‹ Un Prussien libéré; Herder, sa vie et son œuvreChapitre 10 sur 25 · Ces mots sont en français dans le texte · texte numérisé non relu

Ces mots sont en français dans le texte

âçe que Herder. Un profil fin, des traits délicats, une expression de douceur et de résignation répandue sur sa physionomie, lui donnaient l'air d'une madone : la comparaison est de Herder. Ayant perdu sa mère dès Tenfance, elle avait passé sa jeunesse chez une sœur aînée, mariée en Silësie. Là elle était tombée sous l'influence d'un groupe piëtiste, qui avait faussé sa nature. Le piétisme avait exercé longtemps une action salutaire sur le protestantisme allemand, en s'élevant d 'un côté contre un rationalisme sans poésie, et de l'autre contre une orthodoxie étroite ; mais il avait fini par tomber à son tour dans un formalisme sentimental, qui n'était pas exempt d'affectation. Une suffisait plus d'être croyant, il fallait être converti, avoir ressenti à un certain moment l'effet de la grâce régénératrice, qui arrachait brusquement l'âme à la corruption du péché, pour l'élever à la vie sainte. Or Marie-Éléonore marchait dans l'innocence de son cœur, sans éprouver le besoin d'un bouleversement moral. Elle écrit

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un jour à Herder : « Comme il ne me suffit pas que l'on me considère çà et là comme bonne, mais que je veux Têtre en réalité, devant Dieu et devant ma conscience, ne désirant agir que d'après ma conviction, vous pouvez vous représenter l'inquiétude que j'éprouvais, lorsque, par suite d'opinions évidemment sincères, on me demandait et m'obligeait à me demander à moimême si je pouvais dire quelle avait été exactement pour moi V heure de V anxiété et de la joie; et comme je ne pouvais donner aucune réponse précise, il ne me restait que le sentiment de ma profonde indignité. Vous comprendrez par là combien vos instructions ont été importantes et consolantes pour moi... » Herder la calma, la rassura, remit l'équilibre dans son âme troublée. Elle fut assidue à ses sermons, même à ses leçons de catéchisme. En chaire, il parlait surtout pour elle. Quand elle était absente ou retenue par la maladie, il fallait qu'il lui écrivît ses sermons : c'était sa lecture en voyage.

L'amitié de la comtesse Marie fit oublier à Herder ce que le séjour de Buckebourgavait de monotone; ce fut elle aussi qui facilita son mariage. Depuis deux ans, Herder et Caroline Flachsland se tourmentaient l'un Fautre, chacun des deux se disant indigne de l'autre, aucun ne voulant associer l'autre à sa mauvaise fortune. Une fois déjà, Caroline avait menacé de rompre leur correspondance. Au mois de juin 1772, elle écrivit à Herder une longue lettre, qui semblait aboutir à la même conclusion. « Il me serait impossible, disaitelle, de donner mon cœur à un autre : j'aimerais mieux mourir. Ce qui m'arrête, c'est que je suis une pauvre fille, ayant à peine de quoi m'acheter une robe, sans parler des autres mérites qui me manquent. J'aurais dû vous dire cela depuis longtemps^ vous dire que je ne puis vous rendre heureux comme vous méritez de l'être et comme le monde vous en offre tous les moyens. » Herder fut touché; il prit enfin une résolution, et les fiançailles

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furent déclarées, quoique le mariage fût remis au printemps suivant. Caroline raconte la suite dans ses Souvenirs : « Le 2 mai 1773 fut le jour de notre mariage. Un vénérable ecclésiastique nous unit, en présence de mes parents. C'était le soir, par un beau crépuscule, signe de la bénédiction divine. L'amour de mes frères et sœurs et un printemps radieux embellissaient la fête. Il nous semblait que la voix de Dieu même confirmait notre union... Nous entrâmes en ménage avec quelques dettes, mais avec une joyeuse confiance en Dieu... Nous nous hâtâmes de gagner notre tranquille et heureuse chaumière de Buckebourg. De nobles amis contribuèrent à notre bonheur. Les deux ans et demi que nous vécûmes là furent pour nous un paradis; ce fut Fâge d'or de notre vie conjugale. »

La « chaumière » qui les abrita était, en réalité, une grande maison, le logis le plus commode qu'on pût trouver à Buckebourg.

« Une nouvelle existence, dit Caroline, com-

Horder. g

mença pour Herder. Il était dans une disposition d'esprit sérieuse et calme; il se sentait déchargé du souci de la vie matérielle; enfin il avait près de lui un être qui se donnait entièrement à lui. » Elle aurait pu ajouter : « et qui fut quelquefois sa collaboratrice ». Il termina, dans Tété de 1774, deux ouvrages qui occupaient depuis longtemps sa pensée : Encore une Philosophie de l'histoire et Le plus ancien document de l'histoire du genre humain.

Herder invoque souvent, dans ses premiers écrits, le nom et Texemple de Montesquieu ; il voulait faire TEsprit des nations, comme Montesquieu avait fait l'Esprit des ^ois. Il lui manquait pour cela la fermeté et l'impartialité du jugement. Sa Philosophie de l'histoire ^esi, en réalité, un ouvrage de polémique, qui prend même par endroits le ton du pamphlet. Le sous-titre. Contribution à beaucoup de contributions du siècle, est, dans l'intention de l'au-

1. Auch eine Philosophie der Geschichte zur Bildung der Menschheit. Beitrag zu vielen Beitrdgen des Jahrhunderts,

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teur, le titre principal. Les contributions qu'il s'agissait de remplacer, de dépasser, étaient celles de Bossuet, de Voltaire, de Robertson, de Hume; il s'agissait surtout de voir ce qui avait échappé au « regard de taupe du siècle des lumières ». Or l'inconvénient ordinaire de la polémique est d'opposer un système à un système, et Herder n'a pas évité cet écueil. Il déclare bien, et avec raison, que chaque époque de l'histoire doit être jugée en ellemême, et jamais au point de vue d'une autre époque ; mais il a lui-même ses époques préférées, les époques primitives, les origines, et, à force de s'y intéresser, il les embellit dans son imagination. 11 affirme d'abord que toutes les races humaines sont issues d'un seul couple. Ensuite il passe à l'âge patriarcal, « l'âge d'or de l'humanité ». La loi qui le régit, c'est le despotisme, un despotisme paternel, nécessaire. C'est par l'obéissance, dit-il, et non par la liberté qu'on élève l'enfant : il n'en n'est pas autrement de l'enfance de l'humanité. Il a

fallu aussi que la vie des patriarches fût plus longue, afin que les générations successives eussent le temps de se grouper autour d'eux, et que les premières sociétés pussent se constituer. Dans la suite des anciens États, Herder admet un enchaînement régulier, une coopération plus ou moins consciente. La civilisation passe des bords de l'Euphrate aux bords du Nil, et de là, par l'intermédiaire des Phéniciens, aux empires méditerranéens. Chaque État correspond à une étape de la vie humaine : l'Orient, c'est l'enfance; l'Egypte, un « garçon de sept ans » ; la Phénicie, un adolescent ; la Grèce, c'est la jeunesse, et Rome l'âge viril. Il resterait pour nous la vieillesse décrépite, si l'invasion germanique n'avait infusé aux populations de l'Europe un sang nouveau. Pour les temps modernes, la grande époque, aux yeux de Herder, c'est le moyen âge, époque de mouvement, d'enthousiasme, d'action féconde. « Je ne veux pas défendre, dit-il, les continuels déplacements de peuples, les luttes féodales.

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les armées de moines, les croisades et les pèlerinages ; je veux seulement les expliquer, montrer qu'il y avait là un souffle de Tesprit, une fermentation des forces humaines, une profonde régénération de l'espèce. Le Destin, si je puis employer cette métaphore hardie, remontait Fhorlog-e du temps, avec un grand fracas de toutes les roues. » A partir de la Renaissance, un mot lui suffit pour caractériser tout le mouvement philosophique et littéraire : tout est mécanique {mechanisch)^ dit-il, c'est-à-dire artificiel et sans influence sur la vie. Vers la fin, le ton devient de plus en plus déclamatoire, et la pensée tourne dans un cercle d'invectives contre le « siècle des lumières ». On voit d'abord ce que toute cette construction historique a de fragile ; mais le livre eut de l'influence : ce fut la première de ces apologies du moyen âge, un des thèmes favoris du romantisme.

La Philosophie de l'histoire parut, sans nom d'auteur et sans lieu d'origine, en 1774.

Herder avait écrit à Téditeur Hartknoch : « Surtout, que mon nom ne paraisse pas ! mentez, dissimulez, imaginez un nom quelconque, que vous prendrez en Livonie, en Russie, dans le pays des Samogitiens, ou ailleurs. » Mais le mystère ne trompait plus personne; on savait que c'était une habitude prise chez Herder de garder l'anonyme, tout en distribuant son livre à tous ses amis. Quelques mois auparavant avaient paru, sous le même voile transparent, les trois premières parties du Plus ancien document de r histoire du genre humain ^ ; la quatrième partie ne s'y ajouta qu'en 1776. La première partie avait pour titre : Une écriture sainte dévoilée après des siècles^; elle était précédée d'une préface, qui ressemblait à une déclaration de guerre contre toute la science théologique du temps : « Celui qui s'est imaginé qu'on avait compris jusqu'ici la Bible, qu'on avait même fait plus que de la com-

4. yElteste Urkunde des Menschengeschlechts ; Riga, 1774. 2. Eine nach Jahrhunderten enthUllte heilige Schrift.

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prendre, qu'il lise ce livre ! Il n'y est question que du premier chapitre du premier livre de Moïse : ce n'est qu'un début, mais on peut deviner ce qui vient après. Si au seuil même du temple on a si lourdement trébuché, si l'entrée était couverte d'un rideau que personne n'a encore songé à tirer, qu'on se figure ce que recèle le sanctuaire ! » Le rideau tiré, Herder apparaît avec son explication nouvelle, devant laquelle doivent disparaître toutes les hypothèses physiques ou métaphysiques de ses devanciers. C'est dans le spectacle de la nature, tel qu'il s'offre chaque matin à nos regards, qu'il faut chercher, selon lui, la clef du récit de la Genèse. « Viens, jeune homme, s'écrie-t-il, sors de ta demeure, transporte-toi dans une vaste plaine, et regarde ! La plus ancienne manifestation de la nature t' apparaît ici comme un fait réel. » Il fait voir alors Ja terre et le ciel sortant d'abord du sein de la nuit, comme d'un chaos; l'aube, c'est-à-dire la lumière, précède le soleil, comme dans le récit biblique;

ensuite les plantes, les animaux, l'homme, se montrent successivement, chacun à sa place et avec sa fonction dans l'harmonie de l'ensemble. L'explication était ingénieuse, mais ce n'était au fond qu'une comparaison poétique; Herder l'annonça pompeusement comme une découverte scientifique. Il pensa même que le récit de la Genèse devait être beaucoup plus ancien que Moïse. « Dieu seul, disait -il, peut parler ainsi. » Il supposa que Moïse s'était inspiré d'une vieille tradition ég^yptienne ; il réussit même, en disposant d'une certaine façon les noms désignant l'œuvre des sept jours, à leur donner la forme d'un hiéroglyphe. Ce jeu puéril contrastait avec le tonpéremptoire des conclusions. Le livre était à peine composé, écrit au courant de la plume, et dans le plus mauvais style déclamatoire de la jeunesse de Herder. Kant disait qu'il le lirait quand on le lui aurait traduit en bonne et simple prose. Autant Herder était hésitant, et presque fataliste, dans la conduite de sa vie^ autant il

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était tranchant dans ses opinions et quelquefois blessant dans la polémique. Il y avait dans son dogmatisme quelque chose de Tintransigeance du prêtre ; et pourtant Tobstination avec laquelle il maintenait le caractère anonyme de ses écrits semblait trahir Tintention formelle de mettre une barrière entre son rôle d'écrivain et sa fonction ecclésiastique : c'était une des nombreuses contradictions de sa nature « ondoyante et diverse ». Il publia encore, dans cette même année 1774, ses Quinze feuilles provinciales adressées aux prédicateurs ^. Elles étaient dirigées contre Spalding, pasteur principal de l'église Saint-Nicolas de Berlin, un théologien estimable, un modèle de douceur et de tolérance, dont Herder lui-même avait précédemment recommandé les écrits à la comtesse Marie. Spalding avait écrit un livre intitulé De l'utilité de la fonction pastorale. Celte utilité consistait, selon lui, à moraliser

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