CHAPITRE IV
Etudes qui ont amené la découverte des supports.
Mon invention, je puis le diie, est le fruit des efforts de toute ma vie. Né à Mirecourt le 19 avril 1834, je construisis dès 1847 mon premier violon, sur un moule que je fis moi-même d'après la méthode de Bagatella, dont je trouvai les données dans Pencyclopédie Roret. Roret donne les indications pour le violon Amati, dont au commencement, j'appliquais de préférence les principes.
Je fus élevé à Metz. A l'atelier de mon père, qui avait travaillé chez Lupot à Paris, je puisai, dès ma plus tendre enfance, dans les conversations qu'il eut avec les amateurs et artistes qui le fréquentaient, avec le goût et l'amour ,de la lutherie, l'enthousiasme, le culte pour les grands génies qui l'avaient portée à sa perfection.
Mon ambition était de marcher sur les traces de ces hommes de génie; et, (ma jeunesse, mon inexpérience me serviront d'excuse), je crus la chose non seulement possible, mais encore facile et prochaine. Heureux de n'avoir pas prévu alors les obstacles, les déceptions, les souffrances qui m'attendaient!
Je me lançai dans la voie, toujours en quête d'un progrès, d'une amélioration. Les épreuves, les malheurs,
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les difficultés haineuses et perfides dont j'eus à souffrir, les pertes de temps et d'argent n'abattirent point mon courage, pas plus que les occasions de gagner plus facilement et la fortune et la considération ne me firent dévier. Si pour mes besoins, et plus tard pour ceux de ma famille, j'étais forcé un moment de me vouer à des entreprises plus lucratives, dès que j'avais amassé le nécessaire, je revenais avec bonheur ta mes études, à l'art.
Dans mes moments de loisir, j'ai renouvelé les essais déjà faits par d'autres luthiers, entre autres par J. B. Vuillaume; c'est-à-dire, j'ai fait, pour mon instruction, plusieurs instruments, complètement en bois de sapin et d'autres dont les éclisses et le fond étaient faits de bois d'ébène. de palissandre, d'acajou, de poirier, etc.
Le résultat de ces expériences est :
1° que si l'emploi du bois de sapin est indispensable pour la confection des tables d'harmonie, les bois d'érable ou de platane ne le sont pas pour la confection du fond. Ainsi le violon, tout en sapin, avait un son très-pur, très-agréable, mais faible. Les épaisseurs du fond étaient calculées en conséquence.
2° Qu'à l'exception de la table, tout bois dur peut être employé, et donner le même résultat que
rérable ou le platane, à la condition, bien entendu, que dans la confection des voûtes, les épaisseurs des fonds soient combinées suivant la densité de chaque nature de bois employé. Cependant les bois généralement adoptés, l'érable et le platane sont les préférables.
Dans le principe, je m'appliquais à reproduire de préférence Amati, dans l'intention de me pénétrer des principes des maîtres et de parcourir les phases diverses qu'a suivies le violon pour s'élever avec Stradivari, Guarneri, Stainer à cette perfection qui semble être le nec plus ultra de l'art.
C'est avec bonheur que je livre à la publicité les résultats de mes recherches, et je ne crains pas de mettre entre les mains de ceux qui viendront après moi le fil conducteur qui m'a manqué, sans autre ambition que de contribuer au progrès dans la mesure de mes forces.
Ce chapitre sera suivi d'une étude sur les maîtres italiens, et non seulement je donnerai sur chacun d'eux et leur manière de faire, les indications les plus précises, mais encore, j'ajouterai dans, des planches spéciales le relevé, au centième de millimètre, de toutes leurs proportions. *)
^) Je me suis servi du calibre 1^". Plaisant, ingénieur à Paris.
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Enfin je communiquerai les procédés de réparation que j'ai suivis avec quelque succès. Si partant de données certaines et de conseils sûrs, ils s'élèvent plus haut et vont plus loin, dans une voie^ où plus d'une fois j'ai failli m' égarer et sombrer, j'aurai la consolation de n'avoir pas été inutile à l'humanité, et de n'avoir pas gardé pour moi des secrets ou des connaissances, que j'aurai jugé utiles à d'autres.
Pour moi, je n'ai pas eu ce bonheur. — Au milieu de mes travaux enthousiastes, que des succès relatifs semblaient récompenser déjà, je fis en 1859 la connaissance de M"' J. B. Vuillaume qui me remit la brochure sur Antoine Stradivari par Fétis. Cet ouvrage, et les recommandations de M"" Vuillaume qui en font le principal objet, me furent d'un grand secours. Toutefois le chemin à faire ne laissa pas d'être encore très-long.
11 y est dit page 82 — 83 que des verges rectangulaires, tirées des violons Stradivari et Guarneri, longues de 20 centimètres, larges de 20 m/m et épaisses de 5 m/m, rendaient par le procédé de la friction avec l'archet : l'érable le son de laj^ et le sapin celui de fa. En con-
séquence, je choisis des bois supérieurs, et autant que possible pareils ; et je me mis dès 1859 à faire des violons ayant au centre 5 m/m d'épaisseur sur une largeur
de 40 m/m et sur une longueur de 200 m/m afin de me conformer aux indications de J. B. Vuillaume. J'eus ainsi des violons très-vigoureux, à sons éclatants, mais de parler difficile, surtout dans les positions supérieures.
Je raccourcis mes centres en leur laissant toujours la même largeur, pour que les pieds du chevalet posassent sur cette épaisseur; et finalement, c'est après plusieurs années d'expérimentations, que j'adoptai les épaisseurs des centres, pour violons et altos, à 5 m/m et 5 Va m/m, pour un oblong de 135 m/m de longueur.
Cet oblong étant posé à cheval sur une ligne intérieure qui joint le cran de chaque #, la division de l'oblong est inégale; 55 m/m sont dirigés vers la base en arrière du pied du chevalet, et 80 m/m vers le haut.
Pçur Talto petit format, la longueur de Toblong reste la même, ainsi que Pépaisseur; la largeur est alors portée à 45 m/m.
Pour l'alto grand format^ la longueur de Poblong est de 200 m/m, sur 45 m/m de largeur et 5 V2 l'n/m d'épaisseur.
Je ne me suis presque jamais écarté de ces mesures^ si ce n'est pour faire quelques expériences. Pour tous les instruments qui m'ont été confiés pour être réparés sous le rapport de l'égalité des sons, ou pour obtenir des sons plus ronds, plus vibrants, et qui n'avaient pas cette
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épaisseur, sans hésitation, j'en ai doublé le centre de la table et même du fond, et toujours j'ai reçu de mes clients des félicitations pour les bons résultats obtenus. Il m'est bien arrivé quelquefois, d'ouvrir à nouveau des instruments dont la sonorité ne répondait pas à ce que je voulais obtenir.
Particulièrement pour les instruments à voûtes prononcées, Pexpérience m'a démontré c[ue pour les modèles voûtés, genre Amati, ou Stainer. si l'oblong devait avoir 5 m/m sous les pieds du chevalet^ cette épaisseur ne devait pas être conservée dans toute son étendue, mais diminuer, à commencer plus ou moins près du centre^ vers les extrémités.
Il ne m'est pas possible de donner des indications plus pi'écises ; le luthier s'il est violoniste,' connaîtra rapidement les nuances à observer dans le dégradé des épaisseurs.
Jusqu'alors tous mes efforts visaient à obtenir une sonorité puissante, énergique en même temps que flexible et agréable. Le but avait été atteint, après avoir cherché longtemps, grâce aux indications de Fétis •) qui m'ont fait faire un détour pour arriver.
^} Antoine Stradivarl par Fétis, page 82 — 88.
Je me lançai aussitôt dans d'autres essais, à l'effet de trouver le moyen de donner aux instruments neufs avec la facilité d'émission, la souplesse^ la douceur et le moelleux du son.
Je raccourcis, comme il est dit ci-dessus^ l'étendue du centre, réduisis les épaisseurs des joues et des bords, et j'arrivai à laisser aux extrémités des tables, à titre d'essai, moins de V^ m/m d'épaisseur. Cette très-faible épaisseur renfle rapidement. Sur le contour qui repose sur les tasseaux, les coins et les cercles, l'épaisseur des bords de la table et du fond est de 4 m/m. A mesure que je diminuais l'épaisseur des joues et des extrémités, les sons s'assouplissaient et le parler devenait de plus en plus facile. Rien de plus doux, de plus suave que les ivistruments obtenus de cette manière. Les grands artistes. M""" Pablo de Sarasate, Marsick, Rôntgen, Wilhelmj, aussi bien que le Jury de l'Exposition de Zuricb, furent surpris du caractère de mes instruments, qui imitaient à s'y méprendre le son des italiens, que Ton croyait être principalement un effet de l'âge.
Cependant, je ne fus pas sans remarquer que tout en reproduisant avec succès la sonorité douce et voilée de Magini, le timbre pur et limpide d'Amati. je ne réussissais pas à rendre dans une égale mesure la vigueur, le
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timbre Ijrillant et moelleux de Stradivari et de Guarneri. Evidemment, il me manquait quelque chose, le complément de toutes mes recherches, le couronnement de mes longs efforts^ en un mot, le trait-d'union pour fixer dans un équilibre parfait la qualité, et Pénergie du son.
11 est vrai, qu'au premier coup d'archet, sans employer de force, Tinstrument rendait la plénitude du son; mais en appuyant davantage, la sonorité n'augmentait plus en proportion. Les extrémités trop faibles pour résister à une plus grande pression répondaient imparfaitement à l'attente du virtuose, qui demande des instruments parlant et chantant fort, et sur lesquels il puisse déployer efficacement l'énergie de son poignet et de son bras. Il fallait sacrifier mes préférences et tenir compte, non de mon goût, mais de celui des amateurs qui après tout achètent et paient.
Dans le cours de mes nombreuses réparations, j'ai souvent constaté que l'affaiblissement de la voix provenait du manque d'énergie des extrémités. Ainsi les instruments anciens, qui avaient été diminués d'épaisseur, ou dont les bois avaient perdu de leur élasticité, tout en chantant bien quelque temps, se fatiguaient, devenaient rebelles à l'archet, et il était besoin de les faire reposer quelque peu^ afin de leur laisser le temps de reprendre haleine. Chaque
fois aussi que je trouvais ces signes de vieillesse, pour ainsi dire cet affiiiblissement de la poitrine ou du souffle, je m'empressais de doubler les bords, et même s'il y avait lieu, les centres; et la sonorité en devenait remarquablement plus énergique, plus intense.
Quant à mes propres violons, dont je tenais à augmenter la force, tout en conservant la qualité de leur sonorité, j'imaginai, pour obtenir le supplément de force nécessaire à toutes les exigences de leur donner une âme ovale ou plate (débitée au couteau comme doit Têtre la barre d'harmonie), ayant les fibres sur la partie étroite à l'effet d"être en croisement avec celles de la table. Je donnai à cette âme toute la largeur possible et permise par l'ouverture des ff et par la conformation des voûtes*); et je pus/ constater immédiatement que j'étais sur la voie, et que la solution du problème était imminente.
L'an passé, j'avais terminé un instrument destiné à un des plus éminents artistes et réussi sous tous les rapports. Les trois cordes basses de cet instrument étaient parfaites; mais la chanterelle avait moins d'éclat. J'avais fait les épaisseurs un peu faibles vers les bords; Télan laissait à désirer. Pour y remédier, et ne livrer qu'un
^) L'ajustage de cette âme est parfois bien difficile, car il dait être rigoureusement exact.
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instrument modèle, j'essayai de divers moyens et enfin celui de mettre un support allant du mi au re (fig. 6). Le résultat fut étonnant. Rondeur, puissance, égalité, facilité d'émission, tout y était. J'avais touché le but. Le perfectionnement tant cherché était atteint, le support harmonique trouvé.
Au cours de mes travaux et de mes essais, je reçus de temps en temps, pour raffermir ma foi et soutenir mon courage^ des témoignages flatteurs, des conseils salutaires, et des critiques peut-être plus précieuses encore, de la part des hommes les plus considérables et les plus compétents. Je renvoie aux témoignages énumérés dans ma brochure : Aux amateurs du violon *). MM. Alard, Pablo de Sarasate, Marsick, Léonard, Trombetta, Rontgen. Rappoldi, Blumenstengel, Monhaupt, Koseck, louèrent, les uns, franchement, la forme, le son^ le vernis de mes instruments, tandis que les autres y joignirent des conseils sur des améliorations à faire, des progrès à accomplir.
Monsieur Wilhelmj ayant eu l'occasion le 5 novembre 1883, d'essayer dans mon atelier deux violons d'un quatuor que j'étais sur le point d'expédier à Rome pour la Chapelle de Sa Sainteté le Pape Léon XIII, me
^} Historique etc. du violon par N. E. Simoutre, Bâle 1883.
38 rN PROGRÈS EN LUTHERIE
dit: « JVr Simoiitre, vos violons me surprennent; ce sont « en fait crinstrunients neufs, les meilleurs que j'ai vus " de longtemps, mais votre vernis n'est pas encore de « valeur égale; je connais en Amérique un luthier qui. sous » ce rapport, fait mieux que vous, je vous engage à prendre « exemple sur lui. »
Pour fournir à cette place même la preuve de ma sincérité, je termine par M" Joachim, de Berlin, qui est une autorité. Eh bien, je n'eus pas la satisfaction de le contenter. Le 18 mai 1882 il m'écrivit avec une rude franchise « que mes deux violons ne lui inspiraient pas « par leurs qualités une sympathie artistique, que leur « son manquait de rondeur, mais qu'il ne pouvait pas « donner de conseil pour y porter remède ». Il terminait par cette phrase aimable, « mais je suis persuadé qu'avec « le beau zèle que vous apportez au perfectionnement • de votre art, vous parviendrez à des résultats dignes « d'attention ».
Je serais ingrat si je ne saisissais pas avec empressement l'occasion de témoigner publiquement de ma reconnaissance envers les artistes éminents que je viens de nommer, et d'autres qu'il serait trop long d'énumérer, mais dont je conserve précieusement le souvenir; car ils m'ont rendu de signalés services. Si j'ai persévéré, si j'ai
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avancé quelque peu dans une voie où pour Thomme isolé, rillusion est si facile, l'erreur si funeste; enfin, si quelques mois après c'est-à-dire en 1883, le Jury de l'Exposition de Zurich me décernait le diplôme d'honneur, c'est pour moi un devoir d'en faire hommage aux maîtres qui par leurs lumières, leurs avis bienveillants, et la loyauté de leurs critiques, y ont contribué pour une large part. C'est pour moi la plus douce récompense, de leur prouver, que j'ai su profiter de leurs leçons; et je n'ai pas perdu encore l'espoir de mériter enfin, par de nouveaux efforts, une approbation de M"" Joachim,. aussi sincère que son caractère bien connu et que mon estime pour son talent.