‹ Un Prussien libéré; Herder, sa vie et son œuvreChapitre 11 sur 25 · An Prediger. FUnfzehn Provinzialblâtier ; Leipzig · texte numérisé non relu

An Prediger. FUnfzehn Provinzialblâtier ; Leipzig

le peuple et à fournir ainsi un appui au gouvernement civil ; le prédicateur était « un précepteur de sagesse et de vertu ». Herder pensait qu'un tel idéal pouvait bien convenir à la Prusse rationaliste ou athée de Frédéric II, mais non à un État vraiment chrétien. Déjà le titre du livre lui déplaisait ; ce n'était pas Vutilité^ mais /a c/e^neVe du pastorat qu'il fallait dire, et, pour maintenir cette dignité, il fallait prendre modèle sur les apôtres et les prophètes, ou du moins, si l'on ne voulait pas remonter si haut, continuer l'œuvre des réformateurs. « Où est l'homme fort {der Kraftmann) ? s'écrie Herder. Oh. est le nouveau Luther, avec sa naïve ignorance, avec sa tête et son cœur, et avec sa plume ? » Il ne dit pas le fond de sa pensée- Caroline Flachsland l'exprime pour lui dans une lettre. « C'est toi, écrit- elle le 20 décembre 1772, c'est toi qui es Luther ; je mêle suis toujours dit, et je suis heureuse de voir que tu le sens, quoique tu ne veuilles pas en convenir. » L'ouvrage n'était, au reste,

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qu'une fougueuse improvisation. Herder fut étonné lui-même, en se relisant après l'impression, des foudres qu'il avait lancées ; il écrivit une lettre d'excuses à Spalding, qui ne lui garda pas rancune.

Les cinq ans et demi que Herder passa à Buckebourg furent, en somme, un temps d'activité inquiète et hâtive. Tout ce qui apparaissait à l'horizon littéraire lui devenait un stimulant ou une surprise. L'Académie de Berlin ayant mis au concours, en 1773, cette question : Quelles sont les causes de la décadence du goût chez les différents peuples ? il envoya une dissertation d'une centaine de pages, qui fut couronnée. Ayant lu, l'année suivante, la traduction française du Zend-Avesta par Anquetil du Perron, il écrivit ses Commentaires sur le Nouveau Testament'^, une suite de rapprochements, en partie très arbitraires, entre les Evangiles et la tradition chaldéenne ; il ne

4. Erlduterungen zum Neuen Testament aus einer neuerôffneten Morgenlândischen Quelle; Riga, 1775.

manquait pas, en passant, de réfuter les explications données par les théologiens orthodoxes, ou rationalistes, ou mystiques, ou même par les philosophes. Dans une autre disposition d'esprit, il prononça, de 1773 à 1775, une suite d'homélies sur la vie de Jésus ; l'esquisse en a été conservée, et quelques-unes sont intéressantes par la simplicité cordiale du ton. Caroline remarque que c'était un spectacle touchant de voir les jeunes paysans d'un village voisin venir, avec leur Bible sous le bras, entendre la parole du pasteur.

Pour un tel besoin d'activité, la principauté de Schaumbourg-Lippe était un bien petit théâtre, et Herder s'y était toujours senti à l'étroit. Depuis des années, le philologue Heyne cherchait à l'attirer à Gœttingue. Enfin, dans l'automne de 1775, une chaire étant devenue vacante, ses amis l'engagèrent à poser sa candidature. Gœttingue faisait partie du royaume de Hanovre, qui était alors une annexe de l'Angleterre. C'était le ministère du

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Hanovre qui proposait, et le roi d'Angleterre qui nommait. Herderfut provisoirement agréé, mais il fallait d'abord qu'il passât devant un coU legium theologicum^ pour obtenir le grade de docteur et donner en même temps des garanties d'orthodoxie. Herder hésitait; il était déjà sur le point de refuser, lorsqu'il fut tiré de peine par une lettre de Goethe, qu'il reçut le 12 décembre: « Cher frère, le duc de Weimar a besoin d'un inspecteur ecclésiastique. Si tu avais renoncé à ton projet sur Gœttingue, il y aurait quelque chose à faire ici. Écris-moi un mot... Quant à moi, je me sens bien ici, de toutes les manières... » La première idée était venue de Wieland ; Goethe s'en empara, et la mit à exécution avec son ardeur accoutumée. L'inspecteur ecclésiastique était en même temps prédicateur de l'église principale. Or, pour cette dernière fonction, le Conseil de la ville avait un droit de présentation. Le Conseil, soutenu par le clergé, demanda donc que le candidat vînt faire «un sermon d'essai ». Goethe trouva

cette exigence humiliante. Le duc Charles- Auguste passa outre; il nomma son inspecteur, en l'invitant à prendre possession de son poste le plus tôt possible, et le Conseil s'inclina- Gœthe envoya à Herder le plan de la maison qu'il avait fait arranger pour lui, et. toutes les difficultés furent levées. Le 15 septembre, Herder fit son sermon d'adieu à ses ouailles de Buckebourg, et, à la fin du mois, il partit, emmenant sa femme et ses deux jeunes enfants. Le plus cher lien qui Tavait attaché à ce lieu venait de se rompre ; la comtesse Marie était morte le 16 juin ; le comte Wilhelm la suivit le 10 septembre de l'année suivante.

WiELAND fut le premier en date des hôtes illustres de Weimar. Il était professeur à l'université d'Erfurt, quand la régente Anne- Amélie le chargea, en 1772, de parfaire Téducation de son fils Charles-Auguste, alors âgé de quatorze ans. Anne Amélie jouait de malheur avec les précepteurs de son fils. Elle le confia d'abord au comte de Gœrtz, qui fut plus préoccupé de s'insinuer dans les bonnes grâces de son élève que de le corriger et de Finstruire. Ce qui attira l'attention de la régente sur Wieland, ce fut le Miroir d'or, qu'il venait de publier^.

1. Der goldne Spiegel, oder die Kônige von Scheschiaut Leipzig, 1772.

C'était, sous forme de roman, un traité des devoirs d'un souverain d'après les principes du dix-huitième siècle. Mais Wieland montra par son exemple qu'en pédagogie les plus belles théories ne valent que par l'application. Un an après, la régente Améhe écrivait à son ministre Fritsch, en français, avec sa plume facile et incorrecte : « Wieland est un homme qui a le cœur sensible et honnête, beaucoup de vanité et d'amour-propre. Je reconnais trop tard qu'il n'est pas fait pour le poste où il se trouve. Il est trop enthousiaste auprès les jeunes gens, trop faible pour leur tenir tête, et trop imprudent. Quand il a ses vivacités, alors son cœur est sur ses lèvres. S'il manque, c'est plutôt par faiblesse que par mauvaise volonté. Autant qu'il a fait voir par ses écrits qu'il connaît le cœur humain en général, aussi peu connaît-il le détail du cœur humain et les individus. Il écoute trop les flatteurs et s'abandonne à eux. Par là la grande amitié qui consiste entre lui et le comte Gœrtz, qui le flatte on ne peut pas

plus. Wieland, à son tour, flatte le comte, et ses deux flattent mon fils... » 11 faut croire, cependant, que les enseignements de Wieland ne furent pas sans efiicacité sur Tesprit du jeune Charles-Auguste. Le comte de Gœrtz, après avoir été relevé de ses fonctions, devint officier prussien; Wieland resta Tami de la famille ducale*

Charles-Auguste fut déclaré majeur le 3 septembre 1775. Un mois après, il épousa la princesse Louise de Hesse-Darmstadt. En passant par Francfort, il fît la connaissance de Goethe, et il rinvita à se joindre à sa suite. Il ne s'agissait encore que d'une visite. Au moment oii Goethe, à son tour, appelait Herder à Weimar, il n'était pas sûr d'y rester lui-même. Déjà, cependant, l'idée de constituer un groupe littéraire dans la petite ville ducale semblait lui être venue. « Il y a tant de misérables dans le monde, dit-il dans une de ses lettres à Herder, qu'il faut absolument que les bons esprits se tiennent. »

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Herder arriva à Weimar le l®"" octobre 1776, et, dans ses premières lettres, il n'est question que de Tempressement avec lequel tout le monde vient au-devant de lui. Le duc Charles- Auguste et Goethe sont à la chasse; mais Wieland, « le meilleur homme du monde », est là pour le recevoir. Le lendemain, il fait connaissance avec la cour. Il n'était bruit, dans toute TAllemagne, que de la vie désordonnée qu'on y menait. Pure calomnie, écrit Herder; le duc est un bon et franc jeune homme, qui n'a que de hautes pensées; Goethe a gagné en noblesse; la duchesse Louise est un ange : Herder emploie volontiers cette expression en parlant des femmes. Sa propre situation se présente à lui sous les meilleurs auspices. « Me voilà donc à Weimar, écrit-il à Lavater quinze jours après son arrivée. Je ne suis pas un simple pasteur, comme on pourrait le croire, mais premier prédicateur de la cour, membre du Conseil presbytéral et du Consistoire supérieur, inspecteur ecclésiastique, Pastor prima-

rius, sans parler de mes autres titres. J'espère, avec le temps, me trouver bien dans ma nouvelle situation, renoncer, avec Taide de Dieu, au métier d'auteur, agir directement sur rhomme vivant, bref, travailler bravement et m'évertuer en tous sens. » C'étaient de belles résolutions, les espérances dorées d'un début ; elles ne tinrent pas contre la force des choses et contre le propre caractère de Herder.

Bientôt le ton des lettres change. Il s'aperçoit que ces fonctions dont il s'est chargé allègrement, et qui flattaient son amour-propre, ne sont pas des sinécures; elles entraînent des obligations, dont la répétition journalière le gêne, le fatigue, absorbe tous ses loisirs. Ne plus lire, ne plus écrire, ce plaisir qui le charmait par sa nouveauté, devient une privation. Il faut siéger dans les conseils, visiter les écoles, faire des tournées dans les villages, donner des instructions, vérifier des comptes. « Je roule, nouveau Sisyphe, mon rocher pastoral, » écrit-il à Hamann. Il avait cent cin-

quante pasteurs ou vicaires à gouverner ; il devait redresser l'ignorance des uns, le fanatisme des autres, ou subvenir à leur pauvreté. Un projet qui l'occupa pendant des années fut la création d'une école normale. Les instituteurs de village, d'après un renseignement que nous donne Caroline Herder, étaient ou des soldats réformés, ou d'anciens domestiques, ou des commerçants ruinés ; ils gagnaient, selon les ressources de chaque localité, de vingt-cinq à cinquante thale\j> par an; ils vivaient sur leur terre, comme des paysans. Herder lui-même touchait un traitement de douze cents thalers, qui passait alors pour considérable, et qui s'augmenta dans la suite. Mais il était peu économe, et Caroline ne l'était pas davantage. Il faisait de fréquents appels à son premier éditeur, le libraire Hartknoch. « Si seulement le ciel me faisait franchir deux années ! » lui écrivait-il trois mois après son arrivée à Weimar. Les deux années s'écoulèrent, sans le tirer d'embarras.

Les soucis de la vie matérielle n'ont jamais fort troublé Herder. Ses plus grands ennuis lui venaient de la cour, dont il était un des principaux fonctionnaires. L'esprit de la cour de Weimar était celui de toute Faristocratie allemande du temps. On était voltairien avec affectation. Selon l'habitude des disciples, on renchérissait sur le maître, qu'on ne comprenait qu'à demi. Caroline Herder dit dans ses Souvenirs : « C'était alors une mode chez beaucoup de gens, à Weimar aussi bien qu'ailleurs, de parler avec dédain de tout ce qui concernait l'Église et TÉcole. L'éducation morale et scientifique était regardée comme contraire à la raison et à la nature : c'était un sujet de déclamations et de plaisanteries. On ne prisait- que le développement physique. On ne manquait aucune occasion de ridiculiser l'état ecclésiastique. On mettait en parallèle le chétif pasteur de campagne avec le soldat, le chasseur, vigoureux enfants de la nature. Et quelle triste figure faisait le paisible prédicateur.

confiné dans son cabinet d'étude ! Des gens qui avaient d'ailleurs la plus grande estime pour Herder, voulaient le gagner à leurs idées, et faisaient pour cela des tentatives plus ou moins discrètes. Ce fut en vain; il resta fidèle à sa vocation, à ses principes sur la morale, la religion, la science, et sur les moyens ie les propager par l'éducation ^. »

Le duc Charles-Auguste était de la religion de Frédéric II; il était, comme le roi de Prusse, plus voltairien que Voltaire. Ne trouvait-il pas que la représentation de /a Puceile d'Orléans de Schiller était impossible dans un théâtre oii le poème de Voltaire était présent à toutes les mémoires? Il n'assistait guère au culte qu'à l'occasion d'un baptême, d'une première communion, d'un décès. Un autre prince, très ami de Herder, Auguste de Saxe-Gotha, frère du

4. Tel est du moins le texte imprinx^. Dans un chapitie des Erinnerungen, qui a été publié par Bernhard Suphan, Charles-Auguste et Gœthe sontparticulièremet cités comme les partisans de cette philosophie. Voir les Preussische Jahrbûcher, tome XLIII, année 4879, page 411.

duc régnant, ëtait dans les mêmes sentiments. C'était un homme aimable, très lettré et très sceptique, absolument modelé sur le type d'un courtisan de Versailles. Il tenait la société de Weimar au courant des nouvelles de Paris ; c'est par lui que Herder eut connaissance du manuscrit de Jacques le Fataliste^ de Diderot, qui passa ensuite aux mains de Wieland et de Goethe.

La cour, avec ses fonctionnaires, conseillers, chambellans ou écuyers, ses gouvernantes et ses dames d'honneur, ses hommes de lettres et ses hôtes de passage, se partageait en deux groupes. Les jeunes cavahers, ceux que Caroline Herder appelle les Junker^ et quelques dames, suivaient les divertissements, parfois bruyants, que leur offrait le souverain. Quelques fonctionnaires, qui dataient encore du temps de la duchesse douairière Améhe, et pour qui le salut de l'État dépendait du maintien des vieilles traditions aristocratiques, se tenaient à part, dans une position non pas hostile, mais en

quelque sorte neutre. A ce groupe appartenait Wieland, qui ne demandait rien que des loisirs tranquilles. Herder s'y joignit bientôt ; il offrait aux mécontents, selon l'expression de Caroline, « une barrière morale » contre des débordements auxquels ils ne voulaient pas s'associer. De même que le duc Charles-Auguste était le meneur du parti jeune et remuant, de même les opposants plus ou moins déclarés se rattachaient de préférence à la duchesse Louise. Celle-ci avait connu dans sa jeunesse Klopstock et Lavater, dont l'influence fut décisive sur son esprit. Deux traits marquent son caractère : une piété profonde avec une légère teinte de mysticisme, et un sentiment excessif de sa prérogative nobiliaire. Arrivée à Weimar en 17 75^ à l'âge de dix-huit ans, elle fut bientôt froissée par les mœurs soldatesques de son mari, et la séparation fut complète entre les deux époux, quand Charles-Auguste se fut mis sous la dépendance de Caroline Jagemann, la principale actrice du théâtre, dont il fît une

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baronne de Heygendorff. Herder devint le professeur et le confident de la duchesse Louise. Il lui donna des leçons de latin : il la trouvait « avide d'esprit romain )).,Elle avait, en effet, même dans sa jeunesse, quelque chose d'une matrone, une noblesse qui n'était paS sans raideur, une certaine condescendance voulue, une douceur d'héroïsme. Elle était assidue aux sermons de Herder, et l'on remarquait le dimanche matin sa calèche attelée de deux chevaux isabelle arrêtée devant la Stadtkirche. Elle fut la marraine du troisième fils de Herder. Une seule fois, elle se trouva enléger dissentiment avec lui : c'est le jour oii, après avoir conféré le baptême au prince Bernard, il félicita l'enfant d'être né à une époque où il ne suffisait pas d'être grand par la naissance, mais oii il fallait justifier son rang par les qualités de l'intelligence et du cœur. Une statuette de Minerve en marbre noir, un des rares ornements du cabinet de travail de Herder, était un don de la duchesse et le signe de sa présence auprès de lui. Elle était

la providence du presbytère, d'où elle éloignait parfois la gêne. Le 10 mars 1788, Herder reçut par la poste un paquet contenant deux mille florins, avec une lettre ainsi conçue : « Ne refusez pas ce faible tribut d'une vénération profonde, et ne m'ôtez pas la satisfaction d'avoir pu contribuer en quelque manière au bonheur et à la tranquillité d'un grand homme. Oubliez l'inconnu qui écrit ce mot et dont vous ne saurez jamais le nom, et gardez le secret de cet envoi, comme je le garde. » On chercha longtemps le nom du donateur inconnu; on ne le connaît que depuis une dizaine d'années : c'était la duchesse Louise*.

1. Voir Éléonore de Bojanowski, Luise Grossherzogin von Sachsen; Stuttgart, 1903.

HERDER avait dans sa personne un mélange de grâce et de dignité qui attirait les femmes. Il faut dire aussi que, dans cette cour de Weimar à peine dégrossie, si l'on mettait à part les grands écrivains et quelques fonctionnaires, les sentiments délicats étaient le privilège à peu près exclusif des femmes. Celles qui ne trouvaient pas dans leur entourage immédiat une existence à leur goût, recouraient naturellement à rhomme que sa fonction leur désignait déjà comme un conseil et un appui. Herder devint le refuge des mal mariées.

Lui, de son côté, ne résistait pas à Tattrait

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d'une « belle âme », et rÉternel féminin a toujours exercé sur lui un grand empire. La liste de celles qui se confièrent à lui serait longue, s'il fallait les citer toutes. Quelques-unes ont particulièrement attiré les regards des contemporains.

Emilie de Berlepsch, la femme d'un magistrat hanovrien, était une nature inquiète et remuante, cherchant de tous côtés un apaisement pour son cœur malade, un aliment pour ses désirs non satisfaits. Elle appelle Herder son ange gardien, son bon génie. Pour peu qu'il tarde à lui répondre, elle se plaint d'être méconnue de lui, comme elle est méconnue de tout le monde. Ses poésies, dont les sujets sont empruntés pour la plupart à l'âge « où l'innocence régnait encore sur la terre », sont des déclamations vides. Mais elle lisait bien les poésies des autres, et son talent d'interprète la faisait apprécier dans le cercle de la duchesse Amélie à Tiefurt. Herder loue les traductions d'Ossian qu'elle fît pendant un voyage en

Ecosse. Elle divorça, se remaria, et paraît avoir trouvé enfin le bonheur, le jour où elle prit pour règle « Tan tique Sophrosyne », une sage modération. Dans ses dernières lettres, elle remercie Herder de lui avoir pardonné ses anciennes folies et de Tavoir défendue contre les méchants propos du monde.

Vis-à-vis d'Emilie de Berlepsch, et malgré quelques élans passionnés de celle-ci, Herder ne sortit pas de son rôle de confident. On peut en dire autant de ses rapports avec la baronne de Frankenberg et avec la comtesse de Diede. La première, « un pauvre ange, douce et aimable comme un enfant », habitait Gotha, et venait souvent à Weimar. Caroline Herder, parlant d'elle à son mari, écrit un jour, non sans un grain de jalousie : « Cette femme ne peut vivre sans toi ; sois pour elle ce que tu peux être. » La comtesse de Diede était ce qu'on appelait alors une belle âme, avec une certaine tenue aristocratique ; elle était excellente musicienne, « sainte Cécile en personne : tout un

concert descendait sur son instrument, quand elle jouait ».

La Bruyère se demandait un jour « si Tamitié pouvait subsister entre des gens de différents sexes », et il concluait « que cette liaison n'était ni passion ni amitié pure, mais qu'elle faisait une classe à part». C'est à cette classe qu'appartient le sentiment que Herder éprouva pour Sophie de Schardt, un sentiment qui toutefois était encore plus près de l'amour que de Tamitié. Pour connaître Sophie de Schardt, il ne suffit pas de consulter Herder, qui ne parle jamais d'elle que dans des termes hyperboliques, empruntés au plus mauvais style sentimental du temps. Schiller trace d'elle un portrait plus précis, peut-être un peu sévère, dans une lettre à son ami Gottfried Kœrner, qui devait la rencontrer aux eaux de Garlsbad : « Tu verras le conseiller Schardt et sa femme, lui un pauvre sire que tu jugeras à première vue, mais la femme pourrait t'intéresser : une petite créature fine, rusée, insi-

nuante, non dépourvue d'esprit, même de génie, une espèce de femme poète, dont j'ai vu quelques gentils échantillons ; coquette et provocante par-dessus le marché ; bref, un être spirituel et sensuel, qui, dans une ville d'eaux, a de quoi chasser l'ennui. Elle a de plus une certaine distinction mondaine, qui plaît, et qui plairait encore plus, si toute sa manière d'être ne trahissait une envie désordonnée de plaire*. »

Elle appartenait à la grande famille de Bernstorff. Ayant perdu de bonne heure ses parents, elle avait été élevée chez sa tante, la femme du ministre danois. En 1778, elle épousa le conseiller Schardt, frère de Mme de Stein, et elle vint avec lui à Weimar. Elle avait vingtdeux ans; son caractère vif et enjoué, son esprit de conversation et même son talent poétique augmentaient l'efifet de sa beauté. Elle avait une instruction peu commune et le désir de s'instruire davantage. Elle demanda des 1. Lettre du 12 juin 1788.

leçons de grec à Herder, voulant lire, disait-elle, Anacréon dans le texte. Herder était né pédagogue, et jamais la pédagogie ne s'était présentée à lui sous un aspect aussi séduisant. Bientôt des appellations tendres, que peut-être il n'aurait pas risquées autrement, se glissèrent sous le couvert de la langue étrangère. Dès la première année, Jl offrit à Sophie sa traduction du Cantique des cantiques^ avec une dédicace grecque, et il cueillit pour elle les plus belles fleurs de l'Anthologie. Les lettres qu'il avait échangées avec Caroline Flachsland au temps de leurs fiançailles n'étaient pas plus tendres que celles qu'il écrivait maintenant à son élève. Pendant quelques années, un vague souvenir de la Nouvelle Héloïse plana sur le presbytère de Weimar, Ce qui est rassurant, c'est que Caroline n'en prit aucun ombrage; peutêtre même était-elle flattée des attentions dont elle aussi était l'objet de la part d'une grande dame qui l'appelait sa sœur. Sophie se chargea elle-même de guérir Herder, Elle eut d'autres

aventures, moins poétiques. Alors il la gronda doucement. Il ne vécut pas assez pour assister aux dernières chutes de son « ange d'innocence ». Elle finit par se jeter dans les bras de Zacharie Werner, qui la convertit au catholicisme.

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