‹ Un Prussien libéré; Herder, sa vie et son œuvreChapitre 7 sur 25 · MOHRUNGEN · texte numérisé non relu

MOHRUNGEN

dans la littérature. De ses nombreux ouvrages de piété, sa Sterbebibel^ un recueil de prières pour les agonisants, a le plus longtemps conservé des lecteurs. Il avait donné à Herder une chambre dans sa maison ; il le chargeait de mettre ses manuscrits au net ; il le laissait profiter de sa bibliothèque. Quelques faits auraient pu lui ouvrir les yeux sur l'avenir de son élève. Il le trouva une fois, tard dans la nuit^ endormi sur son lit, et ayant oublié d*éteindre la lumière ; des livres étaient ouverts près de lui, des auteurs latins et grecs, et quelques poètes allemands. Une autre fois, il Tavait chargé d'envoyer un manuscrit au libraire Kanter de Kœnigsberg. Quelques jours après, il reçut une lettre de Kanter, lui demandant de qui était Fode comprise dans le paquet, et qu'il se proposait de faire imprimer. Elle était de Herder ; c'était une Supplique d'un Israélite exilé au roi de Perse Cyrus. Le roi de Perse Cyrus était, en réalité, Pierre III de Russie, qui venait de succéder à l'impératrice

Elisabeth ; l'Israélite était un soldat allemand relégué en Sibérie. L'ode était une faible imitation de Klopstock ; le style était déclamatoire et obscur.

Cette première production de Herder, si elle ne le rendit pas célèbre, prépara du moins son entrée dans le monde littéraire. Pour le moment, elle ne servit qu'à lui attirer Tenvie de son protecteur. Ce qui augmentait sa perplexité, c'était la crainte du service militaire, pour lequel il ne se sentait pas la moindre vocation. Il est vrai que sa constitution débile aurait dû l'en dispenser. Mais la guerre faisait rage autour de lui, et il vécut encore quelques années sous la menace de « la cravate rouge » du soldat prussien.

HERDER avait le sentiment, quelquefois même un sentiment exagéré, de sa valeur; il avait une foi profonde en son génie. Mais en même temps une certaine tendresse de nature paralysait sa volonté, et Tempêchait, dans les moments difficiles, de se raidir contre les obstacles. Il lui arriva souvent, dans le cours de sa vie, de subir une contrainte, devant laquelle son orgueil se révoltait, mais à laquelle il &e résignait par impuissance d'agir. Il en résultait un conflit entre ses facultés, une rupture d'équilibre, et comme une division de son être intime, dont il souffrait, et dont il ne pouvait se délivrer que par un secours étranger.

En pareil cas, il avait recours à la superstition des indécis : il attendait un signe du destin.

Le destin lui répondit cette fois par la voix d'un chirurgien militaire russe, nommé Schv^arzerloh, qui avait fait campagne pendant la guerre de Sept ans, et qui reprenait, avec son régiment, par étapes successives, le chemin de la Russie. Se trouvant en garnison à Mohrungen, dans l'hiver de 1761 à 1762, il fît la connaissance de Herder, et lui offrit de l'emmener à Kœnigsberg, où il l'associerait à ses études médicales. Herder souffrait, depuis l'âge de cinq ans, d'une fistule à l'œil droit, dont il ne guérit jamais. Schwarzerloh promit de le mettre entre les mains d'un médecin, et même, s'il le voulait, de le conduire jusqu'à Pétersbourg, où il trouverait sûrement un emploi. Il ne lui demandait en retour que de l'aider à traduire en latin une dissertation dont il était l'auteur. Ces conventions prises, et le régiment s'étant remis en marche au printemps de 1762, Herder suivit son compagnon, qu'il appelle à plusieurs

reprises son sauveur. « C'est ainsi, disait-il plus tard, qu'en mainte circonstance difficile il m'est arrivé un secours inattendu, qui a fixé ma destinée. » Il y a de l'inattendu dans tout le cours de la vie de Herder. Il ne pensait pas s'éloigner pour toujours de son pays ; mais sa destinée voulait qu'il ne revînt jamais à Mohrungen et qu'il ne revît jamais ses parents.

Il parle avec ravissement de l'impression que lui causa d'abord la vue d'une grande ville. Il avait commencé, pour se préparer à sa nouvelle carrière, à s'orienter dans les sciences naturelles. Mais, à sa première visite à la salle de dissection, ses nerfs le trahirent; il s'évanouit. Il fallut renoncer à la médecine. Il confia sa peine à un ami de jeunesse, candidat au saint ministère, qu'il rencontra par hasard dans la rue, et, sur son conseil, après avoir passé un examen, il se fit inscrire comme étudiant en théologie. L'inscription est du 10 août 1762, et, quelques jours après, son père écrivait, sur l'un des feuillets blancs d'un livre de prières où il tenait registre

des événements de la famille, ces mots : « Mon fils a commencé ses études de théologie. Dieu insondable, qui fais luire au grand jour ce qui était caché dans Tombre, allume en lui la lumière de la foi, et agis en lui par TEsprit de ta grâce ! » Son mince pécule fut vite épuisé, et il supporta bravement quelques semaines de privation. Mais il fut bientôt reçu au Collegium Fredericianum^ un internat pour les étudiants, auquel était annexée une école élémentaire pour les garçons et les jeunes filles. Il s'essayait à l'enseignement, en donnant quelques leçons, et, surtout, il vivait selon ses goûts. Il perdit peu à peu ses habitudes réservées, son attitude courbée ; il s'enhardit même jusqu'à refuser de porter perruque, ce qui était contraire à toutes les traditions de l'école.

Il connaissait déjà le libraire Kanter; il fut mis par lui en rapport avec les savants et les gens de lettres qui fréquentaient la librairie. Mais deux hommes surtout eurent sur lui une influence durable : Kant et Hamann»

Pour se rendre compte de l'influence que Kant pouvait exercer sur un jeune et ardent esprit, qui venait pour ainsi dire de s'éveiller à la vie, il faut se rappeler que Kant n'était pas seulement le métaphysicien que nous connaissons par ses écrits, mais encore le professeur à la parole familière et persuasive. Son programme était des plus variés, et portait tour à tour sur la psychologie, la logique, la morale, l'esthétique, la physique, même la géographie et l'astronomie. Il parlait d'abondance, citait volontiers et commentait des passages de ses auteurs favoris, Rousseau, Pope, Haller. Un de ses auditeurs, plus tard conseiller de guerre à Kœnigsberg, rapporte que Herder mit un jour en vers une leçon dont il avait été charmé, et que Kant, frappé de voir sa pensée si bien rendue, lut ensuite ce travail devant l'auditoire. Herder fît plus tard ses 'réserves sur le rationalisme de Kant, mais, au temps de sa jeunesse, aucune parole ne lui sembla trop élogieuse pour vanter les mérites du « divin philosophe ».

Hamann était Topposé de Kant; c'était un gros petit homme, mystique et sensuel, ce qui n'est point contradictoire. On l'appelait tour à tour le Mage du Nord ou le Faune de Kœnigsberg, et ces deux dénominations marquent bien les deux côtés de sa nature. Après une jeunesse désordonnée, il avait publié sa conversion dans un écrit intitulé Pensées sur ma carrière, une confession d'une franchise non voilée. Puis étaient venus les Mémoires de Socrate, recueillis pour r ennui du public par un amateur de tennui^ une apologie du génie par l'exemple du démon de Socrate ; enfin les Croisades d'un philologue^ contenant V Esthétique dans une coquille de noix {jEsthetica in nucé). Ces écrits sibyllins, comme on les appelait, offraient, à côté de banalités ambitieuses, des vues originales. Le principe de Hamann était que l'homme ne doit agir, en toute circonstance, qu'avec l'ensemble de ses facultés. Or il ne voyait l'homme complet que dans les manifestations immédiates de sa nature, le sentiment.

la passion, Fenthousiasme. Le raisonnement, l'analyse, lui semblaient des opérations d'ordre inférieur. En littérature, il n'estimait que les œuvres primitives ou prétendues telles : la Bible, Homère, Shakespeare, Ossian. Lui-même, tout primitif qu'il voulait être, ne pouvait rien produire sans qu'une lecture mît son imagination en branle. Tout ce qu'il écrivait était le fruit du moment, et comme il se bornait à marquer sa pensée par un mot caractéristique ou par une image, il avouait naïvement que, quand il se relisait, il ne se comprenait plus, ne pouvant se remettre au milieu des circonstances qui l'avaient inspiré.

Herder a repris certaines idées de Hamann, en les dépouillant de leur forme sibylline. Mais tout en profitant de l'expérience de son ami, il ne pouvait s'empêcher de le juger. Dans les Fragments qui furent son premier ouvrage^ ayant énuméré les principaux écrivains allemands de son temps, il terminait en disant : « Maintenant, me sera-t-il permis de clore la

série par Fauteur des Mémoires de Socrate^ Ceux qui ne veulent pas le reconnaître comme une constellation, verront en lui un météore. En tout cas, il reste toujours un phénomène, un original dans notre langue. Le noyau de ses écrits contient des semences de vérité ; il y a là des observations neuves et une lecture considérable. Mais l'enveloppe est un tissu péniblement fabriqué de mots à effet, d'allusions et de fleurs de rhétorique. Le philologue a, pour me servir de son propre témoignage et définir sa manière par sa manière même, lu, beaucoup lu, et non sans goût ; mais les parfums éthérés, montant de la table des anciens, et se mêlant à quelques vapeurs gauloises et aux exhalaisons de l'humour britannique, ont formé autour de lui un épais nuage. Sa lecture s'est fondue comme une écriture sur du papier brouillard, et est devenue illisible. Si l'aventureux Socrate avait eu une Aspasie pour traduire ses pensées, et un Alcibiade pour les développer, il aurait pu avoir une postérité de disciples, et, à la troi-

sième génération, un Aristote aurait pu faire de ses idées un système, que Taïeul n'aurait jamais prévu. »

Herder resta deux ans à Kœnigsberg, « étudiant, enseignant et rêvant», comme il dit. Le 27 octobre 1764, il fut nommé « collaborateur à l'école cathédrale de Riga ». Il quitta sans regret le Fredericianum, où régnait un piétisme étroit. Hamann l'avait recommandé au recteur de l'école comme « un jeune homme instruit et aimable, aux yeux larmoyants et à l'âme virginale ».

Herder.

POUR pouvoir quitter Kœnigsberg, Herder avait dû promettre qu'il reviendrait, au cas oii il serait réclamé par Tautorité militaire. A peine eut-il passé la frontière, qu'il lui sembla respirer un air plus libre. Il passait d'un régime de soumission aveugle et d'abdication volontaire à la vie libre d'une municipalité qui se gouvernait par elle-même. La ville de Riga était entrée dès le treizième siècle dans la Ligue Hanséatique; elle avait joui, même au temps de ses évêques, de certaines franchises ; ensuite elle s'était convertie au luthéranisme. Elle avait appartenu successivement à la Pologne, à la Suède, à la Russie; mais elle avait toujours

élu ses magistrats. La bourgeoisie riche constituait une sorte de patriciat, dans lequel se recrutaient les fonctionnaires. Un certain cosmopolitisme, entretenu par les relations commerciales, s'alliait dans les esprits au patriotisme local. Herder appelait Riga une sorte de Genève, une république vivant librement sous régide d'une grande monarchie.

A Kœnigsberg, il avait accompli son stage littéraire ; à Riga, il prit ses premières leçons de civisme. Il devint patriote livonien. Hamann lui en manifesta un jour son étonnement. « Quoi ! lui écrit celui-ci le 24 janvier 1769, vous vous honorez d'être Allemand, et vous rougissez d'être Prussien ! » Le fait est que, pour la première fois, Herder avait le sentiment qu'il faisait partie d'une communauté, qui l'aidait à vivre, et envers laquelle, de son côté, il avait des devoirs à remplir. Plus tard, lorsqu'il avait déjà quitté Riga, il écrivait encore à sa fiancée, Caroline Flachsland : « En Livonie, j'ai gagné en peu de temps l'aflfection de toute la ville.

ramitié de trois des hommes les plus dignes que je connaisse... En Livonie, j'ai pu vivre, enseigner, agir, avec une liberté que je ne retrouverai plus jamais. » Les trois amis dont il parle, c'étaient probablement le libraire Hartknoch, qui lui voua un attachement inaltérable, et lui ouvrit souvent sa bourse, le bourgmestre Schwarz, et surtout le sénateur Bérens, auquel il consacra plus tard un article dans les Lettres sur VHumanisme. A la fin de l'article il dit : « Je ne puis penser sans émotion aux cercles distingués qu'il m'a été donné de fréquenter, aux grands caractères que j'y ai rencontrés, aux amis que j'y ai trouvés. » Ailleurs il appelle les années qu'il a passées à Riga l'âge d'or de sa jeunesse.

11 arriva au mois de décembre 1764. Le 27 juin suivant, il prononça devant l'assemblée de ses collègues et des magistrats de la ville son discours solennel d'inauguration. Il prit pour sujet V Ecole comme séjour de la Grâce ^ un sujet qui, d'après les mœurs scolaires du

temps, avait de quoi étonner l'auditoire. Il traça le portrait de deux instituteurs, qu'il opposait Tun à Tautre, celui qui gouverne avec le bâton et qui mène sa classe comme un troupeau, et celui qui se fait Tami, le contemporain de ses élèves, et qui en même temps, par la correction de sa tenue et de sa conduite, s'impose à l'estime des parents. Ayant passé, au mois de février 1765, l'examen pro facultate concionandi, il commença à prêcher comme suffragant. Deux ans après, il fut nommé Pastor adjunctus^ et chargé dès lors d'un service régulier dans deux faubourgs de la ville. Dans un fragment qui date de cette époque, et qui a pour titre l'Orateur de Dieu^ il définit la manière dont il comprend l'éloquence sacrée. Le prédicateur doit parler simplement, être à peine un orateur. « Le louerai-je, après avoir entendu son discours? Mon cœur est trop plein pour cela; ma poitrine est encore trop oppressée; mon âme revit et respire, comme un pré qu'une pluie bienfaisante a rafraîchi. Et de quoi

le louerai-je? A-t-il montré de Tart, de la science? Quel a été le plan de son discours? A-t-il prêché selon les règles ? Je ne m'en suis pas aperçu. Je croirais Tofifenser en disant qu'il sait son métier, et je croirais me faire injure à moi-même en l'applaudissant, comme on applaudit un acteur qui a bien joué. »

Herder était-il éloquent? Il faut le croire, si l'on s'en rapporte au témoignage unanime de ceux qui l'ont entendu, soit à Riga, soit plus tard à Buckebourg ou à Weimar. Mais il est difficile d'en juger d'après le petit nombre des discours compris dans le recueil de ses œuvres. Il était d'avis qu'un discours ne doit pas être lu, mais entendu, qu'aucun texte lu ne peut suppléer à ce que le ton de voix, le geste, toute la tenue de l'orateur, et surtout la confiance qu'il inspire, ajoutent à l'efifet de sa parole. 11 préparait ses sermons avec le plus grand soin, les écrivait quelquefois avant de les prononcer, mais refusait de les livrer à l'impression. Il restait quelques heures dans un recueillement complet avant de

monter en chaire, et quand il avait fini de parler, il lui fallait quelques heures pour se remettre de son émotion. Quelques-uns de ses sermons imprimés, comme celui qui a pour objet la Manière de lire la Bible^ ou celui qu'il prononça plus lard à Weimar sur la Prière^ peuvent être cités comme des exemples de son genre d'éloquence. Celui des sermonnaires français auquel il ressemble le plus, c'est Bourdaloue. Les idées sont bien déduites, quoiqu'il évite l'appareil scolastique de la division en trois points ; quelquefois une seule idée^ développée en divers sens, lui suffit. Une chaleur contenue circule à travers le tout. Le ton est simple et familier. Herder s'abstient, dans ses sermons, de toute discussion dogmatique. Que chaque auditeur prenne, dans l'ensemble des vérités révélées, ce qu'il comprend, ce qui s'accorde le mieux avec la nature de son esprit, et surtout qu'il en profite pour son amélioration morale !

La double fonction de Herder comme professeur et comme prédicateur lui laissait néan-

moins des loisirs ; il les employait à terminer ses Fragments sur la littérature allemande, qu'il avait commencés à Kœnigsberg^. Comme Hamann, il écrivait en lisant, et sa pensée, fruit de l'inspiration du moment, n'était pas toujours bien méditée. Ces fragments, qui se présentaient comme un supplément des Lettres sur la littérature de Lessing, ne donnaient pas une haute idée de la situation littéraire de l'Allemagne. Ils devaient traiter successivement des sources principales auxquelles les écrivains allemands avaient l'habitude de puiser, l'Orient, la Grèce, Rome, enfin les littératures modernes de la France et de l'Angleterre ; cette dernière partie est restée à l'état de projet. Y avait-il au moins, dans ce flot d'imitations, quelques traces d'originalité ? 11 y avait bien Lessing, dont Herdor parlait trop peu, ou Klopstock, dont il montrait surtout les défauts. Il y avait même quelques poètes, dont la répu-

1. Ueber die neuere Deutsche Litteratur. Ers te Sammlung von Fragmenten. Zweitz... Dritte Sammlung. 1767.

tation a pâli depuis, par exemple Gleim, « qui est à la fois Anacréon et Tyrtée », ou Ramier, « THorace allemand ». Mais Tensemble de la littérature apparaissait sous un jour bien terne, surtout si on la comparait aux littératures des nations voisines. Déplus, les jugements étaient souvent fort tranchants et de nature à blesser bien des amours-propres.

Les Fragments parurent en trois recueils, de 1766 à 1767, sans nom d'auteur ni d'éditeur; le troisième recueil seul portait Riga comme lieu d'origine. Tous les trois partaient, en réalité, de la librairie Hartknoch. Pourquoi Herder gardait-il l'anonyme? Était-ce, comme il dit, « parce qu'il voulait rester inconnu du public jusqu'au jour oii il pourrait le surprendre par un ouvrage qui ferait plus d'honneur à son auteur? » N'était-ce pas plutôt pour sonder l'opinion, ou pour se désintéresser de la critique? Herder, malgré l'éducation mondaine qu'il commençait à se donner, n'avait pas encore complètement dépouillé l'homme d'autrefois.

Timide et réservé de sa personne, il n'était hardi que la plume à la main. Au reste, l'anonyme était à la mode ; Hamann en usait couramment. Quand un ouvrage avait du succès, on ne manquait pas d'en chercher l'auteur, et on finissait toujours par le découvrir. Herder accusa le libraire Kanter de l'avoir trahi; mais lui-même levait complaisamment le voile, quand il s'agissait de recueillir des éloges. N'écrivait-il pas naïvement à Scheffner, collaborateur au Journal de Kœnigsberg : « Pourquoi le nierais-je? les Fragments sont de moi. Je ne le dirais pas, si vous n'aviez pas reconnu ma main, si vous n'étiez pas mon ami, si vous n'étiez pas qualifié par votre savoir à déterminer en dernière instance le jugement du public. » Gleim et Nicolaï étaient aussi dans le secret.

Herder avait communiqué, avant l'impression, son manuscrit à Hamann. Celui-ci lui ayant fait quelques remarques de style, il lui répondit, dans une lettre du mois d'octobre 1766, par une confession qui est intéressante à

recueillir. « Vos observations, ëcrit-il, sont une semence jetée en bonne terre. Écoutez cependant ce que j'ai à répondre. Le temps de la maturité n'est pas encore venu pour moi. Toute mon éducation a été un dressage contre nature, qui a fait de moi un maître, quand je n'aurais dû être encore qu'un élève. Ayez pitié de moi, que le sort a fait naître dans le pédantesque Mohrungen, qui ai dû le premier éveil de mon intelligence au fade Trescho, et qui me suis trouvé réduit, à Kœnigsberg, à gagner avec le sceptre de Denis le Tyran de quoi suffire maigrement à mes frais d'étude. Si j'avais eu, à côté de Kant, quelques pédants pour me refroidir et me plier aux méthodes scolaires, si j'avais pu ensuite me façonner au commerce du monde, j'aurais peut-être pensé autrement; mais peut-être aussi n'aurais-je pas pensé les mêmes choses. » Un défaut de maturité, une outrecuidance juvénile, une promptitude de jugement, des intempérances de langage, mais, somme toute, une noble

ambition et une belle curiosité, tel est, en effet, le caractère de cette première période de la vie littéraire de Herder.

Il se donnait décidément pour mission de continuer Lessing, et parfois de le corriger. En 1769, il publia les Silves critiques, en trois parties, et anonymes ; la troisième partie seule portait le nom de l'éditeur, Hartknoch*. La première Silve était un commentaire ou un développement du Laocoon, Avant de la faire paraître, Herder crut devoir prévenir Lessing de son intention ; il lui écrivit : « Excusez, très honoré monsieur, cette lettre d'un inconnu, et qui veut rester inconnu. Vous verrez prochainement un ouvrage, qui est sous presse, et qui a pour titre Silves critiques^ ou Considérations sur la science et l'art du beau. Dans la première partie de cet ouvrage, Fauteur prend la liberté d'éclairer quelques passages de votre Laocoon,,. Il me serait infiniment

4. Kritische Wâlder, oder Betrachtungen, die Wissenêchaft und Kunst des Schônen betreffend. Erstes... Zweites... Drittes Wdldchen. 1769.

pénible de penser que certains endroits, oiî je me permets de vous contredire, puissent vous déplaire... Recevez la plus entière assurance de ma haute estime, qui doit ressortir de tout mon écrit et de tout ce que j'écrirai jamais. Chaque parole qui pourrait blesser un Lessing doit être bannie, mais aussi chaque parole d'un Lessing doit être pesée avec le plus grand som. » Au fond, ce que Herder ajoute à la pensée de Lessing, se réduit à peu de chose. Il y a peu d'ouvrages d'une conception aussi nette et d'une exécution aussi forte que le Laocoon. Le sous-titre, Des limites de la peinture et de la poésie, en indique l'idée générale. La poésie et la peinture diffèrent par leurs procédés. Le poète retrace les moments successifs d'une action ou d'un événement ; le peintre ne peut que fixer un moment unique, et il choisit par conséquent le moment le plus caractéristique. En d'autres termes, le poète opère dans le temps, le peintre dans l'espace. Le poète déduit et analyse, le peintre juxtapose. Her-

der cherche des exemples dans les littératures anciennes et modernes pour montrer que le poète peut être quelquefois un peintre, et il se fait le défenseur de la poésie descriptive, sans penser à Tabus qu'en faisaient les écrivains de son temps.

Les deux dernières Silves sont dirigées contre le professeur Kiotz, de Halle, qui avait mal parlé des Fragments^ et qui avait déjà maille à partir avec Lessing. Herder n'eut pas de peine à prouver que les Epistolœ Homericœ n'étaient pas un chef-d'œuvre. Klotz lui répondit par des injures. On s'étonne aujourd'hui que de grands esprits comme Lessing et Herder aient pu se commettre avec un homme aussi médiocre. On oublie que Klotz était dans son temps un personnage considérable, qu'il fut professeur titulaire à vingt-six ans, qu'il ne manquait jamais d'accompagner son nom du titre de conseiller intime, qu'il était directeur d'une grande revue, qu'il avait enfin derrière lui une bande d'écrivassiers, qui publiaient sa

gloire et épousaient ses haines. Lessing l'attaqua de front et le terrassa. Herder crut le désarmer en continuant ce que Hamann appelait son jeu de colin-maillard. Il eut la faiblesse, dans une déclaration publique, de « protester » contre les Silves critiques, dont le ton, disaitil, lui déplaisait autant qu'à monsieur Klotz. Voltaire se donnait quelquefois de ces démentis à lui-même, mais c'était un exemple à ne pas suivre.

Herder finissait par croire que la polémique dans laquelle il s'était imprudemment engagé était incompatible avec ses fonctions, et plusieurs de ses amis le croyaient comme lui. La foule accourait à ses sermons. L'accent intime et persuasif, le ton de voix aimable et harmonieux, donnaient un grand charme à sa parole; mais c'était la parole d'un moraliste, plutôt que d'un théologien. Ses collègues doutaient de son orthodoxie, et quelques-uns le disaient tout haut. Sa tenue en public était très digne, et sa conduite irréprochable ; mais il s'habillait

comme tout le monde, suivait les concerts, allait au théâtre; il s'était même fait recevoir à la loge maçonnique. Il relevait à peine d'une maladie, qui Tavait presque mis en danger de mort ; ses yeux le faisaient toujours souffrir, et l'empêchaient souvent de lire et d'écrire. Il était fatigué, mécontent de luimême, et il voulait sortir, ne fût-ce que pour un temps, d'une situation qui lui devenait de plus en plus pénible.

Une occasion s'offrit inopinément. Gustave Bérens, un frère cadet du sénateur, projetait un voyage en France par mer ; c'était un compagnon désiré. Le 8 mai, par une résolution du Conseil de la ville, un congé illimité était accordé à Herder, et quinze jours après il écrivait à Scheffner : « Je vends mes meubles et mes livres, pour payer mes dettes et partir honorablement, et ainsi, sans argent, sans soutien, sans souci, comme un apôtre ou un philosophe, je vais voir le monde. »

Il partait avec l'intention de visiter les écoles

Herder. 3

de la France, de T Angleterre et de T Allemagne, et, au retour, de fonder un établissement modèle à Riga. Mais, une fois de plus, le sort en décida autrement ; il ne revint pas à Riga.

LE navire qui devait conduire Herder en France appareilla le 5 juin 1769 ^, après un gros orage, qu'il considéra comme un heureux augure. Quinze jours après, on fît escale à Helsingœr en Norvège; le 13 juillet on aborda à Paimbœuf, et le même jour on gagna Nantes, oii les deux voyageurs furent reçus par un correspondant de la maison Bérens. Au cours du voyage, Herder nota ses impressions dans un Journal, qui a été publié plus tard par son fils ; c'est un des documents les* plus curieux que nous possédions sur sa vie, d'autant plus curieux qu'il n'était pas destiné au public, 1. Ou, d'après le calendrier russe, le 25 mai.

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et que la pensée de Tauteur s'y exprime sans restriction et sans voile.

Le sentiment de la mer est rare chez les écrivains allemands, même chez les plus grands. Il faut arriver jusqu'à Henri Heine et aux poésies de la Mer du Nord pour en trouver une expression originale. Gœthe, qui a vu la mer à Naples et en Sicile, ne Ta guère considérée qu'à travers ses souvenirs classiques. Le premier sentiment que Herder éprouve, lorsqu'au sortir de la Duna il aperçoit la haute mer, c'est un sentiment d'isolement, une séparation qui, à une si petite distance, a déjà quelque chose de définitif. Comme tout ce qui a composé sa vie pendant des années est déjà loin 1 « Oii est le petit lopin de terre auquel j'étais attaché, et la chaire du pasteur, et celle du professeur? Et où sont tous ceux que je prêchais, que j'enseignais, que j'aimais et que je craignais tout à la fois? Et que sont devenues mes querelles littéraires? Et Klotz, comme le grand personnage paraît petit dans le lointain I »

Le voyageur regarde à peine autour de lui. Son regard est tourné en dedans; il se consulte, il s'interroge. Où ce navire qui le porte va-t-il le conduire? « Une grande partie des événements de notre vie dépend réellement d'un coup de dé. C'est ainsi que je suis venu à Riga; c'est ainsi que je suis entré dans la carrière ecclésiastique, et que j'en suis sorti ; c'est ainsi que je me suis mis en voyage, et mon voyage ressemble presque à une aventure. » Ce qui lui apparaît le plus clairement, dans le tumulte des pensées qui l'agitent, ce sont ses désirs, ses ambitions. Mais a-t-il le pouvoir de les satisfaire? A-t-il au moins le courage de les poursuivre avec ardeur? Son rêve serait de devenir le réformateur de la Livonie, et il entend ce mot dans le sens le plus large, embrassant à la fois l'éducation, la religion, la politique, bref, toute la vie matérielle et morale d'un homme ou d'une nation. « Livonie, s'écrie-t-il, séjour de la barbarie et du luxe, de l'ignorance et du raffinement,

de la liberté et de Tesclavage, que n'y aurait-il pas à faire chez toi, pour chasser la barbarie, pour extirper Tignorance, pour répandre la civilisation et la liberté, pour être ton Zwingle, ton Calvin, ton Luther ? Puis-je le devenir? En ai-je l'occasion et le talent? Et que faire pour cela? Je le demande encore ? Il faut renoncer aux vaines critiques et aux recherches stériles, m'élever au-dessus des disputes dV'cole, et me consacrer au service du monde vivant. » Puis, faisant un retour sur sa situation présente, il ajoute : « Noblejeune homme, tout cela sommeille en toi, comme un songe obscur. Ton éducation mesquine, l'esclavage de ton pays natal, la futilité de ton siècle, ont dressé une barrière autour de toi, et t'ont réduit enfin à ne plus te reconnaître toi-même. Dans des Silves critiques, inutiles, grossières, misérables, tu perds le feu de ta jeunesse et le meilleur de ton génie, tout élan pour agir et toute hardiesse pour entreprendre... Ah! pourquoi une Euménide ne m'est-elle pas apparue pour

me faire reculer d'effroi, et pour me jeter dans la voie où je puis être utile... ? »

La voie où il pouvait être utile, c'était renseignement. Enseigner, prêcher, agir par la parole, c'était sa vraie vocation et son talent le plus réel ; il était pédagogue au fond de Tâme. Comme l'éducation publique était le fondement des réformes qu'il projetait, il a dressé, dans son Journal de voyage, le plan d'une école, telle qu'il la concevait. Sont but est de réagir contre l'abus du latin, non seulement dans l'école, mais même dans la littérature savante. Son principe, qu'il a proclamé en mainte occasion, se résume dans cette courte formule : vitœ^ non scholœ ; il faut apprendre pour la vie, et non pour l'école. L'établissement modèle qu'il décrit comprend trois divisions, appropriées à l'âge des élèves : celle de l'enfance, celle de l'adolescence, celle de la jeunesse. Dans la première, ce sont les sciences naturelles qui dominent ; dans la seconde, se sont les sciences historiques ; dans la troisième, les matières précé-

demment enseignées sont reprises, développées, approfondies. La première division fait surtout appel aux sens, la seconde à l'imagination, la troisième au raisonnement. A la section des réalités est jointe une section des langues, qui, elle aussi, doit être progressive et se régler sur les aptitudes de chaque âge. La langue maternelle forme le début ; c'est dans cette langue que l'enfant apprend à penser et que l'homme pensera plus tard. Le français suit immédiatement : « c'est la langue la plus cultivée, la plus générale et la plus indispensable; la plus simple et la plus facile ; celle qui se prête le mieux au récit et au raisonnement. » Je voudrais, ajoute Herder, que le savant luimême apprît plutôt le français que le latin. Vient ensuite l'italien, « d'où l'on passe par une transition naturelle au latin » ; le grec, « qui est pour l'antiquité ce que le français est pour le monde moderne » ; enfin l'hébreu. Mais comment faire cadrer ensemble toutes les parties de ce vaste enseignement? Comment trouver

pour chaque partie le maître compe'tent?Herder se rend bien compte des dij6&cultés de son entreprise ; mais aucune difficulté ne résiste à un effort loyal et soutenu. « L'exécution, s'écriet-il à la fin, pourquoi ne serait-elle pas possible ? Lycurgue et Solon ont bien pu fonder des républiques : pourquoi ne fonderais-je pas une république de la jeunesse ? »

Mais il ne suffit pas de donner une direction à l'enfance et à la jeunesse; il faut suivre rhomme dans sa carrière ; il faut que l'école se continue dans la vie. Herder imagine donc deux sortes d'ouvrages : un Annuaire (Jahrbuch)^ o\x il consignerait à des intervalles réguliers les résultats de ses expériences et de ses lectures, une « Relation de voyage à travers l'humanité » ; puis une Encyclopédie populaire en plusieurs parties se reliant entre elles et s'appuyant l'une sur l'autre, morale, politique, littérature, art, religion, « le Livre des livres ». Le premier projet ne fut point exécuté, le second semble annoncer de loin le grand ouvrage de Herder, les

Idées sur la Philosophie de Vhistoire, A Riga, Herder avait enseigné le français; arrive à Nantes, il dut constater d'abord qu'il ne comprenait personne, et qu'il ne savait se faire entendre. Il connaissait à peine « la langue des yeux » ; il l'écrivait très incorrectement ; « la langue de l'oreille » lui échappait. « Je rugis le français horriblement, » écrit-il à un de ses amis de Riga, et il ajoute « qu'il donnerait volontiers au diable toutes ses élucubrations critiques, qui lui ont fait néghger une langue dont l'ignorance est considérée comme un signe de barbarie ». Cependant il veut se mettre au courant de la littérature. Il lit X Encyclopédie ; comme morceau de début, c'était un peu gros, mais c'était le grand événement du jour. Il s'instruit aussi dans les Éloges de Thomas. Au mois de novembre, lorsqu'il se rend à Paris, il se sent un peu mieux préparé, tout en éprouvant encore une certaine gêne. « J'étudie les livres et les hommes, » écrit-il à Hartknoch, et, parmi les savants qu'il a connus, il cite

Diderot, d'Alembert, Thomas, Baculard d'Arnaud, Duclos, Tabbé Barthélémy, Torientaliste De Guignes, Daubenton et Thistorien Garnier. Jusqu'à quel point a-t-il pu profiter de leur entretien ? On ne saurait le dire ; le fait est qu'il n'est resté en correspondance avec aucun d'eux. 11 fréquente les théâtres, et il commence ainsi un article oii il note ses observations : « Je regardais la scène comme un tableau parlant; j'écoutais avec mes yeux. Je lisais la pièce d'avance, en me représentant ce que j'allais voir et entendre, et il m' arrivait ensuite de n'en rien voir ou d'en voir trop. » La tragédie de Voltaire régnait alors, et l'on comprend qu'elle n'ait pas été du goût de Herder. « Ce n'est que pompe et spectacle, » écrit-il. Mais il cite souvent Rousseau, et il ne tarit pas d'éloges sur « le grand, l'incomparable auteur de l'Esprit des lois ».

11 se sentait mal à l'aise à Paris. Tantôt il pensait à retourner dans le Nord, tantôt il parlait de visiter encore l'Angleterre ou l'Italie,

lorsque, vers la fin de novembre, il reçut une offre inattendue, par l'intermddiaire du pasteur Resew^itz, de Copenhague. Il s'agissait d'accompagner dans ses voyages, pendant trois ans, le fils unique du prince évêque de Lubeck, moyennant un traitement de trois cents ou même de quatre cents thalers, et une gratification de cent thalers, avec la faculté, après les trois ans révolus, ou de retourner à Riga, ou de rester dans le Holstein comme pasteur ou comme professeur. Il hésita beaucoup, selon son habitude, puis s'achemina lentement par Bruxelles, Anvers et Amsterdam ; il resta quinze jours à Copenhague, où il fit la connaissance de Lessing; et, vers le miheu du mois de mars 1770, il arriva dans la petite ville d'Eutin, qui était la résidence du prince.

EUTiN était une de ces résidences campagnardes qu'affectionnaient les petits souverains allemands. Elle était agréablement située entre deux lacs et dans le voisinage d'une forêt. Un beau parc entourait le château. La ville possédait une bibliothèque assez considérable. Plusieurs hommes distingués, le poète Voss, le philosophe Jacobi, le comte Le'opold de Stolberg, le peintre Tischbein, ont pris leur demeure à Eutin, et Herder s'est toujours souvenu du « beau et verdoyant Holstein ».

Un mois après son arrivée, il écrivait à Hartknoch : « Vous savez que je ne suis pas toujours facile à contenter, mais jusqu'ici je me

suis si bien accommodé à ma situation^ que je ne voudrais rien y changer. S'il y avait quelque chose à changer, ce serait moi, et là il y aurait trop à faire. Les princes, la société, me plaisent. Je jouis à la cour d'une faveur exceptionnelle, d'une distinction extraordinaire ; auprès des grands, bien entendu ; quant au reste, c'est, comme dans toutes les petites cours, un troupeau qui se courbe jusqu'à terre. On n'a jamais rien entendu ici de pareil à mes sermons ; on n'a jamais rien vu de pareil à toute ma personne, y compris mes manchettes. Qu'il y ait, ici comme ailleurs, des envieux, c'est le train de monde, qui est formé d'attractions et de répulsions. » Les envieux, c'étaient ses collègues, qui le trouvaient trop mondain, qui l'accusaient même de socinianisme : une accusation qui tomba devant l'indifférence du public.

Le 17 juillet 1770, les feuilles publiques de Hambourg annonçaient « que le prince Pierre- Frédéric-Guillaume venait de partir avec le

conseiller privé von Kappelmann, monsieur Herder et une suite considérable {ansehnlich) » . On voyagea à petites journées ; on visita en passant les cours de Hanovre et de Cassel, et le 13 août on arriva à Darmstadt. Ici le séjour devait se prolonger, des liens de parenté unissant la maison de Holstein à la famille des landgraves. Ce séjour fut pour Herder le moment capital du voyage. Quelque temps après, il écrivait à Hartknoch : « J'ai rencontré ici un homme comme il y en a peut-être trois dans un pays, et une jeune fille comme il y en a peut-être trois dans toute TAllemagne. » L'homme, c'était Merck ; la jeune fille, c'était Caroline Flachsland.

On se représente ordinairement Merck d'après le portrait que Goethe en a tracé dans Poésie et Vérité. Goethe avait été témoin de ses dernières années, qui furent attristées par des malheurs de famille et des revers de fortune, et terminées par un suicide. A l'époque où Herder le connut, Merck pouvait réellement

être appelé un homme rare. Gœthe a marqué sa physionomie en quelques traits : « Il était grand et maigre ; on voyait d'abord son nez long et pointu ; son œil gris bleu et son regard fureteur lui donnaient quelque chose du tigre. » Il était trésorier de la guerre, et il eut bientôt après le titre de conseiller. Sa maison était le rendez-vous de ce qu'il y avait de distingué à la cour et à la ville. Ce qui devait surtout attirer Herder, c'était l'étendue de son activité et la variété de ses connaissances, dans un temps où lui-même caressait des rêves d'universalité. ]1 s'occupait tour à tour et même simultanément de littérature, d'histoire, de philosophie, de politique, et il trouvait encore le temps de se livrer à des entreprises industrielles. Sa vraie fonction était la critique ; les directeurs de revue, Wieland, Nicolaï, recherchaient sa collaboration. Il avait des lumières sur tout, quoiqu'il fût incapable de rien approfondir. Bon juge, bon conseiller visà-vis des autres, sa sûreté l'abandonnait, quand

il devait se juger lui-même. Il avait des velléités d'écrivain original, même de poète; mais l'esprit d'analyse, qui faisait le fond de sa nature, le paralysait ; l'ironie tuait en lui la passion. Alors il se sentait humilié de n'être qu'un dilettante ; son humeur morose s'épanchait sur les autres, et, naturellement généreux et loyal, il s'appliquait à paraître plus mauvais qu'il n'était. Herder ne connut que plus tard cet aspect de son ami ; pour le moment, il n'eut qu'à se louer de lui.

Ce fut Merck qui servit d'intermédiaire entre Herder et Caroline Flachsland ; ce fut lui qui se chargea de leur correspondance, et qui, dans les crises de dépit amoureux, joua le rôle de conciliateur. Caroline Flachsland était originaire de la haute Alsace. Son père, receveur des tailles à Riquewihr, était mort à trenteneuf ans, laissant huit enfants, que la veuve dut élever « avec presque rien ». Caroline fut recueillie par sa sœur aînée, mariée au conseiller intime Hesse, à Darmstadt. Elle avait alors

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bO HERDEtl, SA VIE ET SON OEUVRE

vingt ans. Sans être belle, ses cheveux blonds et ses grands yeux bleus lui donnaient une expression de grâce naïve. Elle était bonne musicienne, sensible, dans le sens qu'on attachait alors à ce mot, c'est-à-dire un peu exaltée, admiratrice de Rousseau, et ne trouvant pas, malgré la déclaration de Fauteur, qu'il fallût déjà être corrompue pour prendre goût à la Nouvelle Héloïse. Le 19 août, six jours après son arrivée, Herder prêcha dans l'église du Château, et Caroline écrit dans ses Souvenirs : « J'entendais la voix d'un ange, des accents de l'âme comme je n'en avais jamais entendu. Pour cette grande et unique impression, je n'ai point de paroles. Un être céleste sous forme humaine était devant moi. Je le vis dans l'après-midi, et lui exprimai mon remercîment. De ce moment, nos âmes furent unies. Notre rencontre a été l'œuvre de Dieu. Il ne saurait y avoir un accord des âmes plus intime. »

Ce début marque le ton de la correspondance qui s'établit entre eux. Caroline en inséra plus

tard quelques extraits dans ses Souvenirs ; ses fils en ont donné une édition plus complète, qui forme un assez gros volume. Il est rare que dans ces sortes de publications posthumes on ne passe pas la mesure. Pour lire aujourd'hui cette correspondance, pour la lire avec intérêt, il faut faire un double effort sur soimême, d'abord se mettre dans l'état d'esprit des deux correspondants, ensuite, ce qui est plus difficile, se pénétrer de la rhétorique sentimentale du temps : peu de lecteurs sont capables d'un tel renoncement. Personne ne trouvera les lettres de mademoiselle de Lespinasse trop longues ou trop monotones : c'est la nature qui parle, et là monotonie est permise dans les choses du cœur, quand l'expression est sincère. Chez Caroline Flachsland et Herder, le sentiment est gâté par un langage de convention, par une mode, et parfois, chez Herder en particuher, par des réticences involontaires, qu'expliquent les incertitudes de sa situation. Les voyageurs devaient se remettre en

route le 21 août, après avoir passé deux semaines à Darmstadt. Déjà la voiture les attendait, quand Merck, par une de ces malices généreuses dont il était coutumier, ménagea aux deux amoureux une entrevue secrète dans sa maison. Il y eut alors entre eux une courte scène d'attendrissement, dont ils purent se souvenir plus tard dans les moments de doute. Herder et son élève s'arrêtèrent ensuite, toujours accompagnés du gouverneur von Kappelmann, chez le margrave de Bade, Charles-Frédéric, le même qui quatre ans plus tard appela Klopstock à sa cour, le seul prince allemand, dit Herder, à qui Ton pût parler comme si on ne parlait pas à un prince. Enfin, le 2 septembre 1770, on atteignit Strasbourg, le terme du voyage.

PEU de jours après son arrivée, Herder écrivait à Merck : « Strasbourg- est bien certainement le lieu le plus misérable, le plus vilain, le plus désas^réable que j'aie rencontré dans ma vie. Je ne parle pas des hommes ; mais il n'y a pas de forêt, pas un endroit où Ton puisse s'étendre à l'ombre avec son livre et son bon Génie. Et puis, c'est si près de Darmstadt ! Mais je crois que si j'étais venu ici avec mon jeune prince par Vienne et Constantinople, je ne parlerais pas autrement. » Il se trompait : c'étaient bien les souvenirs de Darmstadt qui l'obsédaient. Chaque coin de terre où nous passons prend à nos yeux la couleur de nos

sentiments. C'est avec un autre esprit que Gœthe arriva six mois après à Strasbourg. Gœthe venait de Francfort comme convalescent ; il retrouvait, avec la santé, l'élan de sa jeunesse et la confiance en son génie. Herder n'apportait avec lui que le regret du passé et l'incertitude de l'avenir.

En se chargeant de terminer Tinstruction du jeune prince de Holstein-Eutin, Herder n'avait pas prévu toutes les conséquences de l'engagement qu'il prenait. Il croyait bien avoir gagné la confiance ou même l'affection de son élève, mais il s'aperçut bientôt qu'il avait affaire à un être irascible et débile, auprès duquel tous ses soins seraient superflus. Il songea dès lors à rompre sa chaîne. Mais comment faire ? En annonçant à Hartknoch son arrivée à Strasbourg, il disait : « Je ne sais ce que je vais devenir, mais l'ai-je jamais su ? Toutes les révolutions de mon existence n'ontelles pas été de brusques soubresauts, qui ne m'ont jamais mené là où je voulais aller? »

Pour comble d'ennui, entre son élève et lui il y avait le gouverneur von Kappelmann, un hobereau plein de morgue, qui ne manquait aucune occasion d'humilier le précepteur bourgeois qu'on lui donnait pour compagnon et dont au fond il était jaloux. Pendant le voyage, et dans les petites cours où l'on séjournait, les attentions particulières dont Herder était l'objet lui faisaient oublier les désagréments passagers de sa situation. A Strasbourg, rien ne le dédommageait d'une hostilité de plus en plus visible. Il s'ouvrit à son élève de la résolution qu'il avait prise de se séparer de lui, et quel fut son désappointement de le voir prendre parti pour le gouverneur ! « Pour la première fois dans sa vie, écrit Herder à Merck le 12 septembre, il a montré du caractère, et voilà trois jours qu'il me met hors de moi. Il a eu un entretien avec le conseiller, et celui-ci a eu mille choses à me reprocher, dont il déclare n'avoir pas voulu se plaindre, par égard pour moi : que le diable lui en soit reconnaissant!... Je vais

passer pour un homme fier, brusque, inquiet, impossible à contenter, et à Eutin peut-être pour un ingrat. Je suis au supplice. J'espère que les circonstances décideront. Dans les carrefours de ma vie, je me suis toujours dévotement confié à ces enfants de la Providence, comme un honnête augure au vol des oiseaux. »

La Providence avait déjà songé à lui. Il était encore à Eutin, quand le comte Wilhelm de Schaumbourg-Lippe lui fit offrir, par l'intermédiaire de son secrétaire Westfeld, le poste de pasteur principal à Buckebourg. L'offre lui fut renouvelée à Darmstadt et encore à Strasbourg. Le comte y ajouta même une lettre de sa main. Le 16 octobre, Herder envoya son acceptation définitive ; il se réservait toutefois la faculté de fixer lui-même la date de son entrée en fonction. Dès les premiers jours du mois, il avait obtenu son congé de la cour d'Eutin ; le prince évêque l'assurait de sa haute considération ; la princesse lui exprimait ses regrets, et tous deux leur étonnement. Il

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quitta l^hôtel de l'Esprit, et prit un petit appartement dans le voisinage *.

Mais ses longues négociations, ses hésitations entre Eutin et Buckebourg, faillirent avoir une répercussion fâcheuse sur ses relations à Darmstadt. Ses fiançailles avec Caroline Flachsland n'ëtaient pas formellement déclarées. Lui-même, tout en prodiguant les formules d'adoration devant celle qu'il appelait son ange gardien, son unique consolation dans ses ennuis, semblait craindre par moments d'engager irrévocablement son avenir. Il faut dire aussi qu'à Tindécision de son caractère se joignaient, pour le faire hésiter, les scrupules les plus honorables. Caroline était pauvre ; lui-même était le débiteur de tous ses amis. Lui était-il permis d'associer à sa destinée incertaine une jeune fille qui se donnait naïvement à lui ? Merck continuait d'être leur intermédiaire et leur confident. Or voici qu'un jour, au mois de septembre, Herder reçoit une lettre,

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