CHAPITRE II
Recherches.
On a admis comme un axiome que les grands luthiers italiens des XVI et XVIP siècles , notamment ceux de l'école de Brescia et Crémone, ont porté le violon à toute sa perfection, et que désormais il n'y a plus qu'à imiter leurs types, sous peine de s'égarer. — Quant à leur vernis, qu'il est inimitable, que le secret en a été perdu.
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Ce dogme, voici comment Ernst, excellent violoniste^ et maître des concerts du duc de Saxe-Cobourg à (iotha, en même temps que luthier renommé et maître de Jacques Auguste Otto, le formula dès 1804. » D'après les essais « nombreux et répétés que j'ai faits dans la construction « du violon depuis vingt ans, j'ai acquis la conviction « que sa forme et sa facture^ telles que les meilleurs « maîtres italiens et allemands nous les ont léguées, ne « sont susceptibles d'aucune amélioration, principalement « en ce qui touche le corps de l'instrument ».
Il dit avoir vu des violons faits en argent, en cuivre, en bois de différentes essences, comme sandal, cèdre etc., et que les résultats ont toujours été médiocres ou mauvais. Il a même eu Toccasion d'en jouer un à Hirschberg (Silésie), lequel était fait en écaille de tortue et avait
coûté cent ducats; le son en était détestable. Il termine ainsi : « On a tenté ensuite de changer les formes de
« toutes les manières, et en tin de compte, suivant mon
« opinion, le résumé de toutes ces innovations, est, que
<■ la forme actuelle du violon peut, être changée difficile-
« ment en une meilleure. » ')
^) Allgemeine musikalische Zeitung, Vol. VII. 1804, page 49 à 56 et 1808 tom. X page 809. — Antne Vidal, Les instruments à archets. Vol. I. page 66—67.
Eh bien ! cependant, les admirables instruments de Gasparo de Salô, de Magini d'un côté, d'Amati, Stradivari^ Guarneri, Stainer, de l'autre^ ont des points de ressemblance, des airs de famille,, quales decet esse Sorores *); mais les proportions, les hauteurs, les voûtes ont été modifiées, variées, souvent par le même maître, aussi bien que le vernis. Et le résultat est constant à savoir : des instruments hors ligne, dont la qualité de son, les reflets jaunes, rouges, bruns, obtiennent (alternativement ousimultanément) la préférence de l'un ou de Fautre artiste, amateur ou connaisseur.
Puisque donc ces maîtres nous donnent ainsi la preuve, que leurs oeuvres ont progressé, se sont modifiées, perfectionnées, n'allons pas, avec tout le respect que nous devons à leur génie, croire que l'art ait dit son dernier mot, donné sa formule définitive, invariable. Nous ferions du violon une pétrification fossile, une momie désormais sans vie, sans mouvement, sans progrès possible. ^)
^) Comme il convient à des frères. Ovide Métamorphoses liv. II. v. 14.
-} Admettons que le violon ne puisse plus progresser, on reproduirait au moyen de la panthographie n'importe quel modèle avec une rare perfection ; supposons encore, qu'on trouve des bois identiquement les mêmes, il faudra toujours la main et le génie de l'homme pour communiquer à l'œuvre
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Si, au contraire, nous acceptons les principes certains, reconnus, qui ont dirigé les anciens maîtres et qui ont fait leur supériorité, ce sera un point de départ pour de nouvelles améliorations.
Ainsi, il parait avéré, par les expériences de Savart et de J. B.Vuillaume, que des fragments, de 20 centimètres de long, de 20 m/m de large et de 5 m/m d'épaisseur, tirés des violons de Stradivarius donnaient constamment, mis en vibration par l'archet, la note la!^ (ancien dia-
pason) pour l'érable, et le fa supérieur pour le sapin.*)
» D'un autre côté, plusieurs violons de Stradivari et 0 de Guarneri étant démontés, et mis en vibration par le « procédé de la friction, on a trouvé constamment la « différence d'un ton entre le fond et la table, selon Fétis;*) d'un demi ton selon Vidal; le fond donnait entre re et re j^J)
Il y a bien ici une difficulté que voici : Fétis dit expressément : « Pour déterminer le rapport des sons que • doivent rendre les deux tables, pour la meilleure ré- « sonnance possible, il a fallu avoir recours à des ex-
l'âme et la vie. (Voir sm* le choix des bois. Historique du violon, p. o8— 40.)
^) Stradivari par Fétis page 82—83.
-} ibid par Fétis page 86—87.
^) Vidal vol I page 110.
" périences directes faites conjointement par MM. Savart « et Vaillaume, sur plusieurs Stradivarius et Guarnerius « d'un grand prix. Les sons des deux tables ont été « déterminés de la manière suivante. On a serré les tables « dans une pince de bois, au point ou se croisent deux « lignes nodales. Tune transversale, Tautro longitudinale, " correspondantes aux deux sens d'élasticité du sapin et '■ de rérable ; la mise en vibration par Tarchet a pro- « duit des lignes longitudinales et transversales qui prou- • valent que les deux sens d'élasticité étaient en jeu. Et " le système nodal étant le même sur les deux tables, « on a trouvé un ton de différence entre elles ; le fond « était exactement un ton plus bas que la table d'harmonie. Voici le passage de M' Vidal sur la même expérience : « On comprend quel intérêt il y avait à se rendre compte » du son que produiraient les tables du violon ainsi inter- " l'ogées. Savart en a fait l'expérience scientifique, et .' voilà les curieux résultats notés par lui : Plusieurs vio- « Ions de Stradivari et de Guarneri étant démontés, les « tables mises en vibration par le procédé de la friction, « on a constamment trouvé une différence d'un demi ton « entre la table de dessus et celle du fond, c'est-à-dire^ « que le dessus donnait entre ut!^ et re, le fond donnait « 'utre re et re J.
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Ami lecteur, je vous abandonne le soin de concilier les auteurs, dont Fun donne, comme expérience scientifique de Savart, la table plus élevée d'un ton que le fond, et Tautre. le fond plus élevé d'un demi-ton que la table. Prononcez là-dessus le jugement de Salomon, comme il vous plaira. Pour moi, ces expériences ne sont pas trèsclaires, ni concluantes. Il en peut être de même des 512 vibrations de volume d'air du violon Stradivari, et du La ^ et fa supérieur, que produisent des verges d'érable
et de sapin, longues de 200 m/m, larges de 20 et épaisses de 5 m/m.
Quant à moi, je n'estime pas qu'il faille rester en suspens entre les deux opinions, comme Tâne de Buridan, encore moins imiter ce malade auquel, pour guérir les médecins ont prescrit l'un de manger du raisin noir, l'autre du raisin blanc, et qui n'ayant pu se décider, de désespoir s'est brûlé la cervelle.
Je m'en tiens au maître, pour apprendre de lui à faire, en attendant que les commentateurs finissent par se mettre d'accord sur les principes qu'on lui prête aujourd'hui.
D'ailleurs, je doute beaucoup qu'il soit possible de trouver dans un violon de Stradivari, une verge de
200 m/m de long, ayant 5 m/m d'épaisseur sur toute son étendue. •)
D'un autre côté, ni Stradivarius, ni aucun autre maître de son époque n'ont jamais procédé, je crois, en accordant, comme Savart le dit, les fonds et les tables; ni cubé le volume d'air deleurs instruments, ni compté les vibrations. Ils se sont contentés de faire des chefs-d'œuvre; à nous de les imiter, en observant les procédés qui ont dû les diriger.