distinction des sons, il est fort difficile de se prononcer, soit en faveur de Stradivari soit de Joseph Guarneri. Les jugements sont très-divisés; mais d'après mon impression particulière, j'ai retrouvé plus souvent dans les violons de Guarnerius ce timbre métallique et grandiose de la 4™'' corde, que je n'ai entendu qu'une seule fois sous les doigts de David^, sortir de son magnifique Stradivari, appartenant aujourd'hui au violoniste Zajie.
Est-ce que je me trompe? serait-ce peut-être une disposition subjective particulière, ou le talent de Fartiste, plutôt que l'instrument, qui ont produit le charme, l'illusion ? Mais ce charme se reproduit, renait, autant de fois que j'ai l'occasion de tenir ou d'entendre le Guarneri grand format de M' Ricklin. Quel admirable instrument ! (juel son net, plein, harmonieux et profond comme une cloche, pétri de vie, de chaleur et de sentiment! Il charme, ravit, pénètre, remue et transporte. C'est idéal
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déjà entre nos mains; comment chanterait-il sous l'archet de Marsick, Sarasate, Joachim, Wilhelmj, ou d'un merveilleux Paganini!
Les instruments d'Antoine Stradivari et de J. Guarneri, quoique différents dans le galbe, se rapprochent trop sous le rapport des sons et des autres parties, pour ne pas être compris en une seule et même Ecole.
Crémone a donc eu trois genres ou Ecoles d'instruments à cordes, très-distinctes l'une de Tautre, à savoir 1° celle des Gaspard da Salô et Magini, 2° celle des Amati, dans laquelle sont compris tous les instruments des élèves des Amati. Les instruments voûtés, ont dans les sons quelque variantes, dues à l'emploi de matériaux différents, ou au plus ou moins d'ampleur dans les formes, donnant des sous analogues, et qui ne diffèrent que par l'intensité. C'est ce qui est ressorti de toutes les comparaisons qu'il m'a été donné de faire.
Les luthiers modernes, qui ont fait les mêmes expériences, en employant les mesures que j'ai indiquées^ ont dû reproduire heureusement les sons des instruments des Ecoles susnommées^ et cela suffisamment dès le début pour reconnaître qu'ils sont sur la voie. S'ils ont eu quelque peu de persévérance, ils arriveront promptement à la reproduction exacte des mêmes timbres.
Il en est de même pour la période de la 3""" Ecole (commencement du XVIIF siècle)^ dans laquelle on doit comprendre les œuvres de tous les luthiers soit élèves soit imitateurs d'Antoine Stradivari et de J. Guarneri; on ne connaît point d'élève de J. Guarneri.
JACOBUS STAINER,
d'Apsam, près d'Insbruck (TjtoI), a produit des instruments de 1650 à 1667.
Les instruments de cet artiste éminent méritent une attention toute particulière. Bien qu'il soit affirmé qu'il fut élève de Nicolas Amati, son travail a un cachet d'originalité qui le distingue complètement des œuvres de son maître. Quelques écrivains ont affirmé que Stainer n'avait jamais quitté 'le Tyrol. Mais l'examen attentif des instruments qui ont été faits par lui, sont eux-mêmes la meilleure preuve qu'il devait être un des meilleurs élèves de Nicolas Amati.
Les vernis jaune et rouge, qui recouvrent les véritables instruments de J. Stainer. sont les mêmes que ceux employés par Nicolas Amati.
Où aurait-il appris à connaître et à poser les vernis? Car encore une fois, les communications commerciales et artistiques d'un pays à l'autre étaint alors difficiles et
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lentes. D'ailleurs nous ne retrouvons pas d'instruments tyroliens ou allemands de cette époque, qui soient recouverts des mêmes vernis de Stainer, rouge ardent sur fond jaune d'or intense, dont une existence de deux siècles a pu atténuer Téclat, la vivacité, sans en efïlicer le caractère.
Les voûtes, quoique différentes en longueur, ont de l'analogie avec celles de Nicolas x\mati ; les volutes qui terminent le manche de plusieurs violons altos et violoncelles, rapellent la fine sculpture italienne (car tous les instruments ne sont pas porteurs d'une tête de lion), que l'on ne retrouve sur aucun instrument allemand contemporain.
Les bois de sapin et d'érable, toujours employés par ce maître, sont d'une nature plus dense que ceux employés par les italiens; cela surtout est remarquable pour les fonds. Tous les Stainer, que j'ai reconnus pour être authentiques, avaient les fibres fines et rapprochées ; il peut y avoir des exceptions, mais je n'en ai jamais vu.
Les voûtes plus brusquement arrondies que dans les instruments de son maître, se terminent aussi brusquement par un aplatissement supérieur, qui l'obligeait de donner à ses instruments des proportions différentes. Planche IL
La densité des matériaux et Taplatissement supérieur des voûtes, l'obligeaient encore de donner aux parties
centrales de la table et du fond une épaisseur égale à la plus forte employée par Guarnerius, tandis que dans les parties rondes des joues du fond et de la table, aucun luthier ne les a faites aussi minces; de là un timbre cristallin si pur qui fait rêver.
C'est tout particulièrement sur les œuvres de J.Stainer que le vandalisme des réparateurs s'est le plus exercé. Au lieu de respecter les épaisseurs des centres^ ils les crurent trop fortes comparativement à celles des joues; ils s'acharnèrent à les diminuer dans le vain espoir d'obtenir plus de sonorité. Des chefs-d'œuvre de Stainer, que l'ignorance ou le hasard mirent entre leurs mains, ils n'ont laissé subsister que l'élégante coque. Ils avaient tué l'âme. Un son aigre et court remplaçait l'admirable chant créé par le génie du maître.
Vous, amateurs, qui possédez des instruments précieux, s'ils sont bons, gardez-vous de les faire réparer, à moins d'absolue nécessité. La réparation des instruments fortement voûtés est considérablement plus difficile à faire, que celle des instruments légèrement voûtés. Et nous, réparateurs, contentons-nous de réparer strictement le dégât, sans chercher à rendre l'instrument meilleur.
Si un pareil instrument a perdu ses qualités, quand nous lui trouverons des sons inégaux, des notes roulantes
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OU briséeS;, examinons soigneusement les épaisseurs, conservons ou rétablissons- les avec soin et intelligence, telles que les premiers facteurs les ont faites; nous mériterons bien de Fart, et nous pourrons recevoir, la conscience tranquille, la juste rémunération due à notre talent et à nos peines.
J"ai eu plusieurs beaux instruments de Stainer entre les mains; chaque fois, j'en ai examiné et noté les proportions avec le plus grand soin, et pour Tun d'eux, j'ai dû rétablir le centre de la table qui avait été diminué; le succès le plus remarquable a couronné mon travail. Voir Historique du violon page 54, lettre 16.
En résumé les véritables violons de J. Stainer, bien qu'ils aient de l'analogie quant au son avec ceux des Amati, ont le timbre plus cristallin, plus limpide,, si l'on peut employer ce mot pour désigner une chose seulement perçue par Fouie.