ID — REI.ATION DK LA B\TAI[.I.E DE FAI.KIRK I
Nous venons de remporter une victoire coni-plettc. Son Altesse Roj'alc, ayant pris la ville de Sterling le 20 janvier, et fait tout de suite l'investisse.nent du château, les ennemis tentèrent tous les moyens imaginables pour empêcher le passage de notre canon qui éloit de l'autre côté de la rivière du Forths : ils envoyèrent douze vaisseaux, firent des descentes et attaquèrent nos bateaux avec leurs chaloupes; le duc de Perth et son frère milordJean, chargés de leur résister, firent de si bonne besogne, que rien ne leur réussit. Alors ils virent bien qu'ils n'avoient d'autre moyen de nousfaire lever le siège que de gagner une bataille : en conséquence, ils se firent joindre à la hâte par les montagnards du païs d'Argile et par toutes les milices des pais bas. Ils firent avancer toutes les troupes qui étoient au nord de l'Angleterre, même les garnisons ; jusque là qu'ils ont ramené à Edimbourg nos trois piquets
1 Cette relation n'est pas datée, mais elle doit Cire du 2 FJviier.
Tandis que le prince Charles remontait dans le nord, Cjrlisle, assiégé pir l'armce du duc de Cumbeiiand, fut contraint de capituler le 3c> Décembre. Le duc n'alla pas plus loin ; il retourna en Angleterre, laissant le commandement aux fjtnéraux Wadc et Hawley.
Quant au prince Charles-Edouard, il continua sa retraite, séjourna huit jours à Glascow et se dirigea sur Stirling dont il entreprit le siège. A la nouvelle de l'investissement de Siirling, Hawley quitta Edimbourg où ses troupes étaient cantonnées. I,e prince s'avançH à sa rencontre jusque dans les plaines de Falkirk.
prisoniers, n'ayant pas laissé à Bervic de quoy les garder.
Le 2 5, ils s'avancèrent jusqu'à Fakirc, petite ville à i8 milles d'Edimbourg et à 6 milles de Sterling.
Le prince qui, le même jour, avoit fait ouvrir la tranchée devant le château, choisit un champ de bataille qui couvrît le siège : nous y attendîmes les ennemis, deux jours : enfin, le troisième, fatigués de ne les voir pas arriver, n'ayant ny tentes ny vivres, séparés en différents quartiers et trop exposés à être surpris la nuit, nous résolûmes, sur-le-champ, d'aller les chercher.
C'étoit le 28, à midi. Nous marchâmes à eux sur deux colonnes, formées par les deux lignes dans le même ordre où elles dévoient combattre : de sorte qu'en arrivant vis à vis d'eux, nous nous trouvâmes en bataille et n'ayant plus qu'à charger.
Ils avoient été avertis : nous les rencontrâmes venant à nous, un mille au-devant de leur camp, et tâchant de gagner les hauteurs, qu'ils gagnèrent effectivement.
Leur armée étoit composée de deux régimens de cavalerie arrivés d'Angleterre le même jour de l'action, de deux régimens de dragons qui s'étoicnt trouvés à l'affaire de Glasmur ; de quatorze régimens d'mfanterie, tous revenus de Flandre ; de 800 montagnards d'Argile, et de i5o à 160 miliciens. De leur aveu, ils avoient un peu plus de 12,000 hommes, dont 3,5oo étoicnt arrivés d'Angletere dans les trois jours précédents, et sur lesquels nous ne contions pas.
Ils sçavoient que notre nombre ne passoit pas 8,000, et ils calculèrent qu'ils pouvoient faire trois lignes, ou corps d'attaque, sans s'exposer à être débordés. Ils en conçurent de grandes espérances, persuadés que, si nous étions assés heureux ou assés braves pour rompre deux fois ce qui se trouveroit devant nous, nous nous trouverions si rompus nous-mêmes, en arrivant vis à vis le troisième corps qui auroit tout son feu, tandis que nous aurions perdu le nôtre, qu'il seroit impossible que nous n'y fussions totalement défaits. C'est dans cette idée qu'ils le composèrent de leur meilleure infanterie, formée en deux colonnes, une à la droite et l'autre à la gauche. Ils firent une seconde ligne de tous leurs montagnards et de leur milice, soutenus de deux ou trois régiments. Quant à leur première ligne, elle étoit presque toute de cavalerie, avec quelque peu d'infanterie, sur six de hauteur, dans l'intervalle des escadrons.
Notre ordrede bataille étoit bien différent. Toute notre première ligne étoit d'infanterie, formée par 4,000 vrais montagnards. Nous avions mis, à la seconde, nos demi-montagnards et nos gens du plat pais, au nombre d'un peu plus de trois mille. Les trois piquets irlandois ettroispiquets du régiment de milord Jean Drumond formoient un corps de réserve placé au centre, derrière la seconde ligne. Notre cavalerie formoit deux autres petits corps de réserve de 220 hommes chacun, placés sur les ailes, entre les deux lignes, pour empêcher qu'on ne les flanquât.
La cavalerie ennemie venoit sur nous au grand
trot, tandis que nous marchions vers elle à grand pas : on ne tira point, de part ny d'autre, qu'on ne fût à demi-portée de pistolet. Notre feu ébranla l'ennemi sans le rompre, mais les montagnards, ayant jeté leurs fusils et couru au milieu des rangs, le sabre à la main, la résistance ne fut pas longue. A la gauche, les chevaux qui tuyoient ne pouvant pas descendre directement la coline qui étoit trop escarpée, furent obligés de filer à droit le long de la ligne, où ils essuyèrent une si rude charge, que la moitié resta sur le champ de bataille. Les miliciens, les montagnards d'Argile et le peu d'infanterie qui formoient la seconde ligne furent culbutés dans un moment, à la droite et à la gauche.
Mais, quand il fut question d'attaquer le gros de l'infanterie qui, ou faute de temps pour se déplier, ou dans l'idée de mieux résister, au lieu de se présenter en ligne, offroit deux grandes colonnes, l'une à la droite et l'autre à la gauche, les montagnards, ainsi que l'avoit prévu l'ennemi, se trouvant la plupart sans fusil, et absolument rompus par l'impétuosité de la première attaque, ne sçachant plus où étoient leurs officiers ny leurs drapeaux, et ne connoissant point d'autre façon d'attaquer que ligne contre ligne, parurent surpris, hésitèrent et même reculèrent en quelques endroits. Milord Georges Murray, qui commandoil à la droite, eut assés d'activité, d'autorité et de honneur pour la rallier, et il la ramena à l'ennemi avec tant de vigueur, que, dans trois minutes, ce gros corps fut rompu et mis en fuite.
La fortune ne nous étoit pas si favorable à gauche : nous y étions si dispersés qu'il ne paroissoit pas possible humainement de nous y rallier à temps. Cela étoit d'autant plus fâcheux que le prince, qui y étoit accouru avec son corps de réserve, se trouva dans le plus grand péril d'y être enlevé ou de s'y faire tuer. Déjà la cavalerie, qui s'étoit ralliée, nous fîanquoit à demi-portée de fusil, tandis que l'infanterie s'avançoit en front. Heureusement les six piquets, qui arrivoient, firent face à la cavalerie par un quart de conversion qui, en les mettant en potence, sur notre flanc, le couvroit. Cette manœuvre arrêta la cavalerie, rendit le courage à nos gens, et leur donna le temps de se mettre en état de recevoir l'infanterie qui commençoit à se mouvoir. La cavalerie, voyant l'ordre rétabli, au lieu d'attaquer, prit l'épouvante et s'en alla. Dès qu'elle eut parti, l'infanterie, qui voyoit sa droite en déroute, s'épouvanta aussi, s'arrêta et prit enfin la fuite, dès que nous fûmes à portée de charger.
Nous restâmes donc maîtres de tout le champ de bataille ; mais, pour que cette victoire nous servît à quelque chose, il fjlloit en gagner, le même soir, une seconde, que nous gagnâmes plus aisément que nous n'aurions cru.
Le combat avoit comencé à trois heures un quart. Il en étoit alors quatre et demie. La nuit arrivoit. 11 fallut du temps pour que les montagnards retrouvassent leurs fusils, pour qu'ils rejoignissent chacun leurs drapeaux et pour qu'on reformât
toute l'armée, de sorte que la nuit fut entièrement close avant que nous pussions marcher d'un côté ou d'autre. Nous ne sçavions que devenir. Nous n'avions ny pain, ny tente. Il fesoit une pluye, un vent et un froid à faire périr l'armée, si nous avions passé là la nuit. Retourner à nos quartiers, c'étoit abandonner le champ de bataille et renoncer à tous les avantages de notre victoire. Nous résolûmes donc, malgré le danger de l'entreprise, d'aller sans canons, sans guides, et dans l'obscurité la plus grande, les attaquer dans leur camp que nous sçavions être retranché par la nature du lieu et par toutes les resources de l'art.
Ils se doutèrent que nous prendrions ce parti. Leurs soldats, épouvantés, ne voulurent jamais nous y attendre ; ils présentoient leurs bayonstes aux officiers qui, l'épée à la main, vouloientles arrêter. Il fallut céder à la terreur. Ils mirent le feu à leur camp, et marchèrent à toutes jambes vers Edimbourg.
Ils avoient eu une bonne heure et demie sur nous : l'arrière-garde, qu'ils avoient laissé à Fakirc et qui nous en disputa l'entrée, leur donna encore une heure : d'ailleurs, notre très-mauvaise cavalerie, qui nous avoit été rrès-inutile pendant l'action, ne voulut, ne sçut ou n'osa les suivre tout de suite, de sorte que, dans une déroute où nous aurions dû faire cinq à six mille prisonniers, à peine en avons nous fait six cents, parmi lesquels il n'y a guères plus de 23o soldats de troupe régulière. Nous avons tué plus de Goo hommes, les deux tiers cavaliers ou
dragons : nous ne sçavons rien du nombre des blessés ennemis. Les nôtres ne vont pas à 120. Nous avons eu 32 tués.
Nous avons pris un canon de 8, un de (3, trois de 4, un de 3 et un de i ; trois mortiers, une paire de timbale, deux drapeaux, trois étendarts, cinq à six cents fusils, une forge, des grenades en quantité, quatre milliers de poudre, vingt-huit chariots chargés de toutes sortes de munitions de guerre, des tentes pour 5, 000 hommes, et tout le bagage que le feu a épargné. Nous apprenons qu'ils ont perdu cinq colonels, deux lieutenants-colonels, et presque tous les chefs des corps. Le général Haley, qui les comandoit, a disparu : on ne sçait s'il est mort dans le combat ou s'il s'est tué luymème i.
En arrivant à Edimbourg, ils ont mis au conseil de guerre plusieurs officiers considérables, et, entr'autres, lecomandant de leur artillerie qui a prévenu toute punition en se coupant l'artère du bras. La terreur et le désespoir ont saisi ces gens-là. Cepandant ils ont eu l'effi-onterie de faire mettre, dans la gasette d'Edimbourg, qu'ils nous avoient battu et qu'ils ne s'étoient retirés que faute de munitions. Notés que nous leur en avons pris pour six mois.
Nous apprenons aussi que, comme nous nous en étions bien doutés, tous les montagnards d'Argile
I En marge : « Il a reparu, il s'étoit caché, on l'a cru morl pendant trois jours. 9
et les miliciens du pais se sont totalement dispersés, et qu'il n'y a pas, actuellement, à Edimbourg, de quoy en faire deux compagnies.
Pendant la bataille, le Prince étoitau centre, avec les piquets, au commencement de l'action. On avoit exigé de luy qu'il ne s'exposeroit pas, par amour pour son armée qui, malgré la victoire, auroit été perdue en le perdant. Cepandant, dès que la gauche fut ébranlée, il s'y porta avec un courage et une impatience où il y avoit peut-être plus de valeur que de prudence.
Milord Georges Murray, qui comandoit la droite, et dont le prince a principalement suivi les avis dans la disposition de son armée, s'est battu à pied comme un lion, à la tète des montagnards, et, après le prince, il est celuy qui mérite le plus d'être loué.
Milord Jean Drummond comandoit à la gauche, où il fit de son mieux. A l'attaque de Fakirc, il fit, de sa main, quelques prisoniers, eut son cheval tué, et reçut un coup de fusil, au bras droit, qui n'est pas dangereux.
M. Stipleton, brigadier des armées du roy, et comandant de nos piquets irlandois, a été très-consulté et très-utile, avant et pendant l'action ; de même que M. Sullivan, maréchal-des-logis de l'armée, qui, sous milord Jean et dans les endroits de la gauche où l'autre n'étoit pas, a fait, seul, les fonctions d'officier général et a principalement contribue à rallier du monde à côté des piquets, lorsque le prince s'est trouvé si exposé.
La même louange est duc ù M. Braun, jadis capitaine au régiment de Lali, colonel dans l'armée du Prince et son aide de camp. Il a été chargé de la direction de rartillerie dans le cours de notre voyage en Angleterre, et il l'a sauvée dix fois des ennemis par son activité et son adresse. C'est pour le récompenser de son sèle et de ses talens que le prince l'a choisi pour porter ses dépêches, m'a prié de luy donner les miennes, et m'a chargé de le recomander de sa part à M. le comte d'Argenson.
Notre armée est d'environ 10,000 hommes. 11 y en avoit 8,000 à la bataille. Le reste continuoit le siège de Sterling que comande le duc de Penh. Le château pris, nous marchons à Edimbourg. Il y a apparence qu'il se donnera, sous les murs de cette ville, une seconde bataille qui décidera du sort de l'Ecosse.
C'est au Roy à décider de celuy de toute la Grande Bretagne et, par elle, de celuy de toute l'Europe. J'ajouteray qu'il sembloit réservé à un si grand Roy de faire monter au thrône un si grand Prince, reconnoissant autant que le Roy est généreux, mais, monseigneur, il est absolument nécessaire de se dépêcher et d'agir avec vigueur, sans quoy l'aflaire la plus utile et la plus glorieuse à l'Etat est absolument sans resource, malgré nos succès miraculeux, et la certitude de la révolution si on arrive à temps.... i
1 La fin de la lettre manque.
Au Ministre des Affaires étrangères.
Monseigneur,
J'espère que vous aurez reçu, par M. Braun, mes dépêches sur la victoire que nous avons remporté à Fakirk, le 20 du mois de janvier. Il y a apparence que vous aurez reçu aussi ma lettre du 10 février. Vous y aurez vu que les suites de nos succès ont été de véritables revers; que nos montagnards, ayant commencé à déserter par douxaine, le landemain de la battaile, pour porter chez eux le butin qu'ils avoient fait, ont déserté par milliers, dès que la mauvaise conduite ou l'inhabileté de notre ingénieur nous a eu mis dans la nécessité de lever le siège de Sterling.
Ils n'avoient aucun lieu sûr où ils pussent laisser leurs effets. Ils voyoient bien que nous allions marcher et qu'ils ne pouvoient pas les porter sans beaucoup de peine et de risque; ils sont retournés chez eux en si grande quantité et en si peu de jours, que nous nous sommes trouvés, tout-à-coup, hors d'état d'attendre l'ennemi qui, d'abord, devoit reprendre la route d'Angleterre, mais qui, instruit de ce qui se passoit dans nos quartiers, et accru de tout ce qu'il y avoit de garnison et de milices, au midi de l'Ecosse et au Nord de l'Angleterre, s'étoit déjà mis en marche vers nous, quand nous songions à décamper. Nous avons donc été obligés, pour l'éviter, d'enclouer et d'abandonner deux canons de 8, qu'il étoit impossible d'amener assés vite; les autres quatre, de 12 et de 16 livres de baie, avoient
été mis hors d'état de servir par la batterie ennemie qui détruisit la nôtre à Sterling.
Nous avons donc, pour toute artillerie, les sept canons pris à Fakirk et trois pièces suédoises qui restent, de six envoyées de France. C'est plus qu'il ne nous en faut, jusqu'à notre sortie des montagnes au milieu desquelles nous sommes maintenant, et où nous avons été assez heureux d'arriver avec toutes nos munitions et tout notre monde et sans que l'ennemi ait osé ou sçu nous poursuivre jusqu'à présent. . .
Notre petite armée a marché en deux corps : l'un a passé le long de la côte de l'est pour y ramasser tout l'argent public et se faire joindre d'autant de gens qu'on pourra; c'est milord Georges Murray qui le commande. Il a, avec lui, les régimens des Pays-Bas, celui de milord Jean i, les piquets Irlandois, 400 montagnards de milord Cromarti, et notre foible cavalerie.
L'autre corps, commandé par le Prince, avec qui j'ai l'honneur d'être, est tout composé de montagnards, et s'avance à travers les deux tiers des montagnes d'Ecosse. Comme cette dernière route est de moitié plus courte que l'autre, pour arriver à Inverness, qui est le rendez-vous général, le Prince s'est arr-^slé au château de Blair, dans les terres du duc d'Athol. Pendant qu'il travaille à y ramasser tout ce qu'il y a d'hommes, il a permis à tous ceux qui ont voulu aller chez eux, d'y aller vite quitter
I Milord John Drummond.
leurs paquets, compter leurs vaches, et faire des histoires à leurs femmes ; mais il a envoyé, avec eux, ou leurs propres chefs ou un de leurs plus proches qui, non seulement les feront revenir tout de suite, mais les feront joindre par beaucoup d'autres qui n'ont point encore paru. Les plus éloignez, à l'exception de ceux des îles, ne sont pas à dix lieues d'Inverness ou des endroits que nous traverserons en y allant, et l'on a pris toutes les mesures possibles pour que tout le monde se trouve ramassé le long de la route, à mesure que nous passerons.
Le Prince, qui passa le Forth il y a huit jours, ne partira de Blair que dans quatre, et arrivera à Invernessdans neuf. Milord George a ordre de faire e son mieux pour y arriver le même jour : le but que l'on a, en cela, est de mettre entre deux feux milord Loudon et le président Forbes qui ont ramassé autour de cette place tous les montagnards qu'ils ont pu, de gré ou de force, armer en faveur de la maison d'Hannovre. Les uns en font monter le nombre à 1,200; d'autres le portent jusqu'à 1,800, sans compter la garnison du château, composée de quelques compagnies de troupes réglées et d'invalides.
J'ay mandé, dans ma précédente dépêche, l'arrivée d'un vaisseau espagnol à Peterhead; on nous écrit qu'il y a 2,5oo armes, des munitions, etc.; nous espérons que cet etc. sera de l'argent. Milord George, qui passe ù Peterhead, prendra le tout en passant. "Voilà nos projets
/avoue, toutefois, que j'ay deux craintes : l'une
est que les ennemis ne hâtent trop leur marche. . . L'autre crainte est un peu plus difficile à guérir : je crains que le lord Georges Murray ne nous vende. Je ne puis vous en détailler icy les raisons, n'ayant point le temps de les chiffrer et ne voulant point les exposer à l'interception, mais je veilleray et le feray veiller. Le prince partage toutes mes craintes sur cet article, et il prendra ses précautions i. Cepandant, loin que cecy apporte aucune différence à l'arrangement proposé sur les deux régimens, il faut au contraire se hâter, car, jusqu'à ce qu'on soit en situation de traiter cet homme comme il y a aparence qu'il mérite de l'estre, il faut paroître vouloir l'accabler de biens et d'honneurs. . . .
J'oublioisde vous rendre compte qu'on est résolu de démolir tout ce qu'on prendra, soit pour éviter l'embarras de le garder, soit pour détruire une bonne fois tout ce qui peut, dans les montagnes, empêcher nos amis de nous joindre en tout temps et fournir au peu d'ennemis que nous y avons les moyens de s'attrouper sans être aussitost écrasés.
Monseigneur, Inverness est au 58° degré de latitude, et je suis né au 42^. On m'a volé deux fois mon équipage et jusqu'au cheval que je montois. La plus part de vos messieurs ont déjà éprouvé le même sort, mais n'importe, malgré ma foible santé
I Ces soupçons ne se justifièrent pas ; toutefois ils ne se dissipèrent que beaucoup plus tard, dans l'esprit du Prince.
j'iray à pied, s'il le faut, et je poursuivray ma carrière, au risque de mourir de froid et peut-être de faim, trop heureux si je pouvois servir utilement mon maître et justifier la protection dont vous m'avés honoré, Cepandant, Monseigneur, je n'ay point d'argent ; je vous supplie de me permettre de prendre, sur celuy que le roy enverra, la somme que vous jugerés à propos.
Je suis, avec un profond respect, etc.
p. Se. — M. Townly i, qui aura l'honneur de vous remettre mes dépêches, est l'homme, de ceux qui sont icy auprès du Prince, qui a le plus d'intelligence et de prudence : vous pouvés luy faire des questions sur tous sujets. Comme on l'envoit précipitamment et que j'étois fort malade ce matin, j'avois commencé à dicter à un homme de confiance que i'ay avec moy, n'étant pas en état d'écrire moymême. C'est ce qui fait que cette dépêche est écrite de deux mains.
M. de 'Bachaitmont.
Cecy ne va pas bien, mon cher papa -. L'envie de porter chez eux le butin fait en Angleterre et ù la bataille de Fakirk ; le désir de revoir leur famille ; la malheureuse légèreté de leur caractère, Tennuy de ne voir arriver aucun secourcn Angleterre, et enfin
1 M. Townley, colonel du régiment de Manchester.
2 On verra que le marquis d'Eguilies considérait Bachaulont et M"" Doublet comme ses véritables père et mère.
la levée du siège de Sterling où l'ingénieur qu'on nous avoit envoyé a fait écraser notre monde et nos canons, tout cela a causé une si prodigieuse diversion et si subite, parmi nos montagnards, que nous nous sommes trouvés, tout-à-coup, hors d'état d'attendre l'ennemi que nous venions de vaincre, et qu'il nous a fallu gagner précipitamment les montagnes d'Ecosse, d'où je vous écris. Quel séjour, bon Dieu ! Entre le b'j" et le 58*^ degré, sans autre couvert qu'un peu de chaulme, sans autre nourriture que du lait et de la farine d'avoine et quelque peu de mouton, six: pieds de neige partout et la société de gens que j'entends peu et que je n'aime pas beaucoup.
Nous marchons pourtant tous les jours ; nous ramassons notre monde, qui revient plus vite qu'il ne s'en est allé. Nous allons tâcher d'employer le reste de Thyver à prendre les trois châteaux des montagnes, qui sont: Inverness, Fort-Guillaume et Fort-Auguste. Alors nous serons les maîtres absolus de toutes les issues des montagnes et de toutes les montagnes, par conséquent, de sorte que rien n'empêchera que tous nos amis ne puissent venir nous joindre et que nos ennemis, qui sont, de ces côtés-cy. en très-petit nombre, n'y auront plus aucun appuy.
On compte que ces deux avantages nous procureront une armée le double en nombre de celle que nous avions; j'espère qu'on ne sera point déçu de cette espérance, et, en ce cas, nous n'aurons reculé que pour mieux sauter, pourvu qu'incessamment le
débarquement des François ait lieu en Angleterre et que, par là, la Cour de Londres ne puisse pas envoyer contre nous les trois quarts de ses forces.
Nous avons été assez heureux pour amener icy dix pièces de canon, toute notre munition et tout le monde qui ne nous avoit pas quitté; si l'ennemi avoit sçu nous suivre, cela n'auroit pas été ainsi. Nous n'avons pas de nouvellescertaines qu'il avance. S'il nous joignoit avant huit jours, nous serions encore en quelque danger, mais, s'il nous laisse assés de temps pour ramasser autant de monde que nous en avions, il ne se sauvera pas un Anglois de ceux qui auront passé les défilés du pays d'Athol, au milieu desquels nous sommes ce soir. Nous comptons d'arriver devant Inverness le dernier du courant, et d'y être joints le même jour par notre deuxième colonne, qui a pris une autre route pour ramasser plus facilement nos gens, qui habitent, la plus part, le long des vallées par où passeront nos deux corps.
Cette lettre est commune entre mon papa et ma chère mam.an que j'embrasse bien tendrement. Je les prie de n'en faire part à personne.
Mon papa doitavoir reçu les i,Goo 1. que M. Charron avoit à moy. Je le prie de payer la lettre de change que luy présentera l'homme à qui il fera remettre la lettre cy-jointe ; le sieur Rameau, valet de chambre du Prince, m'en a payé icy la valeur.
Je me porte assés bien.
Mille choses bien tendres au cher Président i , à Madame Duret^, à MIVI. de Mairan, Falconet, etc.
Des complimens particuliers aux trois d'Argentaux 3 à qui vous pouvés montrer ma lettre.
Vous pouvés parler de notre situation à M Braun. Je l'embrasse bien tendrement.
Au château de Blair of Athol, ce 20 Fév. (nouveau stile),
Au Ministre des Affaires étrangères.
Monseigneur,
La ville et le château d'Inverness sont à nous; dix-huit cents montagnards, comandés par milord Loudon, ont abandonné la ville, à notre approche, et deux cent quatre-vingt sept hommes de la garnison du château ont été faits prisonniers de guerre. Je proposay de revenir tout de suite sur la côte du nordè, dans l'idée que le temps où nous devions recevoir du secours étoit arrivé.
Je fis plus. J'en parlay au prince Edouard, avec tout le respect possible, mais avec toute la vivacité qu'exigeoit l'importance de la chose. M. Murray, son ministre, étoit fortement de mon avis, et le
1 M. Durey de Viencourt, président honoraire au grand conseil.
2 iM"' Durey de Meinières, femme du président de la deuxième chambre des enquêtes, au Parlement de Paris. (2elui-ci était fils de M. Durey de Viencourt et collabora aux Mémoires secrets.
3 Les d'Argental.
prince luy-même s'y rendoit, mais les chefs des montagnards demandèrent si fortement qu'on poursuivît miîord Loudon avec une partie de l'armée, et qu'en même temps on allât assiéger les deux forts Guillaume et Auguste, que le prince se rangea de cet avis.
Milord Georges poursuit donc milord Loudon avec 3,000 hommes. M. Stapleton i assiège le fort Auguste avec 2,000. Il nous reste encor au moins 4,000 hommes qne l'on fait marcher à toutes jambes pour défendre au duc de Cumberland le passage de la Speae 2. Cela nous sera d'autant plus aisé que nous nous sommes déjà saisis des bateaux et de tous les bois qui pourroient servir à faire des radeaux, et que cette rivière n'est presque jamais guéable, dans cette saison-cy. Quelques trouppes que nous avions à Aberdeen et à Peterheade l'ont repassée aujourd'huy, se trouvant trop foible pour attendre la première colonne ennemie qui prit possession d'Aberdeen mardi 7 du courant.
Le vaisseau la Charité y avoit débarqué, deux jours auparavant, un escadron de Fitjames et les selles du régiment. Tout a été sauvé et a jomt le reste de l'armée. Le vaisseau le Comte de Maurepas, comandépar Bachelier, a remis, à Peterheade, 2,000 guinées que m'envoyoitM. d'Aunay 3, et qui me •îOnt
1 AValter Stapleton, lieutenant-colonel au régiment de Berwick.
2 La Spey, qui prend sa source dans le comté d'Inverness et se jette dans le golfe de Murray à i5 kil. d'EIgin.
3 Le comte d'Aunay, commandant à Dunkerque.
parvenues. Mais il n'a point voulu débarquer 52 hommes qu'il a, de Roih et de Bervick, sans un ordre exprès du Prince qui ne sçait où le luy envoyer, car cet insensé a repris la mer.
Nous n'avons aucune nouvelle des autres vaisseaux qu'on nous a annoncé. Nous avons envoyé des ordres à nos amis, sur toute la côte, de faire de leur mieux pour leur donner avis d'aborder au nord de la rivière de Speae, depuis son embouchure jusqu'à Inverness. Il n'y aura rien à craindre du côté de la terre, parce que nous défendrons cette rivière coûte que coûte.
Quant au côté de la mer, il n'y auroit rien à craindre pour nos convois, avec un seul vaisseau de guerre qui les escortât, attendu que, des six vaisseaux qu'ils ont sur toute cettecoste •, le plus gros est de vingt canons.
Au reste, Monseigneur, par des lettres du duc de Cumberland que nous avons interceptées, nous voyons qu'il savoit dans le plus grand détail, il y a quinse jours, ce que nous apprenons aujourd'huy icy, du débarquement en Ecosse. Ils ont certainement, à Dunkerque, à Ostende et à Calais, des espions parmi les gens employez, ou ces gens sont bien peu secrets.
Nous avons, aujourd'huy, 9,000 hommes, au moins. Nous en aurons, à ce qu'on assure, de treize à quatorze, dans quinse à vint jours.
J'ay l'honneur de vous écrire, Monseigneur, de
I C'était la flotte de l'amiral Byng.
la côte que je parcours depuis trois jours, et )e me sers du peu de papier que j'y trouve.
Je suis, avec un profond respect, etc.
A l'embouchure de la Speae, ce lo mars 1746.
A Madame Doublet.
Nous avons pris à discrétion la ville et le château d'Inverness et le château Auguste, 27 canons, 2,000 fusils, toutes sortes de munitions de bouche et de guerre et 532 prisonniers. Après une désertion épouvantable, qui nous obligea de céder à l'ennemi 5o lieues de pais à la suite d'une victoire, je ne croyois pas qu'au bout de trois semaines nous nous trouverions les maîtres du nord avec une armée plus nombreuse qu'elle ne l'a jamais été.
Dans cinq à six jours, nous marcherons au duc de Cumberland, avec plus de dix mille montagnards et, s'il plaît à Dieu, malgré ses 4,800 hommes, ses 14 bataillons anglais, ses 1,800 chevaux et ses 600 montagnards d'Argile, nous le chasserons de la côte de Test et nous reprendrons nos ports de communication. Tous nos gens en sont persuadés, et leur confiance me le fait espérer.
Bonjour, mon cher papa; bonjour, ma chère maman ; souvenés-vous toujours un peu de votre fils qui mène une vie ds forcené et qui soupire bien après les soirées de la Paroisse.
Il y a quatremois que je n'ay pas passé trois jours dans le même lieu, et un seul jour sans être au
moins cinq heures à cheval ; avec tout cela, je ne me suis jamais si bien porté.
Bonjour encor, mon papa et ma maman ; mille choses à tout le nionde, le cul de sac i et les trois d'Argentaux à la tête de tous.
A Inverness, au 58' degré de latitude, ce 14 mars 1746.
De tout ce qu'on nous avoit envoyé, nous n'avons reçu qu'un escadron de Fitz-James.
Au Ministre des Affaires étrangères.
Monseigneur,
I.es vaisseaux qui dévoient porter mes deux lettres cy-jointes, du 10 et du 14 courant, n'ont pas pu partir encor. Je les joins à celles -cy, ne pouvant transcrire le contenu des trois dans une seule, par l'état de douleur où m'a réduit un rumatisme terrible que j'ay attrapé en voyageant la nuit sur les côtes. Il y a sept jours que je suis au lit, et ce n'est que d'aujourd'huy qu'il m'est possible de m'asseoir et d'écrire.
Le vaisseau V Aventurier a échoué près de Peterheade, pour éviter les corsaires anglois. Les 42 hommes de Berwic, qui y étoient embarqués, se sont sauvés, de même que les 180 hommes de l'équipage. Ils sont arrivés à l'armée sans armes et
I C'est-à-dire les habitants du cul de sac de Ménars, (près la rue de Richelieu), où demeuraient les présidents Durey de Viencourt et de Meinières.
sans munitions. Quatre à cinq cents fusils qu'ils nous apportoient ont été ramassés par des amis qui allèrent la nuit sur l;i côte, et nous espérons de les avoir bientôt. Le duc de Cumberland nous en a enlevé i,ooo que milord Georges Murray avoit laissé derrière luy, des 2,5co qui nous vinrent, il y a six semaines, sur un vaisseau espagnol.
L'escadron de Fitjamessera monté incessamment. Les trois piquets arrivés avec milord Jean, qui se trouvoient diminués de moitié, font aujourd'huy 260 hommes, par 148 prisonniers ou déserteurs que je leur ay recruté. Le régiment Royal-Ecossois est d'environ 35o hommes. Le détachement de Berwic est de 42. Les cavaliers de Fitjames, avec quelques recrues qu'ils ont déjà, fait i3i, de sorte que le corps françois qui est icy est d'environ 780 hommes.
Les montagnards ont absolument voulu qu'on fît encor le siège du fort Guillaume, avant de ramener toute l'armée au sud, contre les ennemis; on a dii y ouvrir la tranchée, hier mardi 22.
On a eu nouvelle que milord Lowdown i, forcé par la faim, cesse de fuir, et l'on compte qu'il y aura, demain, un combat entre luy et nos gens. C'est milord Cromarti qui les comandera.
Milord Georges Murray, avec deux pièces de canon et un millier d'hommes, est parti ce matin pour aller dans le païs des Grants, à 25 milles d'icy, châtier leur^chef qui, non content de les empêcher
1 Lord Loudon.
de venir nous joindre, selon leur volonté, tâche de les forcer à s'armer contre nous. Le duc de Cumberland luy a envoyé 2,000 fusils dont nous aurons, dans trois à quatre jours, la plus grande partie.
Le Prince, qui a été fort cnrurTié et qui se porte bien maintenant, est à Elgin avec un très-petit corps. A six milles de luy est la rivière de Speac où nous avons les bateaux et les passages gardés par très-peu de monde. Le gros de l'armée s'est avancé à Strabaugen et aux environs, à mesure que le duc de Cumberland en a retiré les détacheniens qu'il y avoit envoyé et qu'il n'y a pas cru en sûreté.
Toute son armée est maintenant à Aberdeen et dans les villages voisins. On assure que les Hessois ont déclaré qu'ils ne le joindroient point qu'il n'y eût un cartel d'échange entre eux et nous, ne voulant point s'exposer à être massacrés ou à demeurer prisoniers éternellement. Quoy qu'il en soit, ils sont à cent milles de l'armée angloise, dont bien nous prend.
Je m'en rapporte aux lettres portées par M. Townly pour tout ce qui regarde les secours que l'on demande icy, et surtout pour les lieux où l'on doit aborder e: les signaux à faire, en observant qu'il n'y aura rien à craindre par terre en débarquant aux endroits indiqués dans mes letttres cy-jointes du 10 et du 14.
Notre armée approche plus de di.K mille hommes que de neuf, cela est certain, et le roy peut compter que jamais les affaires n'ont été icy en meilleur
train, malgré le malheur de Sterling. La prise de tous les châteaux du nord relève le courage de nos gens et leur donne des facilités de s'armer et de quitter leur pais, qu'ils n'avoient pas auparavant.
La seule chose qui nous manque, c'est l'argent, et, si dans quinze jours, au plus tard, il ne nous en arrive pas, je ne sçais ce que nous deviendrons, et c'est là, maintenant, le plus grand de nos dangers, ou tout au moins le plus pressant.
Je me recommande à la protection et aux bontés de M. le marquis d'Argenson, et je tâche de les mériter en servant icy mon maître de toutes mes forces.
Une bouteille de vin coûte, maintenant, une demie guinée; chaque cheval revient, par jour, à 2 schelins ou 46 sols de France, et on les vole, quelques soins qu'on prenne. Il en faut, cependant, vu le métier que nous fesons depuis six mois. Il faut aussi partager un mauvais dîner avec de pauvres officiers irlandois qui ne trouveroient, souvent, ailleurs, que du bœuf salé et du pain d'avoine, et ce mauvais dîner coûte infiniment plus que ne coûteroit un très-bon, partout ailleurs.
A Inverness, ce 2 3 mars 1746.
Ail même.
Monseigneur,
Les trois lettres antérieures à cclle-cy ne vous
sont envoyées que comme un journal de ce qui s'est passé, et vous allez voir, Monseigneur, qu'il n'y a plus rien à exécuter de tout ce qui y étoit projette.
Le prince Charles-Edouard n'a pas de l'argent pour quinze jours. Il y en a peu à lever dans le pays dont il dispose actuellement; il ne peut pas compter ni mesme espérer d'en recevoir à tems de France, veu le danger où sont exposés nos vaisseaux, à la mer et dans la pluspart des ports. Il faut donc, coûte que coûte, aller dans des contrées où nous puissions lever des contributions.
Le jeu seroit de marcher droit à l'ennemy, de le battreetdecomraencerpar recouvrer la costedel'est. Aussy estoit-ce là ce que nous avions déjà résolu et ce que nous tenterons ; mais, par les manœuvres actuels du duc de Cumberland, nous sommes presque sûrs que, connoissant nostre situatitm, c'est-à-dire que nous avons beaucoup de soldats et peu d'argent, il est dans l'intention d'éviter toutes sortes de combats; qu'il cassera les ponts, rompra les chemins et se bornera à nous retenir dans les montagnes le plus qu'il pourra, dans l'idée de nous y faire périr par la disette de toutes choses. S'il prend bien ses mesures, il ne nous sera pas aisé d'en sortir, du costé qu'il garde, tant que durera la fonte des neiges.
Il y a donc apparence que nous prendrons la route du sud par un autre costé : nous marcherons en deux corps, l'un à travers les mesmes montagnes que nous avons passé en venant, l'autre par le costé de l'ouest et le pays du duc d'Argile, que nous
châtierons en passant. Nous tâcherons de dérober à l'ennemy quelques marches pour arriver avant luy à Edimbourg où nous ferons nostre séjour. S'il se hâte, s'il nous y joint, tant mieux : nous le battrons. S'il tarde, s'il nous évite, comme, sans grosse artillerie, nous ne pourrions pas entreprendre le siège des châteaux d'Edimbourg et de Sterlin, pour ne pas rester les bras croisés et ne nous pas exposer à estre minés une seconde fois parla désertion, nous marcherons droit en Angleterre
Le siège du fort Guillaume est commencé. Milord Loudon, qui s'avançoit, fuit de nouveau. On le poursuit. Le duc de Cumberland est toujours à peu près dans la môme position.
A Inverness, ce 3i mars nouveau stile.
J'ay reçu, Monseigneur, votre lettre du 22 décembre, venue par la voye d'Hollande. C'estla première et la seule que j'aye reçeu depuis votre réponse à mes lettres écrittes de Dunkerque. Vous voyés par là, Monseigneur, que ce n'est pas ma faute si Je n'ay pas, selon vos ordres, entretenu correspondance avec M. le duc de Richelieu. Vousvoyés aussi que je n'ay encore reçu aucune réponse aux dix-sept lettres que j'ay eu l'honneur de vous écrire depuis le 7 novembre, de sorte que, ne pouvant jamais compter d'avoir à tems les ordres] demandés, )e croy que vx)us ne me blâmerez pas d'avoir pris sur moy des choses que j'ay cru absolument nécessaires, comme, par exemple, d'avoir promis aux principaux
chefs, de la part du Roy, toute sorte de secours, de protections et d'azile, en cas de malheureuse réussite, sans pourtant estre entré dans aucun détail ni stipulation expressément circonstanciée, malgré tous les secours que le Roy de France destinoit.
Comme ils n'estoient pas arrivés et que le prince Charles-Edouard ni moy nous n'en n'avions reçcu, jusqu'à hier, aucune assurance positive, il a bien fallu, surtout après la désertion de Falkirk, nous supposer plus instruits que nous ne l'étions. Il a fallu absolument, pour rétablir la confiance du parti, oser paroistre le ministre du Roy, le faire parler avec assurance qu'il alloit agir, et affecter d'autant de réserves que le moindre soupçon d'abandon de la part de la France empêchoit à jamais le retour des déserteurs et la réunion des nouveaux corps.
Enfin, nous sommes, par la dernière revue, dix mille cinquante-deux hommes, sans compter les officiers. Le prince Edouard croit en devoir une partie à mes courses dans les différens cantons de ce pays-cy, et avec les divers chefs. J'ay cru que le Roy et vous, Monseigneur, loin de désaprouver des démarches utiles et nécessaires, vous n'auriés désaprouvé qu'une imbécile timidité qui, en laissant ruiner les affaires du prince Edouard, auroit nuy à celles du Roy. En conséquence, j'ay plus songé à remplir l'objet de ma mission. J'ay cessé de garder un incognito qui n'en estoit plus un et qui auroit fortifié une défiance trop dangereuse.
Le prince Edouard a pleuré en lisant quatre lignes que son frère luy écrit sur un morceau de papier d'un pouce de large, mais qui contient l'assurance la plus positive de toute l'amitié du Roy et de tous les secours de la France :
« C'est mon père, m'a-t-il dit ; au moins le regarderay-je toujours comme tel, et, si je luy doy le trône de mes pères, n'a-t-il pas autant fait pour moy qu'eux tous? D'ailleurs, on m'a asseuré qu'il m'aimoit personnellement : qu'en avez-vous oui dire ? »
Alors, je luy ay lu mot à mot vostre lettre que je venois de déchiffrer : « Vous me faites trop de plaisir, m'a-t-il dit en me serrant la main, et et M. d'Argenson me loue trop. Dites luy, s'il vous plaist, combien je le remercie de ses soins, et que je luy en demande la continuation. Enfin, si tous les François m'aiment, comptés que j'adore les François et les Françoises. » Alors, il a soury et rougy, et la conversation a finy tout court.
Je suis, etc.
A Inverness, ce 5 avril n, stile 1746,
Au même.
A Findorn, le 6 Avril nouveau stile 1746. Milord Georges Muray partit d'Inverness le 23 du mois de mars nouveau stile, avec les deux bataillons d'Athol, d'environ 53o hommes. Il prit avec luy deux canons et marcha vers les Grants que leur chef vouloir armer contre nous. A son appra-
che, ledit chef quitta son château et fut joindre le duc de Cumberland avec iio hommes, au lieu de i,5oo qu'il luy avoit prorr;is. Le même jour, les sous-chefs signèrent une promesse de neutralité pour tout le temps de la guerre, et les six principaux s'obligèrent à suivre notre armée, en qualité de cautions.
Milord Georges fit, le lendemain, une marche de plus de quinze lieues de France, et alla coucher à Ruthv;en et à Badenac. Il y fut joint par 600 Macfersons ou Menzies. Le lendemain, ils partirent tous ensemble au nombre d'environ 1,100. Ils firent encor douze lieues, et surprirent un poste de iS5 hommes qu'ils enlevèrent, sans qu'un seul pût aller avertir la garnison du château de Blair, qui est à cinq milles au midi. Ils envoyèrent tout de suite, par des chemins détournés, 140 hommes s'emparer du fameux passage de Kilikrankie, entre Blair et Dunkel i, où ils enlevèrent encor 90 hommes qui le gardoient.
Pendant ce temps, le gros corps investissoit le château de Blair, où étoit le régiment des fusiliers écossois, d'environ 400 hommes. Le château, qui appartient au duc d'Athol, a des murailles fort épaisses ; nos deux canons n'y peuvent rien faire. Il est pourvu de vi'/res, il a un bon puis, de sorte qu'à moins de le miner, milord Georges, vraisemblablement, ne pourra pas l'emporter. Toujours aura-t-il la gloire d'avoir fait 270 prisoniers, à
I Dunkeld (Perth).
quarante lieues de l'armée, et d'avoir arrêté, au pas de Kilikranki^, 2,000 hessois qui venoient secourir Blair et qu'il a obligé de se retirer. Il n'a pas encore renoncé au château, qu'il tient encor bloqué ; je ne sçais ce qui en arrivera.
Cent soixante fantassins et quarante cavaliers, envoyés par milord Jean Drummond et comandés par MM. Geoguegon et Glascau, de la brigade irlandoise, enlevèrent, il y a quatre jours, à Keith, au midi de la Speae, un parti ennemi. Ils ramenèrent au camp 87 prisoniers et 02 chevaux.
Milord Loudon et le président Forbes avoient emmené d'Inverness 14 à i,5oo hommes qui s'étoient accrus dans les pais des Ros et des Sutherland, dont les chefs sont nos ennemis. Cette petite armée étoit assés peu à craindre par sa valeur intrinsèque, la moitié de ceux qui la composent étant nos amis dans le cœur, et l'autre moitié consistant en gens ramassés par force, et peu guerriers. Mais, malgré tout cela, il étoit bien dangereux qu'en la laissant derrière nous, elle n'allarmàt beaucoup de nos montagnards sur le sort de leurs familles et n'en déterminât une partie à ne pas nous suivre quand nous marcherions au midi. Il falloit donc tout tenter pour la détruire avant notre départ.
Ce qui nous empêchoit de nous réunir, c'étoit la précaution qu'avoient eu Forbes et Loudown de s'emparer de tous les batteaux des environs. Il faut sçavoir que le pais qui est au nord d'Inverness, et où ils s'étoient retirés, est coupé par deux firths ou
bras de mer, dits de Cromarti et de Dornoch, de sorte que, quand ils vouloient venir à nous, ils n'avoient qu'à les traverser dans leurs bateaux, et, quand nous voulions les poursuivre, il nous falloit faire des détours immenses qui nous fesoient toujours manquer notre coup.
On ne sçavoit guères quel parti prendre, quand un nommé capitaine Gourdon proposa de ramasser les bateaux quiseroientsur lacôte, depuis Nairn jusqu'à Cologne (?) et de tenter d'abord de les faire passer au pais de Ross Shir qui est entre les deux firths. Cela n'étoit pas aisé, attendu qu'il y avoit deux petits vaisseaux de guerre sur ces parages. Il falloit ensuite embarquer nos troupes sur ces batteaux et les passer du pais de Ross Shir au nord du firths de Darnoch où etoient les ennemis ; il falloit, enfin, arriver par hasard dans un endroit où il n'y eut personne à portée d'empêcher le débarquement qui ne pouvoit se faire qu'en plusieurs voyages. Il falloit, outre cela, des temps faits exprès et surtout un secret inviolable, c'est-à-dire que le projet ne pouvoit réussir que par plusieurs miracles.
On voulut cependant tenter. Le sieur Warren, porteur de ces dépêches, fut chargé de trouver les batteaux, de les rassembler à Findorn et de les faire passer en Ross Shir. Il travailla avec tant d'adresse, d'activité et de secret, que, dans 48 heures, ils furent trouvés, armés et arrivés à leur destination, sans que les ennemis en eussent le moindre vent. M. Sullivan fut chargé de l'expédition militaire, sous le comandement honoraire de milord Gro-
marti. Le duc de Perth voulut y aller comme volontaire.
On embarqua la nuit, mais les batteaux s'étant trouvés engravés, il fallut trop de temps pour les mettre à flot, et l'on n'arriva au nord du firth qu'au grand jour, à la vue de l'ennemi. Un brouillard épais à ne pas se voir du bout du batteau arriva au moment qu'on alloit débarquer et cacha le premier débarquement qui ne fut que de 400 hommes. Cela sauva tout. Nos gens ne marchèrent que quand ils furent en force ; la surprise et la terreur furent si grande qu'on ne leur résista nulle part. Mais le même brouillard qui leur avoit servit, servit aussi les autres pour se cacher : milord Sunderland s'embarqua dans le canau d'un vaisseau de guerre, et emporta l'argent. Le Président, milord Loudown, milord Seaforth et Macleaudei gagnèrent les montagnes avec 200 hommes qui se trouvèrent ramassés auprès d'eux. Nous prîmes le chef des Mackintosh et le major Mekinsie 2, aide de camp de Loudon et l'âme de son armée ; 12 officiers ordinaires, parmi lesquels il y a trois fils de milord, et 265 soldats, dont la pluspart ont déjà pris parti avec nous. Tout le reste est entièrement dispersé, et, selon toute apparence, ne sera jamais plus rassemblé.
Il y avoit, dans le firths de Dornoch, quatre gros vaisseaux de transport, chargés de toutes sortes de bien, vaisselle d'argent, bijoux, meubles et linges
1 Macleod.
2 Mackenzie.
de tous nos ennemis du nord qui les avoient mis là en dépôt, habits de soldats pour le régiment de Loudown, tentes, munitions de guerre et de bouche, enfin 1,200 fusils et 450 sabres. Eh bien, Monseigneur, ces quatre vaisseaux ont été pris par nos baiteaux et sont à nous, dont bien nous prend.
Il y a deux jours que je n'ay point de nouvelles du siège du fort Guillaume ; dès qu'il sera pris, nous partons du nord.
Il n'est pas hors de propos de vous donner une idée des personages cy-dessus nommés : Forbes de CoUoden, président de la cession, c'est-à-dire du souverain tribunal de l'Ecosse, est l'homme le plus considérable et le plus considéré du païs, par son crédit à la cour, par sa place et par son mérite. Ses ennemis mêmes le donnent pour un homme doux et modéré, plein d'esprit, de savoir et de probité. Mais, devant sa fortune à la maison d'Hanovre, il s'est cru obligé de la bien servir. Il n'y a que trop réussi. C'est luy qui, par son éloquence, son activité et ses intrigues, a retenu un tiers de nos amis, a fait agir bien des indifférens et a rassemblé tous nos ennemis. D'ailleurs, il n'a jamais parlé du Prince qu'avec respect et estime.
Milord Seaforth est un malheureux déshonoré en tout sens. Il avoit été élevé dans la religion catolique et avoit voulu se faire jésuite. Quelques années après, il se fit protestant. Il brisa en public un calice, une croix, des ornemens d'église et tout ce qu'il trouva de semblable dans sa maison. Il croyoit que ce sèle lui revaudroit la pairie qu'avoit perdu
son père, mais il s'est trompé : il a perdu l'estime du public et l'amitié des Mekinsies, dont il estle chef, par ses lâchetés, ses mensonges et ses bassesses. Il n'est pas singulier qu'il n'ait pas été suivi : sa femme, fille de milord Galloway, a levé, malgré luy, plus de 400 hommes qu'elle a envoyé au Prince, sous les ordres des sieurs Barestel et Aplecros. Milord Seaforth, fils d'un marquis pair et se portant pour marquis par luy-même, s'est fait députer à la Chambre basse sous le nom de Canat Mekinsie.
Milord Lowdon, comte et pair, en son nom Campbel. de la maison des ducs d'Argile, colonel d'un régiment de montagnards au service du Royélecteur, passe pour un homme d'honneur, doux, plein d'esprit et d'une singulière activité. C'est l'intime ami du Président, qui lui avoit fait donner le comandement d'Inverness et de l'armée qui s'y forma. Il y avoit son régiment qui n'a jamais pu être de 1 5o hommes, depuis l'arrivée du Prince.
Milord Sutherland, en son ancien nom Gordon. Il est comte et pair, chef du clan de son nom et le plus riche particulier du nord d'Inverness, après milord Cromarti. C'est une homme médiocre en tous sens. Son clan est fort nombreux, mais peu brave et peu estimé. Il avoit fourni contre nous deux ou trois cents hommes.
Macleod, chef du clan de ce nom. Homme sans probité et sans talens. Il étoit engagé avec le Prince, avant qu'il partît de Rome. Il l'abandonna quand il le vit en Ecosse et il tenta de l'enlever
dans sa retraite de Sterling. La plus grande partie de son clan l'a abandonné et a joint le Prince, sous la conduite de MacleoJ Rasa, un de ses principaux vassaux. Il avoit, à l'armée ennemie, i5o hommes,
Alexandre Magdonel >, chevalier, baronet, chef du plus considérable des clans de ce nom, est le seul d'eux qui n'ait pas joint le Prince, Il hésita longtemps : Macleod et le Président le déterminèrent, enfin, en faveur de leur parti. On dit qu'il s'en repent. Il a fourni peu de monde, et ses vassaux les plus considérables luy ont déclaré qu'il ne le suivroient que quand il seroit pour la maison de Stuart. Beaucoup de ses gens ont joint icy les Macdonels de Clanrenald, de Kepock, et de Glengary. Il n'étoit pas en personne à Parmée de Loudon, mais il y avoit 200 hommes dont 100 avoient déserté avant l'attaque.
Après avoir parlé des hommes nos ennemis, il faut parler de leurs femmes nos amies.
La plus belle et la plus singulière est Anne Fackirson, fille du chef de ce nom et femme du chef des Mackintosh, dont on a parlé cy-dessus et qui vient d'être fait prisonier. Elle aimoit éperdûment son mari qu'elle espéra longtems de gagner au Prince; mais, ayant appris qu'il s'étoit enfin engagé, avec le Président, à servir la maison d'Hanovre, elle ne voulut plus le voir.
Elle ne s'en tint pas là : elle souleva une partie de ses vassaux, à la teste desquels elle mit un très-
I Alexandre MacJonalJ
beau cousin qui, jusqucs-là, l'avoit aimce inutilement. Mackintosh fut obligé de quitter son lit, sa maison et ses terres. L'intrépide ladi, un pistolet d'une main et de l'argent de l'autre, parcourt le pais, menace, donne, promet, et, en moins de quinze jours, ramasse 600 hommes. Elle en avoit envoyé la moitié à Fakirt i , qui y arriva la veille de la bataille. Elle avoit retenu l'autre moitié pour se garder de son mari et de Loudoun qui, à Inverness, n'étoient qu'à trois lieues de son château. Le prince logea chez elle, à son passage. Elle s'osîrit à luy avec la grâce et la noblesse d'une divinité, car rien n'est si beau que cette femme. Elle luy présenta toute sa petite armée qu'elle avoit rassemblé, et, après avoir parlé aux soldats de ce qu'ils dévoient à la situation, aux droits et aux vertus de leur Prince, elle jura très-catégoriquement de casser la tête au premier qui s'en tourneroit, après avoir, à ses yeux, brûlé sa maison et chassé sa famille.
Au reste, elle a toujours passé, jusques icy, pour erre très-modérée, très-sensée. C'est, icy, l'effet de la première éducation. Son père, pris à la bataille de Prestoit en i7'3, avoit resté longtems prisonier, et couru riscuc de la vie. Elle n'a pas vingt-deux ans. C'est elle qui découvrit le projet qu'avoit fait Macleod d'enlever le Prince, et, en vérité, c'est elle seule qui l'a fait échouer.
Elle a bien été imitée par une autre fort jolie personne de son âge, nommée Barbe Gourdon, femme
I Falkirk.
de Mekinsie de Ferbarn, le plus considérable des vassaux et des parons de milord Seaforth. Celle-cy n'a pas banni son mari; mais, malgré luy, elle a vendu ses diamants et sa vaisselle pour lever des hommes. Elle en a ramassé cent cinquante des plus braves du païs, qu'elle a joint à ceux de miladi Seaforth, sous la conduite de son beau-frère.
Miladi Seaforth, dont nous avons parlé cy-dessus, a déjà donné quatre cents hommes, y compris les cent cinquante de madame Mekinsie. Elle en promet encore deux cents. On assure que son zèle égale ccluy des deux autres, quoy qu'elle paroisse moins vive et moins courageuse.
En général, toutes les femmes jeunes et jolies sont jacobites, et ne le sont, la plupart, que depuis l'arrivée du jeune Prince. Ce n'est pas qu'il soit coquet ou galant, c'est peut-être, au contraire, parce qu'il ne l'est pas, et que les Écossoises, naturellement sérieuses et passionnées, en concluenj. qu'il est véritablement tendre et qu'il seroit constant. C'est une femme qui m'a donné cette explication. Quoyqu'il en soit, il est certain que l'amitié des emmcs ne fait pas la plus petite force de son parti.
L'armée du duc de Cumberland a reçu quelques renforts par mer. Elle est d'environ 900 hommes de cavalerie et de 14 bataillons fesani au plus 5,3oo hommes; en tout, infanterie et cavalerie 6,400. Les Hessois ne sont pas 3, 600. Nous voilà donc plus forts qu'ils ne le sont réunis. Vous vous souviendrés, Monseigneur, que je vous l'avois annoncé dans le temps même de la retraite de
Sterling, en supposant qu'ils nous donnassent seulement quinse jours de relâche.
Nous avons maintenant plus de i,5oo prisoniers. Nous en aurons 2,200, si nous prenons le fort Guillaume. Mais, comme nous détruirons tous les châteaux, que nous n'aurons ny prisons, ny villes à les renfermer, qu'il faudroit employer la moitié de l'armée à les garder dans les chemins, pendant nos longues marches, et que, cepandant, il ne seroit pas raisonable d'en taire présent à l'ennemi, le prince a pris le parti de les envoyer en France. Il me l'a proposé. Je l'ay trouvé d'autant plus sensé, qu'il est, ce me semble, absolument nécessaire.
En conséquence, on embarque, avec ces dépêches, tous ceux qu'on a pris à Keith et qui n'ont pas voulu s'engager. Le vaisseau en auroit porté quatre fois autant, mais ils n'étoient pas à portée, et on n'a pas jugé à propos de perdre du temps à les attendre. Si nous trouvons des matelots, nous comptons de vous en envoyer incessamment 800, sur les quatre vaisseaux pris au firths de Dornoch, et, dorénavant nous ne négligerons aucun moyen, aucune occasion d'en envoyer autant que nous en aurons. Cela assurera l'avantage de les avoir pris, qui deviendroit illusoire s'ils se sauvoient ou qu'on les renvoyât, et, en cas de malheur, ce seroit un. moyen certain de sauver la vie et les biens de nos amis prisonniers. Le Prince consentiroit de tout cœur qu'on les échangeât contre les soldats et matelots françois ou irlandois pris dans la Grande- Bretagne ou sur le chemin.
Je renvoyé en France, par cette occasion, l'équipage du vaisseau VAvanturier, échoué sur les côtes avec une compagnie de Berwic. Sans quoy, faute de matelots, nous n'aurions pu envoyer si tost ny dépêches, ny prisoniers.
Sur ce que m'avoit écrit M. le comte d'Aunay qu'il pourroit nous faire tenir de l'argent par lettre de change, j'ay cru qu'il étoit plus court et plus aisé d'envoyer l'argent qu'il peut avoir en main sur le même vaisseau qui porte nos présentes dépesches. Afin qu'il n'y eût pas du tems perdu, j'ay ordonné au capitaine, en arrivant à Dunkerque, de ne pas entrer dans le port, de rester en rade, et d'y attendre, avec tout son monde, les ordres de M. le comte d'Aunay, qu'il enverra chercher par son capitaine en second. Avec un temps un peu favorable, il pourroit être de retour dans huit jours. Nous avons convenu ensemble des différens signaux, pour qu'il puisse reconnoître où nous serons et où il devra aborder. Quand même il nous trouveroit partis, nous aurions laissé quelqu'un pour le reconoître, l'aider, prendre l'argent et nous le faire tenir. D'ailleurs, il y a toute apparence que touts les ports redeviendront libres jusqu'à Montres, dès que nous marcherons au sud où les ennemis nous suivront vraisemblablement.
Vous sçavez, Monseigneur, nos besoins. Le siège du fort Guillaume nous retient plus que je n'aurois cru, et, incessamment, nous n'avons plus le sou. Que serions-nous devenus sans les quatre vaisseaux pris? Mais il n'y apoint d'argentcomptant,et il faut
du temps pour en faire avec des effets, et notre armée n'aime pas à donner du temps.
Le frère de M™^ Mekinsie, dont il a été parlé cydessus, a été pris par un vaisseau françois depuis près de deux ans, sans qu'on en ait eu aucune nouvelle depuis ; son Altesse Royale, à la prière de sa belle et sélée sujette, vous prie, Monseigneur, de vous donner quelques soins pour faire découvrir ce qu'il est devenu. Je joins icy la copie d'une lettre qui servira de note pour y travailler.
Tous les vaisseaux qui étoient sur ces parages ont gagné le midi. Le bruit court que l'armée du duc de Cumberland va s'embarquer à Aberdeen pour l'Angleterre. Vous sentes bien quelle heureuse conséquence nous en tirerions. On parle aussi d'une flotte de trente-six vaisseaux de guerre et de vingthuit corsaires françois et espagnols qui a paru, diton, à l'ouest de l'Angleterre. Les ennemis prennent si bien leurs mesures que nous avons peu de nouvelles, mais le temps nous instruira de tout malgré eux, et, dailleurs, nous regagnerons bientôt un pais plus accessible et où les chemins sont plus dilBciles à tarder.
A AI. de Bachaiimont .
.Te n'ay reçu, mon cher papa, d'autre lettre de vous, depuis mon départ de Dunkerque, qu'un petit mot, où vous me disiés que vous ven'.és de m'écrire une très-longue lettre par AL le chevalier Stuard ; je n'en ay pas ouï parler.
Nous avons battu une petite armée qui s'étoit formée contre nous, dans le païs de Sutherlard, commandée par milord Loudoun, de deux à trois mille hommes qu'il avoit. Il ne luy en reste que deux cents avec lesquels il s'est sauvé dans les montagnes. Nous luy avons fait deux cents soixantecinq prisonniers; le reste s'est dispersé sans nous attendre, et voilà une armée détruite sans tirer un coup de fusil.
Jamais de bonheur semblable à ceux que le Prince a eus depuis un mois : les forts d'Inverness et Auguste rendus à discrétion avec cinq cents soixantedix-sept prisonniers; ceux de Blair et Guillaume aux abois avec quatre cents hommes dans l'un et six cents dans l'autre; deux cent soixante hommes enlevés dans le païs d'Athol par milord Georges; quatre-vingt-sept enlevés à Keith par un de nos partis; m.ilord Loudun détruit; enfin quatre vaisseaux chargés d'armes, de munitions, de vaisselle, de meubles, et valant plus de 3o,ooo livres sterling, surpris la nuit et enlevés par de pauvres petits batteaux. Ajoutés h cela une armée plus forte que celle des Anglois et des Hessois réunis, et encor la terreur que ces succès donnent aux ennemis, et le courage de nos gens, et les secours qu'on a tout lieu d'attendre de la France, et vous verres, mon cher papa, que la campagne que nous allons commencer peut avancer considérablement les affaires de la maison de Stuart.
Cette lettre est autant pour maman que pour vous. Ma chère maman, je me porte bien ; je fatigue
beaucoup, mais je comence à être bien content : les choses vont devenir, icy, vives et décisives. 11 ne nous manque qu'un peu plus d'argent comptant.
Je me recommande au souvenir de ma protectrice, de m,a mère et de mon incomparable amie. Bonjour, mon papa, aimés bien votre fils. Il vous envoyé, à l'adresse de M. le comte d'Aunay, à Dunkerque, et à la vôtre, à Paris, un grand coffre de livres achetés en Angleterre, que vous aurés la bonté de luy garder.
Mille tendres complimens au cher Président, à ^me Duret, à son mari; à l'abbé, à MM. de Mairan, Falconet, Matha, etc.; et puis un article particulier pour les trois braves d'Argentaux.
A Findorn, ce 6 avril 1746.
Je vous envoyé du papier que je vous prie de renvoyer à l'abbé 1, mon frère.
Au Ministre des Affaires étrangères.
Monseigneur,
Le siège de Fort Guillaume est levé. Il y a quatre jours que les ennemis firent une sortie de 200 hommes sur une batterie que 400 montagnards étoient censés garder, mais comme, par leur négligeance ordinaire, il n'y en étoit pas demeuré 40, la batterie fut emportée, un canon enclouc, trois
I Paul de Boyer, chanoine de l'église d'Aix, abbé de Cruas, docteur de Sorbonne et prieur de Lepau.
pièces à la suédoise enlevées, trois canonniers pris, trois montagnards tués et un blessé.
Heureusement il n'y avoit pas eu un seul homme de tué jusqu'à ce jour-là, de sorte que, malgré sa malheureuse issue, ce siège ne nous coûte que sept hommes, entre les tués, les prisonniers et les blesses.Je regrette moins les canons que le tems perdu. Vous voyés, Monseigneur, dans mes précédentes lettres, que je n'avois point approuvé trop cette entreprise.
Celle du château de Blair s'est bornée à la prise des 260 prisonniers, dont j'ay parlé cy-dessus, et à celle de quelques autres. Après avoir tenté en vain de l'affamer par un blocus de 17 jours, milord Georges Murray est arrivé aujourd'huy au quartier du Prince.
Nous eiàmes, hier, avis qu'un vaisseau françois, après s'être battu contre un anglois, et avoir échoué près de Tung I , au nord de l'Ecosse, débarqua les hommes, les armes et l'argent qu'il portoit. L'anglois débarqua aussi quelques troupes qui furent jointes par 2 à 3oo hommes du pais. Ils attendirent nos gens à divers passages. Ils en furent repousses à deux endroits. Mais, les ayant attaqués une troisième fois, en nom.bre plus considérable, ils les contraignirent de rendre leurs armes qu'ils se partagèrent, de même que 1 argent, après quoy ils les laissèrent entre les mains des troupes de marine qui les menèrent prisonniers sur leurs vaisseaux.
I Tongue (Sutherland).
Le Prince a été d'autant plus sensible à ce malheur qu'il attendoit des nouvelles et de l'argent avec une impatience proportionnée à sa situation.
D'ailleurs, il a dû se sçavoir un peu de mauvais gré de n'avoir pas, ainsi qu'il me Tavoit promis, fait poursuivre jusqu'au bout les derniers restes de l'armée de milord Loudown. Ceux-ci, appelles les Mackaïi ,enfaisoient partie, llss'étoient retirés chés eux par bandes. En arrivant, ils voyent ce vaisseau sur leurs côtes ; l'appas du bucin, les secours des troupes de marine et la certitude morale de réussir les eurent bientôt réunis. M. Sullivan peut un peu se reprocher d'avoir trop dédaigné et trop fait dédaigner ces restes de l'armée qu'il avoit dispersée; aujourd'huy, ou pour les punir, ou pour les mettre dans l'impuissance de nous nuire encor, il luy faut retourner de nouveau de ces côtés-là. Il y marche avec milord Cromarti et plus de 2,000 hommes. Il y sera encor joint par 6 à 700 hommes qui nous viennent de Ketnis.
Nous n'attendrons pas le retour de cette armée pour marcher au duc de Cumberland. Dès que les troupes qui étoient au fort Guillaume nous ont joint, nous voilà en mouvement pour recouvrer, à quelque prix que ce soit, nos ports de communication avec la France, ou pour gagner la route dont j'ay parlé dans mes précédentes, suivant les manoeuvres de l'ennemi.
Pour avoir des secours et surtout de l'argent,
I Le clan Mackay.
nos soldats, depuis quinze jours n'ayant pas touché un sol, et ne vivant que d'un peu de farine, il y a beaucoup de murmures, quelques désunions, grand nombre de recrues et une persuasion générale de vaincre ^ .
Je suis avec un profond respect, etc.
Inverness, ce i5 avril 1746.
A M. de Bachainnont .
Vous aurés été en peine de moy, mon cher papa. Je me porte bien. Nous sommes prisoniers de guerre, mais traités à l'angloise, c'est-à-dire trèsbien. La ville d'Inverness est notre prison. Je ne puis rien vous dire encore sur les lieux ny les temps, quant à notre départ; j'ay pourtant quelque
I Persuasion vaine. Le duc de Cumberland s'ctant avancé )usque dans les plaines de Culloden, entre Nairn et Inverness, Charles-Edouard, malgré les conseils de son entourage, malgré les supplications du marquis d'iiguilles qui lui représentait l'état de détresse de son armée épuisée par la fatiligue, la faim et la désertion, résolut de livrer bataille. La déroute des Ecossais fut complète.
Le marquis d'Eguilles essaya de retenir les fuyards qui traversaient Inverness. Il ne put réunir que 9 officiers et 27 soldats. Recourant alors à une ruse, il offrit au général commandant l'avant-garde anglaise de capituler. Une des clauses de la capitulation était de recevoir prisonniers de guerre les soldats actuellement à Inverness et tous les Français qui seraient pris en Ecosse les armes à la main. Ces conditions furent acceptées par l'ennemi dont la surprise fut grande, en entrant dans la ville, d'y trouver une garnison de 36 hommes.
espérance de vous revoir avant les vacances. Si, cependant, le sort en décidoit autrement, il faudroit continuer à éloigner le jugement de mon procès avec M. Rousseau i , à moins que le cher Président ne regardât mon absence comme absolument indifférente à la décision.
Je n'ay reçu qu'une seule des lettres que vous m'avés écrit depuis le départ de milord Jean. Je ne puis donc sçavoir si vous avés sçu le nom de la personne à qui il falloit demander des lettres d'Etat, en cas de besoin, et à laquelle M. le marquis d'Argenson avoit ordonné d'en demander à M. le Chancelier. C'est quelqu'un de la maison dudit marquis. Au cas que j'eusse oublié de vous le nommer en note, et que les lettres d'Etat fussent encore nécessaires, et non expédiées, adressés-vous, de ma part, en droiture à M. le marquis d'Argenson, ou priés M. d'Argental d'en dire un mot à M. le Cardinal ; car, enfin, je serois bien fâché que, quelque beau matin, mon procès se trouva, comme on dit, jugé sous la cheminée.
Le duc de Cumberland, qui par parentèse, me paroit fort aimé dans son armée, a pour secrétaire M. Falkner, que vous savés être un homme de
I La sœur de M. Rousseau, payeur des rentes à Paris, mariée en 1740 au marquis d'Eguilles, alors enseigne des galères du Roi, mourut l'année suivante, instituant son mari légataire universel. M. Rousseau intenta à son beau-frère un procès en nullité de testament qu'il perdit. Il l'attaqua de nouveau, en 174?, à propos d'une clause de son contrat de mariage.
mérite et ami de Voltaire ' . Je ne sçais si l'ami de l'ami pourra trouver accès auprès de luy. J'y ferai de mon mieux, car'j'ay grand envie de le conoître.
Milord Albermarle, lieutenant général chargé des prisonniers, a tout l'extérieure d'un François et me paroit avoir tout l'intérieur d'un anglois ; c'est celuy avec qui nous avons eu principalernent affaire et de qui nous ne pouvons trop nous louer.
Milord Ka'.hcart, aide-dc-camp du duc, et M. Blande, si connu par son livre sur la pratique de l'art militaire, nous ont fait aussi bien des politesses.
J'ay trouvé aussi de très-bonnes façons dans quelques officiers particuliers et notamment dans M. Crawfort, major de brigade, frère du ministre qui était à la Gourde France au commencement du ministère du Cardinal.
Mais, mon cher papa, je n'en souhaite pas moins de vous revoir, et ma chère maman, et toute la
1 Le chevalier Everard Falkener, ci-devant ambassadeur à Constantinople, était le secrétaire du duc de Cumberland et l'ami de Voltaire, qui lui recommanda le marquis d'Éguilles dans une lettre en date du i3 juin 1746: «... Vous avez l'avantage d'avoir, parmi vos prisonniers de guerre, un gentilhomme français, le marquis d'Eguilles, frère du généreux et spirituel fou qui a écrit les Lettres juives. Le marquis est plein d'esprit, comme son frère, mais il est un peu plus sage. Je crois que personne ne mérite davantage votre obligeant intérêt, j'ose même dire votre amitié. Je vous le recommande de tout mon cœur. » (Correspondance de Voltaire. Ed. Garnier, 1880. Tome 36, page 454. Traduction de l'anglais.)
Paroisse : à la tête, les maison Duret et d'Argental.
Bonjour mon cher papa.
d'Eguilles.
A Inverness, ce 3o avril 1746.
Je tireray des lettres de change sur vous, quand il en sera temps, et je vous manderay où vous devrés prendre de l'argent.
Au Ministre des Affaires étrangères.
Monseigneur,
J'ay l'honneur de vous envoyer, cy-joint. l'état des officiers et soldats françois actuellement prisoniers de guerre en Ecosse. Nous n'avons aucune nouvelle positive de ceux dont les noms ne sont point contenus dans la liste suivante.
Nous ne sçavons la mort certaine que du sieur Macnumara, capitaine au régiment de Lally. Les sieurs Saint-Clair, capitaine réformé à la suite de Rothe I et Jean Bagot, aide-major dans Fitjames, sont blessés assés considérablement, mais sans danger de la vie.
Milord Louis Drummond 2 a reçu un coup de fusil à la jambe, qui a endommagé l'os. Cependant, le chirurgien françois qui la panse espère de la luy conserver, mais il sera longtemps à se remettre.
1 Le régiment de Roth (ou Rooth) formait, avec ceux de Bulk'îley, Clare, Dillon, Berwick et Lally, la brigade irlandaise au service de la France.
2 Milord Louis Drummond, lieutenant-colonel du Royal- Écossais.
Le plus malade de tous est M. Slapleton. 11 a eu l'omoplate percée d'une baie qui s'est logée au-dessous du cou I. Son courage et son bon tempérament le soutiennent pourtant encor, malgré la foiblesse de son âge. Comme il étoit hors d'état d'agir, j'ay fait, sous son nom, tout ce qui a été nécessaire.
M. le duc de Cumberland nous a fait avancer mille guinées pour la subsistance et entretien des officiers et soldats qui, depuis longtems, manquoient d'argent. M. S:apleton en a donné son billet; je luy ay donné le mien, j'ay pris la somme, j'ay délivré aux officiers, qui se sont embarqués avec les diverses trouppes, de quoy payer chacun la sienne pendant un mois. J'ay avancé de même à chaque officier un mois de ses appointemens. J'ay payé les uns et les autres sur le pied anglois, étant impossible qu'ils pussent vivre autrement, quoyqu'on leur fournisse du pain.
Au reste, nous avons été traités avec la politesse et la générosité usitées entre les François et les Anglois. M. le duc de Cumberland l'avoit ainsi ordonné, et il a été exactement obéi.
Je suis, avec respect, etc.
Inverness, ce 4 mai N. S. 174b.
P. S. — J'oubliois de vous marquer. Monseigneur, que la plupart de nous sont prisonniers sur leur parole et ont la ville d' Inverness pour prison.
1 II mourut de sa blessure.
Liste des officiers et soldats français prisonniers le 5 majy 1746.
MM. Stapleton, brigadier lieutenant-colonel de Barwie. Le marquis à'Eguilles, capitaine de marine. Le chevalier Jean Macdonell, mestre-de-camp de cavalerie à la suite de Fitjames. François Niigent, capitaine réformé au mêrue régiment, ayant fait les fonctions de maréchal-des-logls des troupes françoises. Patrice Nugent, capitaine en pied au même régiment. Thomas Bagot, capitaine en pied au même régiment. Marc Bagot, aide-major au même régiment. Jean i^ijnif ra/, lieutenant au même régiment. Cooke, cornette au même régiment. A'^ugcnt, lieutenant au même régiment (parti avec les cavaliers). Milord Louis Drummond, colonel d'infanterie, lieutenant- colonel de Royal-Ecossois. Odonon de Clinchant, capiiaiDC en pied au même régiment (parti avec les soldats). Charles Diiglas capitaine réformé au même régiment (parti avec les soldats). Z)'iJo5/0)ve, capitaine réformé au même régiment. Booth, lieutenant en pied au même régiment. Jacques Nairn. lieutenant en pied au même régiment. D'Jccoson, lieutenant en pied au même régiment. Perkeins, lieutenant réformé au même régiment. Saint-Léger, lieutencut réformé au même régiment. Kenedi^ lieutenant réformé au même régiment. Moore, lieutenant réformé au même régiment. D'Amarie, lieutenant réformé au même régiment. Cusjc, capitaine en pied dans Dillon (parti avec les soldats). Richard Bourgs capitaine
réformé au même régiment. Edouard NugeiU, capitaine réformé au même régiment. Jean Dillon, capitaine réformé au même régiment, Jean Macdonough, lieutenant en pied au même régiment. Michel Biirke, lieutenant en pied au même régiment. Nicolas Glascau, lieutenant en pied au même régiment. Fox, lieutenant réformé au même régiment. Nicolas de Lahoide, capitaine en pied au régiment de Barwic. Patrice Clarck, capitaine réformé au même régiment. Thomas Goold, lieutenant en pied au même régiment. Pierre Oreyly, lieutenant réformé au même régiment. Eugène Okeeffe, lieutenant réformé au même régiment. Thomas Macdermot, capitaine en pied au régiment de Rothe. Jacques Saint- Clair , capitaine réformé au même régiment. Dudly Macdermot, lieutenant en pied au même régiment. Pierre Taff, lieutenant réformé au même régimenl. Alexandre Coinmerford, capitaine en pied au régiment de Bulkeley. Jean Odonell, lieutenant réformé au même régiment. Robert Stack, capitaine en pied au régiment de Lally. Guoguegan, capitaine réformé au même régim.ent. Richard Miirphy^ capitaine réformé au même régiment, Milet Suiny, lieutenant en pied au même régiment. Jacques Granî, lieutenant en pied au même régiment, Patrice S arsjîeld, lie aienant réformé au même régiment. Jean Bourg, capitaine réformé au régiment de Clare. Jean Goold, lieutenant en pied au même régiment. Guillaume Duglas^ capitaine au régiment du Languedoc. Jean Obryan, capitaine dans l'Isle-de-France (milice). Garvey,
capitaine dans le 2^ bataillon de Paris (milice). Dehau, lieutenant dans Lœvcndal. Le chevalier du Pereiret, lieutenant au régiment de Carcassone (milice). Du Saussay, ingénieur, employé à Dunkerque. U Andrion, officier d'artillerie. Beaudin, commandant les bombardiers. Gourdon, aumônier. Barret, chirurgien. Ultan Kindelan, lieutenantcolonel au régiment espagnol de Ulloncè. Chreagh, lieutenant du régiment espagnol de Uttonia. Pierre Colens, capitaine en second du brigantin espagnol le Saint-Louis.
On a embarqué, ce matin, aux environs de 1S0 soldats, cavaliers ou canoniers qu'on transporte à Neucaste. Il reste encor icy 33 hommes malades ou arrivés trop tard. J'ay ouï dire que quelques-uns de nos gens, écartés dans les montagnes du côté du midi, se sont rendus ou se rendront aux Hessois qui sont de ces côtés-là.
A M. de Bachaumont.
Vous aurés reçu ma dernière lettre, mon cher papa, où je vous apprenois notre dernière destinée dans ce pays-cy. Nous y sommes toujours traités avec les mêmes égards et la même politesse. J'ai vu deux ou trois fois M. Fackner. Il est très -simple, très-ouvert, rempli de connoissances, d'esprit, et d'une conversation plus enjouée et plus soutenue que n'est communément celle des Anglois : c'est un homme excellent à voir, mais comme il est icy chargé de la principale besogne auprès du Duc, il
n'a pas beaucoup de temps à perdre, et il ne peut guères être visité.
Milord Albermarle, dont je crois vous avoir déjà parlé, est tel que l'on peut souhaiter que soit un homme de qui on a faire.
Je pense qu'il joint à toutes ses bonnes qualités le goût de la bonne chère. Je ne sçais à propos de quoy nous avons parlé d'huile d'Aix. Je serois bien aise de pouvoir lui en procurer de la meilleure, mais comme, dans les chaleurs, il seroit dangereux d'en faire venir de Provence par terre, je vous prie de m'en faire chercher à Paris environ i 5o livres que l'on mettra dans deux barils et que vous aurés la bonté d'envoyer à l'Isle, à M. le prévost de Valori, avec un mot d"avis. Ensuite, je prendray des mesures pour les faire passer de là en Hollande ou ailleurs, suivant les lieux où sera milord Albermale. Mais je vous prie de ne point aller chez les épiciers. Ils vous tromperoient certainement, même les Provençaux. Il faut absolument se servir ou de Truphème, ou d'un nommé Vial qui fait, comme luy, les voyages de Provence, ou bien de quelqu'un qui en ait acheté d'eux et qui veuille se défaire, même à plus haut prix qu'il n'aura acheté.
Je vous prie aussi, mon cher papa, de vouloir bien m'écrire, de nos amis et de mes peiites affaires, tout ce qui pourra être écrit discrètement et dans une lettre décachetée. Vous la mettrés sous la double enveloppe de milord d' Albermarle, lieutenant général des armées de sa Majesté britannique, chevalier de ses ordres, e» Angleterre, sous l'enve-
loppe encore du ministre de la Grande-Bretagne, à la Haye. Vous aurés, par là, trois adresses à mettre, mais votre lettre me parviendra plus vite et plus sûrement que par toute autre voye.
Je voudrois bien sçavoir si mes porcelaines de Saxe sont enfin arrivées et si les estampes vont un peu. A propos, mille amitiés à notre cher ami Mariette 1 . Deriiandés-luy le nom du libraire de Londres à qui il avoit envoyé les six exemplaires. Je trouverai facilement le moyen de sçavoir s'il les a' vendus, et je verray un peu s'il y auroit moyen d'en faire venir en Angleterre une certaine quantité. J'en parleray ou en écriray à M. Falckner, avant mon retour en France, si je revpois auparavant votre réponse.
Milord Albermarle m'a assuré que son Alt. Roy. M. le duc de Cumberland avoit demandé au Roy son père un passeport pour moy et trois de nos messieurs qui sont colonels, afin que nous pussions nous en retourner, même avant l'échange. J'espère avec fondement qu'il ne sera pas refusé. Au reste, rien n'est plus généreux et plus digne d'estime et d'admiration en tous sens que la façon dont ce prince s'est conduit depuis sa victoire. Je vous
I Pierre-Jean Mariette, imprimeur et libraire à Paris, célèbre amateur d'oeuvres d'art. 11 a écrit l'éloge du grandpère de notre héros, du marquis Jean-Baptiste de Boyer d'Eguilles, conseiller au Parlement d'Aix, mort en 1709, et la description du recueil d'estampes gravées d'après des ta bleaux de la collection que le marquis avait réunie dans son hôtel d'Aix. Ce recueil a été public en 2 vol. in-f% en 1745.
-Gg -
assure qu'elle luy fait plus d'honneur dans mon esprit que notre défaite, quelque complette qu'elle ait été.
Adieu, mon cher papa. Vous embrasserés bientôt votre fils. Adieu, ma chère maman ; toutes mes lettres à mon papa luy sont communes avec vous, car je vous aime et vous dois aimer autant l'un que l'autre, et plus que le reste du genre humain ensemble : ainsi fais -je.
Madame Duret, le cher Président, M. Duret, l'abbé, le mauvais mari, la jolie tête de ministre, le frère du faux-bourg Saint-Honoré que j'aime tant et que tout le monde estime tant, MM, de Mairan, Falconnet, Baïle, Matha, Mirabeau, Prévost, tous les Voisenons, les Montesquious, les Thiers, monsu lou chivalier, enfin toute la famille, messieurs et dames, on vous recommande le pauvre provençal qui vous aime tous, qui a grande envie de vous revoir et qui, en vérité, s'est bien ennuyé et ne s'ennuye pas mal encore.
A Inverness, ce i5 mai, nouveau stile, I74().
Ne m'envoyés point les lettres que vous pourries avoir à moy de ma famille ou d'ailleurs. J'aime mieux les voir plus tard et ne pas risquer qu'elles me trouvassent parti, en arrivant icy.
A M. de Bachaiimont.
8 juin 1746.
Nous sommes en route pour Carlile, par Aberdeen, Montres, Edimbourg, Berwic, etc. C'est le
chemin de l'école, qui est de plus de i 5o lieues et que n'ous n'aurons pas fait d'icy en trois semaines, quoyque nous marchions depuis huit jours et que nous soyions tous à cheval et sans bagages. Je ne sais si nous resterons longtems à Carlile, mais, de là à Douvres, il y a encor plus de i3o lieues, en passant par Londres.
Voilà bien du chemin, bien de l'ennuy et bien du tems perdu pour votre fils. Il a fait de son mieux, il se porte bien, il compte toujours sur son papa et sur sa maman, et il se console, en vérité, de tout le reste,
J'ay écrit à mes amis de vous adresser leurs lettres. Si vous apprenés, en France, que nous devions revenir bientost, gardés-les toutes, jusqu'à mon retour. S'il n'y a rien de certain sur cela, gardés toujours celles qui pourroient m'avoir été écrites dans un temps où elles auroient pu me parvenir directement, et être écrites sans contrainte, et ne m'cnvoyés que celles qu'on m'aura écrit depuis qu'on peut me sçavoir prisonier,
Mandés-moy le nom du libraire à qui M. Mariette a envoyé les six exemplaires de mes estampes à Londres, et faites-luy bien des amitiés.
Bon jour, mon cher papa, bon jour, ma chère maman ; je vais apprendre l'anglois foncièrement et y employer la journée entière. Je n'ay rien autre à faire, et ce sera toujours autant de gagné sur l'ennuy et sur le temps perdu.
Mille choses à Mad. Duret, à M. Duret, au ch^r Menières, aux trois d'Argentaux, aux Vcisenons, à
l'abbé, à MM. de Mairan, Falconet, Baile, Petrocini, Matha, Mirabeau, Prévost, etc , etc., etc.
A Aberdecn, ce 8 juin 1746.
Adressés-moy mes paquets, et sous l'enveloppe de milord Albermarle, lieutenant général à l'aroiée du duc de Cumberland, ou sous celle de monsieur le gouverneur de Carlile, à Csrlile, dans le Xortumbcrland. Vous sçaurés, à Paris, comment il faut les faire passer par la Hollande.
Ne pourrois-je pas sçavoir si l'oncle de la rue St-Honoré est content de moy? 11 y a près de six mois que je n'ay point reçu de ses nouvelles.
Je reçois, dans le moment, votre lettre venue par lavoyede M. Charron. Ecrivez-moi toujours parluy.
Enfin, mon cher papa, vous vous portés bien^ et ma chère maman aussi. Voilà de quoy me consoler de ma prison qui est aussi agréable que peut l'être une petite ville où l'on ne conoît personne, dont on n'entend pas la langue et où l'on est haï, c'est à-dire un très-ennuyeux séjour. Je me tire d'affaire en lisant, en musiquant et en étudiant l'anglois comme un perdu ; je n'ay rien autre à faire. Je vis d'épargne et je n'auray pas besoin d'autre argent que celuy qui m'est dû de mes apointemens, etc.
Si vous en trouvés l'occasion, mon cher papa, aites parler à M. Ledran, pour qu'il ait la bonté de m'expédier un peu vite sur l'article de l'argent que je demande à M. d'Argenson par la lettre que je luy écris aujourd'huy. Je voudrois bien aussi que
vous passiés, avec vos amis, voir s'il y auroit moyen de me faire échanger ou rançoner plutost que les autres officiers, etc., si cela se peut. Patience.
J'ay loué une petite maison où il y a un assés joli jardin où je me promène seul, le plus que je puis. C'est là surtout, mon cher papa, que je me livre au triste, mais vray plaisir de regretter mes amis et ma patrie. Je sens que la tristesse et l'infortune raccommodent le cœur et le ramènent à l'humanité. Réellement, il me semble que je vaux mieux, affligé et désœuvré^ que je ne valois trop occupé et ennivré d'espérance. Si j'étois bien vertueux, je trouverois, dans cette expérience, un puissant motif de consolation. Quoy qu'il en soit, pourtant, j'auray patience, trois mois, six mois, un an. Il faudra, pourtant, qu'on nous renvoyé, et alors, mon cher papa, quel plaisir de vous embrasser ! Quel plaisir d'embrasser ma chère maman avec qui cette lettre vous sera commune ! Que de choses j'auray à vous dire 1 Et que je seray bien content /
Adieu, mon cher papa ; adieu, ma chère maman. "Votre fils vous embrasse et toute la Paroisse, notamment les trois d'Argentaux.
A Carlile, ce 7 juillet, nouveau stile, 1746.
M. Braun m'a dit que vous m'aviés envoyé une lettre de change du reste de l'argent que vous aviés remis à M. le chevalier Stuard et qu'il ne m'avoit pas pu faire tenir, mais je n'ay reçu ny argent, ni lettres de change, parce que tous les papiers furent brûlés avant la prise du vaisseau.
Ah même.
Je compte que vous aurés reçu exactement ma lettre du comencement de ce mois, MM. les commissaires de l'échange m'ayant écrit qu'ils l'ont faite passer à M. Charron.
Eh bien! mon cher papa, on s'accoutume à tout, même à l'ennuy : toujours mon petit jardin, mon anglois et le souvenir de mes amis. Voilà tous mes plaisirs et toute mon occupation.
Au reste, je me porte assés bien.
J'ay à vous demander cinq à six choses :
1" Si vous vous êtes fait rendre l'argent de la lettre de change que m'apportoit M. Braun et qui a été perdue ou brûlée.
2° Qui est-ce qui a l'habit que vous m'envoyiés par M. Braun et qu'il laissa très-prudemment à Dunquerque, à la charge de M. le comte d'Aunay ou de M. Charron ? Quand vous sçaurés une fois où il sera, j'aime mieux qu'il reste a Dunquerque, afin qu'en arrivant, quand Dieu voudra, je puisse trouver un habit portable, au cas que la Cour ou l'armée soient encore en Flandre, alors.
3° Je voudrois sçavoirsi vous avés reçu une caisse immense de livres que j'avois envoyé de Findorn sur le vaisseau qui passa en France le sieur Warren; elle étoit adressée ou à M. le comte d'Aunay ou à M. Charron, pour vous la faire passer.
4° Je voudrois conoître par son nom et demeure le libraire de Londres à qui M. Mariette avoit envoyé les six exemplaires d'estampes, afin de pou-
voir faire demander ce qu'ils sont devenus, et, s'il les avoit vendus ; je prendrois des livres en échange, pour le prix.
5^ J'ay une grande impatience de sçavoir si les porcelaines de Saxe tant promises et tant attendues sont enfin arrivées; quelle est leur beauté, quantité et prix.
6" Ce qu'est devenue M"« de la Tour?
7° Si M. Rousseau a poursuivi son procès, et en quel état est cette affaire. Mon père l'auroit-il accommodée ? Il me mande qu'il a fini avec M. de Bandol i : celasignifieroit-il qu'il ouroit acheté pour moy sa charge de Président à mortier ? J'en ay peur, et je ne sçais encor si cela peut me convenir, 11 auroit fallu, ce semble, attendre mon retour pour sçavoir mieux ce qui pourroit me convenir, selon les situations. Je crains bien qu'on ne se soit trop pressé.
Je ne crois pas d'avoir besoin si tost d'argent, attendu que j'ay écrit pour qu'on m'envoyât, par M. Carpentier, chargé des affaires du roy de Naples, une partie de celuy qui m'est dû.
Je vous avois prié, mon cher papa, dans mes premières lettres, écrites d'Inverncss, de me faire sçavoir si l'oncle de la. jolie tête étoit content de votre pupille -. Vous sçavez combien je m'iniéresse
1 François de Boyer, seigneur de Bandol, de la famille des Boyer d'Eguilles.
2 Le pupille de Bachaumont était Franfois-Louis, comte de Billv, neveu du duc de Clermont.
à ce qui le regarde, ainsi n'oubliés pas Je m'en faire part.
iMille respectueux compliments à madame Duret, Voisenon i ,AIontesquious 2jetc.,sansoublier madame deLormesny madame de Saint-Brisson 3, si elles sont à Paris. Quand à madame d'Argental, je me garderay bien de la mettre... +
Au même.
Je reçois en même tems, mon cher pnpa, xo"^ deux lettres du 12 et du 24 de juillet, venues, la première, par milord Albermarle, la seconde, par MM. les Commissaires des échanges qui ont la bonté de s'employer pour nous en toute occasion et, notamment, pour me faire tenir icy l'argent dont nous avons besoin et que leur remet M. Carpentier. C'est par la même voye que j'ay reçu la valeur des 1,800 livres que M. Van Houé Saenvoye ordre de me faire compter. Ce sont, sans doute, les mêmes 1,800 livres qui m'étoient redues par celuy
1 Louis Victor de Fusée, comte de Voisenon, avait tpousé Marguerite-Pauline Bonabarde de Beaulieu, petitc-lille de Mmo Doublet.
2 Pierre de Montesquiou avait épousé Gertrude-Mario- Louise Bombarde de Beaulicu, petite-lille de M"= Doublet.
3 Les marquis de Saint-Brisson étaient de la famille des Séguier.
4 La lin de la lettre manque.
3 M. Vanhoey, ambassadeur, des Ltats-Généraux des Provinces-Unies.
à qui M. Charron avoit jadis donné mille écus, et dont M, Braun m'apportoit, il y a cinq mois, une lettre de change qui fut brûlée avec le reste de ses papiers.
Auriés-vous cru que ces porcelaines tant promises ne fussent pas d'une plus grande valeur?
J'écris, aujourd'hui, pour faire parler au sieur Vaillant, au sujet des estampes.
Je vous ay répondu au sujet des lettres de recommandation écrites par MM. Van Houé et Voltaire. Ce dernier doit avoir reçu une lettre que je luy ai écrit, il y a une douzaine de jours, par la voye de l'ambassadeur d'Hollande.
J'écris, par cet ordinaire, auduc de Duras i : je luy aurois sçu plus de gré de deux mots écrits à son ami et serviteur que de quatre pages écrites à un autre en ma faveur. Cependant, c'est toujours donner des marques de son souvenir, qui m'est bien prétieux. Mandés-moy s'il passe pour être toujours anssi constant en amour qu'en amitié; je le souhaite de grand cœur, en vérité, car l'ennuy et le chagrin ne m'ont pas encore rendu encor tout-àfait méchant.
Ma santé s'altère un peu plus que mon caractère : je maigris à vue d'œil, j'ay mes accès de fièvre, de temps en temps, et, si je rapporte mon corps en France, vous ne l'y verres pas plus gras que quand j'en partis. Je me trouve assés tranquille, depuis
i Jeaii-BaplistG de Durfort, duc de Duras, rnardchal de France depuis 1741.
deux jours, mais j'en avois passé sept, sans dormir une heure.
On commence à parler, icy, de paix; je la souhaite, comme de voir mon papa, ma maman et ma petite; ce honneur amèneroit les autres.
Braun est en prison, à Berwic, avec douze à quinze autres officiers françois ou espagnols.
Vous aurés appris, par les nouvelles publiques, le sort de M. T.... Il n'y a plus rien à vous en apprendre. Point de nouvelle de M. Seigneur dont vous me parlés dans toutes vos lettres.
J'attends, avec la plus grande impatience, votre réponse au sujet des 29,000 livres dont je vous ay prié de me procurer le payement prompt, par la voye de M. Ledran i ou autres. 11 suffiroit qu'on écrivît à M. Carpentier, ou à quelque banquier, d'acquitter ladite somme, à mon ordre. Vous sentes combien il peut m'être important d'avoir bientôt réponse, par le besoin que peuvent avoir de leur argent ceux des officiers ou autres dont j'ay emprunté pour faire face, dans un temps où nous n'avions nulle communication avec la France. Je ne veux pas écrire à M. d'Argenson pour si peu de chose, surtout vu les tours et les détours que feroient mes lettres; il suffit que, par le moyen de M. Ledran, vous puissiés leur faire rappeler ce que je leur ay mandé dans ma lettre écrite de Carlile et envoyée à M. Carpentier.
I N'icolas-LoLiis le Dran, premier commis du département politique des Alt'aires étrangères.
Point de nouvelles directes de ma famille, ny de la Bâtie, ny de la petite.
Bonjour, ma chère maman; quand vous diray-je tant et tant de choses? Quand pourray-je vous embrasser, vous remercier, vous voir, vous parler et vous entendre tout mon saoul? Bonjour, chère maman. Bonjour, mon papa. Mille et mille choses à tous les parroisiens, les deux frères et M. d'Argcntal ù la tête, avec iM'"^ Durct et le cher Président. Bon jour, divin Président.
A CnrHle, 24/i3 Aoust 17 16,
Ail même
Carlile, ce 3i/2o août 1746.
Je reçois, dans le moment, votre lettre du i5. J'ay répondu déjà à toutes celles que j'avois reçu précédemment.
Je vous diray, d'abord, mon cher papa, que j'ay la fièvre régulièrement tous les deux jours; que, quoiqu'on m'assure que j'en seray quitte avec encor quelques accès, je suis fort inquiet de mon état, non que je craigne pour la vie, mais c'est que je ne puis presque plus ni lire, ny étudier l'anj^lois sans m'incommoder considérablement, et que Tcnnuy redouble de jour à autre. Je prends sur moy de sortir, le jour d'intervalle.
Heureusement, il est arrivé icy un régiment dont le colonel, nommé Howard, fils du lieutenant-général de ce nom, de la maison et proche parent du
duc de Norford, est l'homme du monde le plus poli, le plus gay et le plus sociable. Je l'ay connu à Invcrness où j'ay mangé plusieurs fois avec luy. Il parle fort bien françois. Je le vois journellement; sa société est, pour moy, une véritable resource. Nous avons quelque espérance qu'il commandera icy incessamment; ce seroit le seul moyen de me rendre la santé, par la permission qu'il m'accorderoit certainement de monter à cheval et de faire un peu d'exercice dont j'ay un absolu besoin, vu que mes fièvres ne viennent que d'obstruction.
Il faut laisser, chez M. Charron, mes livres et mou habit.
Vous trouvères, cy-joint, un billet pour que M. Wouater vous rende les i,8oo 1. Je croyois qu'une pareille somme, que m'a fait compter M. l'ambassadeur Van Houé, étoit le payement desdits i,8oo 1. Je suis surpris que vous me disiés, cependant, que vous avés encore cette somme, et je ne sçais d'où me vient celle que j'ai reçue.
J'écris, par ce même courrier, à mon père et à mon frère au sujet de xM™^ de la Tour. Je suis enragé de leur conduite à son égard, et je n'ay pas de terme pour remercier ma véritable et incomparable maman à qui toutes mes lettres sont écrites, tout comme à vous, mon cher papa, car, comme votre amitié pour moy est égale, ma reconnaissance l'est aussi ; Dieu sçait si j'aime quelqu'un autre sur la terre autant que vous deux.
Je remercie tous mes amis, que vous m'avez fait
et donné, des soins qu'ils prennent ; j'en ay besoin et je ne les refuse pas, bien au contraire. Je les en remerciray de bon cœur, quand j'auray le plaisir de les embrasser : mais quand l'auray-je ?
Les nouvelles d'Italie m'affligent bien.
Dites à M. de Sainte-Palaye qu'il se paye par ses mains des peines qu'il prend et que, comme jamais il n'a pu obliger personne qui eût autant besoin de luy, jamais il n'a dii ressentir autant ie plaisir d'obliger. D'ailleurs, vous partagés ma reconnoissance, vous et ma maman. En vérité, voilà bien de la monnoye pour quelqu'un comme luy ; j'ay écrit, avant-hier, pour le livre qu'il demande.
Bonjour, mon cher Président; je vous adore. Aimés-moy toujours un peu et diies à madame votre mère que, quoyque je la craigne toujours un peu, je disputerois à tous vos amis de luy être plus attaché que moy; et mille respects à M. le président Duret.
La. jolie tête esi aussi la bonne tête. Elle ne m'aura pas oublié, elle m'aura servi, avec sa prudence ordinaire, quand l'occasion s'en sera présentée. Vous sçavez bien qu'on ne la croiroit pas femme possible, sans la trop jolie tête.
Le frère du bout de la rue, sur qui j'ay tant compté, et avec tant d'orgueil, me conserve-t-il toujours tous les sentimens de bonté et, j'ose dire, d'estime, qu'il m'avoit témoigné? Les malheureux deviennent plus sensibles à mesure qu'ils ont plus besoin de la sensibilité des autres.
L'autre frère, si sensible qu'avec de l'esprit et de
l'expérience il n'a jamais cc.sé d'être le meilleur homme de l'Europe, n'aura pas oublié l'ami des deux tiers de ses amis, qui sera toujours le sien.
iMille remerciements à M. et M'"''' d'Héricourt i de leur souvenir ; je voudrois bien pouvoir leur faire ma cour à l'Intendance, à la fin de cette année, mais les beaux jours et les beaux climats ne sont pas destinés, je pense, pour l'an 1746.
Je suis dans une peine mortelle de la santé du duc de Duras ; je l'aime peut-être trop pour un grand seigneur, mais je le regretterois comme le plus cher de mes frères; je sçais qu'il est malade. Donnés-m'en des nouvelles détail;ées et de M"^ de Saint-C...
Je suis bien aise de garder mes porcelaines, dès qu'elles sont d'un si médiocre prix. Je prie M. Le leu de vous les remettre, par un billet cy-joint.
J'écris à MM. d' .. au sujet de l'argent dont j'ay plus que besoin, tant pour mon usage que pour payer ce que je dois pour l'usage des autres. M. Charron me mande qu il me feroit tenir tout l'argent qu'on m'enverroit ; il m'en coûteroit moins de change, etc Tâchés qu'il en soit chargé. MM. les commissaires ont toujours la bonté de me faire parvenir exactement ses paquets.
Me voilà donc Président à mortier! C'est un furieux changement d'état. Passer de la conduite d'un bâtiment à la présidence d'uQ parlement ! Je conviens que, quand même je ne voudrois pas l'exercer,
I M. d'Héricourt, intendant des galcres.
ce me seroit toujours un moyen d'être employé honorablement à autre chose.
Enfin, ce qui est fait est fait, et, puisqu'on l'a voulu, je le veux bien.
J'écriray, par le premier courrier, à l'oncle de la jolie tête.
Le pauvre Braun est toujours renfermé ; je luy écris quelquefois, et je le plains. Je ne puis rien de plus. J'ay reçu, ce matin, une de ses lettres du 26. Nous parlâmes bien de mon papa et de ma maman, à notre entrevue à Bervic.
Mille et mille compliments aux cinq abbés : Legendrei , Voisenon, Petrochini, Monlor et Prévost; à MM. de Mairan, Falconet 2, Mirabeau-^, Matha, Baile 4, Foncemagne, etc., aux messieurs et aux dames de Montesquiou, Voisenon, le Coudray, etc., etc. Bien des respects à M. le comte de Saint-Pierre, s'il vous plaist.
Bonjour, ma chère maman; l'ennuy me tue. Jugés de l'envie que j'ay de vous embrasser, de vous remercier, et de vous dire cent mille choses ; bonjour à mon divin papa.
1 L'abbé Legcndre, prieur de SaintOiicn, ficrc de M"'" Doublet.
2 Camille Falconet, médecin et littérateur, membre de l'Académie des Inscriptions.
3 11 s'agit sans doute de Jean-Baptiste de Mirabaud (et non Mirabeau), membre de l'Acadimie française, auteur d'une traduction de la Jérusalem dclivrcc, etc.
4 Nicolas Baille, conseiller honoraire du Roi en son Grand Conseil.
Au même.
A Penrith, ce i" octobre nou. st. «746.
Je ne pourrois, mon cher papa, vous exprimer mes craintes et mon impatience à votre sujet : voilà deux fois que je reçois des lettres par la voye de M. Charron et de messieurs les commissaires des échanges, sans qu'il y en ait des vôtres.
J'ay reçu, par le moyen des lettres de change que m'a fait passer M. Charron, les sommes qui luy ont été remises pour moy ; nouvelles inquiétudes de ne point recevoir de vos nouvelles, à cette occasion. Je crains pour votre santé, pour votre vie, ou pour ma chère maman, car, qu'est-ce qui peut m'empêcher de recevoir de vos nouvelles depuis le i5 aoust, date de votre dernière lettre? Tirés-moy d'inquiétude et écrivés-moy par toute voye, par M. Charron, par M, l'ambassadeur d'Hollande, etc.
Ma santé ne se rétablit point et je ne vois rien de nouveau sur notre sort. Qu'y faire ?
Bon jour mille fois, mon cher papa et ma chère maman ; de vos nouvelles, vite, et mes complimens à toute la divine Paroisse.
Au même
A Carlile, ce 12 octobre 174G.
Il y a deux jours que j'ai reçu votre lettre du 17 septembre, mon cher papa, et il y a deux jours que je pleure cette pauvre madame de St-C... Elle m'avoit témoigné une amitié sincère, elle étoit jolie, jeune, douce ; elle avoit enfin gagné mon cœur. Sans
amour, je l'aimois peut-être autant que son... Je ne sçais s'il a été aussi touché que moy. La pauvre malheureuse, elle étoit si jeune, si bien portante, si en vie, il y a un an ! Aurois-je cru de ne la plus revoir?
La tristesse de mon exil augmente peut-être ma sensibilité, mais, enfin, jamais je n'ay si bien connu combien mes amis m'étoient chers : jugés de mon inquiétude d'avoir reçu deux fois des lettres de France, sans y trouver des vôtres. Me voilà rassuré sur cet article, grâces à Dieu. Ma chère maman se porte-t-elle aussi bien que vous? Vous ne m'en dites rien. Je n'ay reçu aucune de ses lettres, et je vous ay accusé la réception de toutes celles que j'ay reçu de vous.
Après mon papa et ma maman, viennent d'abort les trop bonnes gens du cul-de-sac et de la rue St- Honoré. Je ne vous écris jamais que je ne suppose leur écrire. Ils m'ont aimé et aidé par vous et pour l'amour de vous, mon papa et ma maman, et c'est par vous que je les assure qu'après vous je n'aime personne autant qu'eux. Dites la même chose à ce M. de Mairan qui n'a jamais tort et à qui, cependant, tout le monde pardonne sa raison. Et puis MM. de Ste-Palaye, Falconet, l'abbé, le vieux ami, le petit abbé, etc., etc., toute la Paroisse.
Le livre de M. de Ste-Palaye ne sera pas oublié. Je l'attends de jour en jour.
Vous trouvères, ci-joint, la lettre de change endossée à votre ordre.
J'ay reçu les 27,000 1. envoyés par M. Charron,
et on a payé les 6,000 florins. Je n'auray pas, si tôt, besoin d'argent.
J'écriray à Braun ce que vous me marqués au sujet de sa prétendue réclamation par la cour de Dresde, et je vous feray part de sa réponse. Je l'ayme de tout mon cœur et je crois qu'il m'aime un peu.
J'écris, par ce courrier, au duc de Duras, mais je ne luy parle, avcj raison que de la perte qu'il a faite.
J'ai écrit, il y a quinze jours, aux deux frères, à Versailles, et à l'oncle de la rue Saint-Honoré, des lettres de politesse et de respect.
J^a lièvre tient toujours, quoy qu'avec quelques intervalles, quelquefois de quatre et cinq jours. La mélancolie est plus tenace cncor et plus redoutable.
M. Howard, et tous les officiers qui sont icy, redoublent leurs politesses de jour en jour. Nous ne pouvons trop nous louer du militaire de ce païs-ci, et moy en mon particulier. C'est mieux que bien.
L'anglois n'avance pas. Je n'étudie plus du tout. Ma têie n'en est pas capable. Mes grandes jambe? ne peuvent plus se remuer, non que l'on ne me permît d'aller me promener, on m'a même prévenu à ce sujet ; mais, mon cher papa, nous ne sommes point, icy, en Provence. Il y a un grand mois qu'il y gèle les matins, et les chemins sont aussi sales
aussi impraticables qu'au mois de Février. Je ne sors de la maison, en plein midi, qu'enveloppé dans une large redingote, et fourré de deux à trois cami-
soles sous de gros habits d'hyver; encore, je n'ose prendre cette liberté que très-rarement, et une fois tous les cinq à six jours.
Adieu, mon cher papa. Adieu, ma chère maman Votre fils compte toujours sur votre amitié, comme sur toute la félicité de sa vie.
J'ay reçu plusieurs lettres de mon fidelle La Bâtie i .
Adieu, mon papa ; bonjour, mon adorable maman ; conservés-vous. Quand est-ce que votre enfant pourra vous voir, vous embrasser et vous dire combien il a désiré cet heureux jour?
Post-scriptum : M. le chevalier Falckner et l'ambassadeur d'Hollande m'ont fait, l'un et l'autre, l'honneur de m'écrire icy et de m'offrir irès-poliment leurs services ; je les en ay remercié, sans avoir eu l'occasion de les employer. Quant à milord Chesterfield, il n'a pas donné signe de vie.
Je reçois, dans le moment, une lettre de l'aîné des frères de Versailles 2, ii l'occasion des 27,000 1. qu'il m'a envoyé. Je luy mande aujourd'hui le foible état de ma santé, de même qu'à l'oncle des deux frères. Travaillés, avec eux, à mon retour, mon cher papa. Faites agir le petit duc, la petite jolie tête, les deux frères de St-Honoré, Ste-Palaye, Bachelier, Voltaire, etc,
Le chevalier d'Argens est donc aussi prisonier?
1 Le chevalier de la Bastie, lieutenant de la compagnie des G.irdes de l'étendard, à Marseille.
2 Les frères d'Ar^cnson.
Ayant capitulé comme capitaine de marme, ne pourrois-je pas être échange plutost parla marine? Faites en parler à MM. de Maurepas, d'Argenson, etc., et écrire icy à M. le chevalier Falckner par M. de Voltaire. Ne pourroit-on pas en faire dire un mot, par M. de Puisieux i, ù milord Sandwish, à Breda ? Vu l'éiat de ma santé, il y auroit bien de la dureté à me tenir icy.
Au même.
A Carlile, ce i 9 octobre n. s. 1746.
Je reçois dans le moment, mon cher papa, votre lettre commencée le 20 septembre et finie le premier de ce mois. Je vais vous y répondre par articles.
Vous devés avoir reçu la lettre de change que vous me demandiés au sujet des 1,800 livres. Je l'ay incluse dans une de mes précédentes, envoyées à M. Charron par la voyc de MM. les commissaires des échanges; je ne doute pas que vous ne l'ayiés reçue présentement.
Je vous ay mandé aussi avoir reçu l'argent qu'a eu la bonté de me faire envoyer M. le marquis d'Argenson, et dont j'avois le plus grand besoin.
Je \ous ay répondu, aussi, plusieurs foisau sujet des lettres écrites en ma faveur. Celles ù l'ambassadeur d'Hollande par M. Vanhoe, et ù xM. Fackner
I Louis-Philoxène Brulart, marquis de Puisieulx, ministre des Affaires étrangères de 1747 à i75i.
par M. de Voltaire, m'ont valu deux complimens. Quant à milord Chesterfield, il n'a point donné signe de vie.
Je n'attends pas grand'chose, pour quelques mois, du voyage de M. Seigneur.
Je suis au désespoir de la mort du pauvre Parquet. 11 m'avoit rendu service volontiers. C'étoit, au fond, un très-bon enfant; il paroissoit jouir d'une assés bonne santé. De quoy et comment est-il mort?
J'écris, par ce courrier, à mon père et au chevalier de la Bâtie au sujet de Gérard et de M""= de la Tour.
Je suis très-aise que l'aîné des deux frères paroisse bien disposé en ma faveur. 11 m'a écrit dernièrement, et je sçais un gré infini à mes amis qui veulent bien luy parler de moy de tems en tems, mais je suis bien étonné qu'il n'ait reçu qu'une de mes lettres, luy en ayant écrit cinq par les mêmes voycs que j'ay écrit ii tous ceux qui ont reçu celles qui leur éioient adressées : cependant, elles ne contenoient rien qui ait pu les faire supprimer.
A l'égard du cadet, sa froideur me déplaît et m'étonne encor plus : car j'ay fait ce que j'ay pu pour mériter sa bienveillance en me chargeant, icy, au défaut d'autre, de l'état des payements, listes et autres détails qui ne me regardoient pas et qui, peut-être même, ne me séyoient pas. Mais j'ay crû qu'il falloit êire utile en tout sens, autant qu'on le pouvoit sans manquer de prudence et de probité.
J'cnvois, par ce courrier un état entier de ce qui
a éié reçu et payé pendant six mois, c'est-à-dire depuis la bataille de Culloden jusqu'à ce jour. Ma foible santé me détermine à me décharger, pour l'avenir, de cette besogne, à moins que je ne sçache expressément que l'homme en question est bien aise que je continue. Je vous prie de lui faire dire, ou par le duc de Duras, ou par M'i'*^ de Séchelles, que je souhaite de sçavoir s'il est content de ce que je fais icy, vu que, n'ayant appris ny directement, ny indirectement, s'il approuvoit ou désapprouvoit la forme dans laquelle j'ay pris sur moy de payer les officiers et soldats depuis la bataille de Culloden, je ne sçais ce que je dois faire pour l'avenir.
Jepenseque, si le marquis d'Hérouvillei setrouve à Paris ou en est à portée, lorsque vous recevrez cette lettre, il voudra bien parler luy-même : il le pourroit faire avec plus de succès qu'un autre, ayant du crédit, encore plus de mérite, et quelque amitié pour moy. Les d'Argentaux pourroient l'en prier. Attention et réponse sur cet article qui m'intéresse infiniment.
J'écris encor, par ce courrier, au cher Président et à M. de Voltaire. Quand à la jolie tête et aux deux frères de la rue Saint-Honoré, vous sçavés bien qu'après mon papa, ma maman et le cher Président, je les aime et les dois aimer, plus que tous autres, avec toute la vivacité d'un provençal reconnoissant et qui a des yeuxl Dites-le leur tous
1 Jacques-Antoine Ricouard, marquis d'HerouviUe, lieutenant général.
les jours, mon cher papa, et mille choses à M^c la la Présidente dont le souvenir m'honore trop. Comment se porte-elle? Si la raison et la douceur donnoient de la santé, elle seroit la femme de Paris la mieux portante.
Je feray remettre le louis au sieur Charles Obrian dont vous me parlés : il est icy.
Ma santé est toujours bien foible. Cependant, depuis six jours que je prends d'une opiate fort renommée en Provence et que j'ay fait composer, icy, sur une recette que m'a envoyée mon père, je n'ay eu qu'un seul accès, hier soir, encore fut-il très-petit. Il me semble, même, que je suis moins foible, moins triste, et que je trouve un peu moins mauvais ce que je mange.
M. Howard ne nous comande point, mais il est toujours icy. Nous ne pouvons trop nous louer de ses politesses, de même que de celles du brigadier Flemming, gouverneur de la place, qui, surtout depuis l'arrivée de M. Howard, a, pour nous tous, et pour moy en particulier, mille bontés.
J'écriray incessammentàM. deSéchelles i .Je joins icy une lettre de change qui sera payée à vue. Quand vous en aurés reçu l'argent, vous aurés la bonté de le faire remettre à M"° Caterine Stapleton, nièce germaine du brigadier de ce nom qui comandoit icy les Irlandois et qui a été tué à CuUoden. Il luy faut seulement quarante-deux louis ; vous garderés les huit autres. Elle est dans je ne sçais
1 M. de Seychelles, intendant des armées de France.
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quel couvent, mais vous le sçaurés aisément par quelque Irlandois ou Anglois. Vous aurés aussi la bonté de luy faire faire un reçu dans la forme mïic au bas de la lettre cy-jointe
Adieu, mon cher papa ; bonjour, ma chère maman. Conservés-vous et souvenés-vous un peu de l'enfant des Filles-Saint-Thomas i dont vous êtes la véritable mère, qui vous aime et vous aimera comme telle tant qu'il vivra, à Paris, à Carlile, et au bout du monde. Bonjour, mon papa. Bonjour, MM. de Mairan, Falconet, l'abbé, les deux Présidens, les deux frères, la jolie tête les petites filles et les petits fils, tous les abbés, tous les amis, toute la Paroisse. Quant est-ce que ce pauvre d'Eguilles vous verra tous, vous embrassera, vous remercîra de votre souvenir et de vos bontés? Bonjour, M. de Saintc-Palaye.
Vous aurés la bonté de faire tenir à l'abbé les huit louis restans des cinquante. Je luy écris de me les employer en h'Jilc, etc. Il est, je crois, à Aix.
Au ma me.