Abhandlung ûber den Ursprung der Sprache ; Berlin
rationalistes anglais et français. L'une et l'autre reposaient sur un cercle vicieux, Thomme, soit pour créer le langage, soit pour le recevoir comme un don gratuit, ayant déjà besoin de la parole. D'après l'explication de Herder, qui a prévalu depuis, le langage est un produit de l'action spontanée de toutes les facultés humaines. L'animal a le cri, qui répond à son instinct. L'homme a la parole, accompagnement de sa raison. L'homme vivrait seul, qu'il parlerait encore. Herder fait même un pas de plus; il imagine que la première forme de la parole a dû être le chant. Ainsi l'origine du langage se confond avec les origines de la poésie, et toute la déduction aboutit à ce mot cher à Herder, et qu'il avait emprunté à Hamann : « La poésie est la langue 'primitive de l'humanité. »
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POUR le séjour de Herder à Buckebourg, la meilleure source est encore le récit de Caroline Flachsland ; elle fut témoin oculaire, et elle savait voir et juger. Herder arriva le 28 avril 1771, en compagnie du conseiller Westfeld, qui était allé au devant de lui. On lui fit savoir qu'il eût à se rendre aussitôt auprès du comte. Il était sept heures du soir. Herder n'avait pas encore eu le temps de défaire son costume de voyage. Or il avait le plus vif sentiment des convenances mondaines, et même certaines habitudes de grand seigneur, qui contrastaient avec sa pauvreté. A cela s'ajoutait son étrange manie de ne pas vouloir se regarder dans un
miroir. H fallut courir après les hommes de Tart, arracher un harbier et un coiffeur à ce que Caroline appelle leur lieu de distraction, c'est-à-dire à l'auberge. La toilette terminée, Herder, vôtu en abbé français, put se présenter à la cour. Mais il était neuf heures, et le comte était habitué à être plus promptement servi. L'accueil fut froid et l'entrevue courte.
Le comte Wilhelm était un cadet de famille, eij comme tel, il fut destiné à la carrière militaire. Sa mère était anglaise, et son enfance se passa en Angleterre. Il servit d'abord comme enseigne dans la garde du roi Georges IL La mort de son frère aîné lui fit prendre le gouvernement du comté de Schaumbourg-Lippe. Il voyagea beaucoup, visita la France, la Suisse, l'Italie, la Hongrie, et arriva jusqu'aux confins de la Turquie. C'était un esprit original et aventureux. Son idéal était le grand Frédéric, qu'il imitait dans la mesure oii ses ressources le lui permettaient. Il imposa à ses sujets le service militaire obligatoire, et sa petite armée se dis-
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tingua dans la guerre de Sept ans. Il commanda même une expédition chargée de défendre le Portugal contre une invasion espagnole. Il bâtit une forteresse au milieu d'un lac, et il y installa une école de cadets. Si toute l'Allemagne, pensait-il, était couverte d'un réseau de forteresses de ce genre, elle serait inattaquable. Il va sans dire que son Weissenstein n'a jamais couru aucun danger.
Le comte Wilhelm avait alors quarante-sept ans, c'est-à-dire vingt ans de plus que Herder. Caroline Flachsland le décrit comme un homme grand et maigre, plein du sentiment de sa dignité, avec une expression de figure intelligente et sévère, ressemblant plus à un cavalier espagnol qu'à un prince allemand, une sorte de Don Quichotte, ajoute-t-elle, avec plus de noblesse. C'est aussi à l'instar de Frédéric II qu'il voulut avoir des savants à sa cour. Il appela d'abord le. moraliste Thomas Abbt, un esprit généreux, épris d'antiquité, auteur de deux traités, De la Mort pour la patrie et Du
Mérite^. Abbt mourut à trente-huit ans; Herder fit son éloge, et parut ainsi, aux yeux du comte Wilhelm, tout désigné pour lui succéder. Le comte se confirma dans son opinion, quand le mémoire de Herder sur l'Origine du langage eut été couronné par l'Académie de Berlin. Au reste^ ce qu'il cherchait, c'était moins un ecclésiastique, chargé de moraliser ses sujets, qu'un compagnon de ses loisirs, avec qui il pût s'entretenir de littérature, d'art et de philosophie. Quant aux détails de la fonction pastorale, il les abandonnait volontiers à des subalternes. Lui-même avait des goûts distingués : il aimait la musique, il achetait des tableaux, il dessinait. Il savait le français, l'anglais, l'italien; il s'exerçait même à faire des vers français; c'était l'allemand qu'il connaissait le moins bien. Il avait complété son instruction classique par des études personnelles; les historiens latins étaient une de ses lectures favorites.
1. Vom Tode fûrs Vaterland; Berlin, 1761. — Vom Verdienste; Berlin, 1765. — Traduction française de Du Bois, Berlin et la Haye, 1780.
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La vie de Herder se bornait à ses relations avec la cour, et spécialement à ses conversations avec un homme qui n'aimait pas à être contredit. Le comte, à part son humeur despotique, lui témoignait la plus grande considération ; il disait même ne pas comprendre qu'on lui laissât si longtemps un savant aussi distingué, qui semblait plutôt fait pour occuper une chaire dans une grande université. La ville offrait peu de ressources ; la bourgeoisie était honnête et ignorante ; les fonctionnaires civils et militaires se renfermaient dans leurs occupations journalières. Herder se dédommageait par des promenades à pied ou à cheval, dont il donnait parfois à Caroline Flachsland des peintures romantiques. Il aurait bien voulu relever les écoles populaires, créer même des écoles normales ; mais les fonds manquaient; le Weissenstein absorbait tous les revenus du comté. Au mois de juin, il écrivait à Caroline : « Les gens de la ville me tiennent pour un grand savant, parce qu'ils me voient parcourir la
forêt dès quatre heures du matin; pour le pre^ mier des courtisans, parce que je fais à peu près tout ce que je veux, et pour l'homme le plus célèbre, parce que j'ai reçu un prix de TAcadémie. Ce qui manque, hélas ! c'est la société, quelque chose pour la pensée et le sentiment. » Et ailleurs : « Mon existence est celle d'un colimaçon. »
Cependant une lettre qu'il reçut, d'une manière inattendue, le premier janvier suivant, pouvait lui montrer qu'il ne tenait qu'à lui de sortir de son isolement. Elle venait de la comtesse Marie, qui lui offrait ses vœux, en lui envoyant le portrait du comte Wilhelm. « Peutêtre désirez-vous savoir, disait-elle, si vos enseignements portent des fruits. Considérez seulement que les vérités que vous annoncez sont de celles qui persuadent par elles-mêmes, et qui touchent de plus en plus à mesure qu'on y réfléchit. Je suis sûre que, depuis le peu de temps que vous êtes parmi nous, vous avez déjà amené beaucoup d'âmes à se sonder et à
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s'améliorer : si personne ne vous Ta encore dit, je ne veux pas tarder davantage à vous le dire, car mon âme est de celles-là et vous reconnaît pour son guide. Quand j'assiste à vos instructions, ce n'est pas pour louer ou pour blâmer, mais pour en faire mon profit et pour m' élever à un culte raisonnable. Vos discours, pendant les dernières fêtes, ont produit sur moi un effet salutaire, m'ont émue et réconfortée de telle sorte, que j'en garderai le souvenir toute ma vie, et je souhaite que, par la grâce de Dieu, toute ma conduite s'en ressente. Si vous aviez pu savoir comme mon âme a souvent erré à l'aventure, je croirais que dans certains cas vous parliez pour moi seule... J'espère que vous recevrez cette feuille avec la bienveillance d'un maître, et comme je ne désire rien tant que de marcher d'un pas ferme dans le chemin de la vertu et de la piété, je ferai en sorte d'assister le plus souvent possible à vos leçons publiques ; elles m'ont déjà éclairée sur bien des points; elles m'ont procuré ce qui m'a man-
que jusqu'ici, au milieu des incertitudes où je me perdais. Ma propre réflexion a besoin d'être soutenue. Je m'adresserai donc à vous, s'il se présente encore des cas où mes lumières ne suffisent pas. Vous ne me refuserez pas vos conseils, et vous m'aiderez à rattraper le temps perdu, pour les années qui me restent peut-être encore à vivre... »
Il avait donc eu près de lui, pendant huit mois, sans s'en douter, une âme d'élite, qui cherchait un appui, qui le cherchait peut-être depuis longtemps, qui croyait enfin l'avoir trouvé, et qui n'attendait que le moment de pouvoir se déclarer. Cette première lettre fut suivie d'une correspondance, dont nous ne possédons malheureusement qu'une partie. La comtesse détruisit, pendant sa dernière maladie, les lettres qu'elle avait reçues de Herder; elle voulut même qu'on fît disparaître également celles qu'elle lui avait écrites, craignant, disaitelle, que les inquiétudes et les scrupules qui l'avaient agitée ne devinssent un danger pour
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d'autres. « Mais, dit Caroline Flachsland, Herder n'a jamais pu se résoudre à ce sacrifice, et je ne le puis pas davantage. » Si nous avions la correspondance entière, nous pourrions nous faire une idée de ce qu'était Herder comme directeur de conscience. Il est vrai que la comtesse Marie rejette bien loin ce mot de directeur, qui a pour elle quelque chose de trop imposant et peut-être un sens trop théologique. Ce qu'elle veut, c'est une sorte de compagnon de sa vie, qui se tienne à ses côtés, partage ses ennuis, les prévienne au besoin, et en souffre presque autant qu'elle. « Que Dieu bénisse et récompense, écrit-elle, non le directeur de conscience'^^ que je ne cherche pas et dont je ne veux pas, — mon cœur se refuse à vous donner un nom aussi odieux, — mais l'ami qu'il a placé à côté de moi pour me tendre la main sur cette mer, au moment où je m'enfonçais sous les flots... »
Marie-Éléonore avait à peu près le même