L'INFLUENCE DE HERDER
Lorsqu'on veut se rendre compte de l'influence de Herder, il faut songer d'abord à l'effet direct et instantané de sa parole. Tous ceux qui ont vécu dans son intimité, ceux même qui ne l'ont fréquenté que passagèrement, louent le charme et l'intérêt de sa conversation. Guillaume Schlegel écrit, peu de jours après son arrivée à Weimar : « Un homme qui m'a ravi, qui m'a rendu presque amoureux de lui, c'est Herder. Déjà son accent courlandais me va au cœur ; et puis il y a dans tout son être un mélange de dignité et d'abandon, une grâce spirituelle dans tout ce qu'il dit ; il ne prononce pas une parole qui ne soit agréable
k entendre. » Il est vrai que cette « force d'attraction », selon la remarque de Gœthe, était contrebalancée par une « force de répulsion » non moins puissante, et que souvent, par un tour brusque et inattendu^ un trait caustique et blessant finissait la conversation. Gœthe, Schiller, Wieland, ont fait rexpérience de ces changements d'humeur. En général, Herder, nerveux, susceptible, plein du sentiment de sa valeur, ne tournait volontiers les angles caillants de sa personne que contre des égaux ou des supérieurs. Ceux qu'il considérait comme inférieurs, ou qui se reconnaissaient ses disciples, ne trouvaient chez lui que les avantages d'un commerce facile, agréable et instructif.
Herder est peut-être le représentant le plus complet de la littérature allemande de son temps, non qu'il la domine de haut comme Gœthe, mais il en a suivi toutes les voies, il en a partage toutes les tentatives. Il la représente, si l'on peut ainsi dire, non en puissance, mais en étendue.
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Une des parties les plus fécondes de son activité fut l'introduction des littératures étrangères. Aucune littérature n'a vécu sur l'étranger autant que la littérature allemande. C'est au point qu'on peut se demander ce qu'elle aurait été, ou si elle aurait seulement existé, sans la Grèce, Rome et l'Orient, sans l'Angleterre et la France. Certes, aucune nation moderne n'a échappé à l'influence de l'antiquité ; mais lorsqu'il s'agit de l'Allemagne, le mot d'influence ne dit pas assez ; c'est l'emprunt sous toutes les formes ; et à l'antiquité il faut ajouter le moyen âge et les temps modernes. Il y a difî'érentes manières de traduire, depuis celle qui se borne à faire passer une pensée d'une langue dans une autre, jusqu'à celle qui s'applique a> reproduire la couleur et la forme de l'original : l'Allemagne les a toutes connues ; on peut même dire qu'elle y a excellé. Dans ce grand travail d'adaptation fidèle ou de reproduction ingénieuse, c'est Herder qui a donné l'impulsion et l'exemple.
Un contraste de sa nature, qui a déjà frappé ses contemporaine, c'est que, peu poète lui-même, il avait une aptitude merveil-^ leuse à sentir et à comprendre la poésie, de quelque côte qu'elle vînt. « Je ne suis pas poète, je n'ai aucune prétention à Têtre, et je ne veux pas le devenir, » dit-il lui-même en envoyant à la duchesse Amélie quelques « bag^atelles » pour le Journal de Tiefurt. Et à Merck : « Je n'en puis rien si ce qui chante en moi n'est qu'un mélange de sentiment et de philosophie. » Il donna à son premier recueil de poésies le titre à'Images et Rêves, et il déclare dans la préface qu'il aurait choisi un titre encore plus modeste, s'il en avait trouvé un. « Ce sont des rêves et des fantaisies de jeunesse, ajoute-t-il, qui n'autorisent en aucune façon leur auteur à se dire poète... Si quelques-unes de ces bagatelles pouvaient être mises en musique, cela me serait agréable ; car ce qui est écrit en langage mesuré ne devient vivant que par l'art des