‹ Un Prussien libéré; Herder, sa vie et son œuvreChapitre 8 sur 25 · Au numéro 7 de la rue Salzmann, à Thôtel du Louvre · texte numérisé non relu

Au numéro 7 de la rue Salzmann, à Thôtel du Louvre

OÙ Caroline lui déclare que leur correspondance doit cesser ; la lettre a été plus tard supprimée par elle, et on ne la connaît que par la réponse de Herder. Que s'était-il passé ? Hesse, mécontent sans doute d'être tenu à Fécart des secrets de sa famille, avait mis sa belle-sœur en défiance contre un homme à qui il reprochait de « manquer de caractère ». Herder écrit alors une lettre, qui tranche par sa mâle éloquence sur la phraséologie sentimentale des deux correspondants :

« Au lieu de répondre, ma chère et unique amie, comme je pourrais le faire, mais comme je ne veux pas le faire, à vos questions, à vos doutes, à vos inquiétudes, et surtout à Taimable portrait que votre beau-frère a tracé de moi, je vous raconterai seulement quelques scènes de ma vie. C'est la vérité qui écrit ces mots, c'est l'amitié qui les lira, qui les croira, et qui les jettera au feu.

« Je suis né dans une médiocrité obscure, mais non nécessiteuse. Tout ce que je me rap-

pelle de mon enfance, ce sont des traits de vague attendrissement, des rêves, nés de la solitude, animes de pensées ambitieuses, comme on n'en trouve pas d'ordinaire chez les enfants. J'avais donc déjà, sous la caresse maternelle, et dans ma naïve ignorance, j'avais déjà du caractère, et je pourrais vous en citer des preuves étonnantes.

« Mes parents, par toute sorte de préjugés, voulaient me détourner des carrières savantes. Un hypocrite, dont le souvenir m'a toujours fait considérer les hypocrites comme les plus noirs des hommes, et qui se mêlait trop des affaires de ma famille, a aggravé la situation par son intervention. Pris sans défiance, j'ai dû obéir, et j'ai obéi aveuglément. Je suis allé à Kœnigsberg avec un chirurgien militaire russe, un ami de mes parents, espérant guérir mon œil malade. Par bonheur, il fut appelé à Pétersbourg, car il m'avait fait les offres les plus séduisantes. Je me fis inscrire comme étudiant. Ignorant, naïf, inconnu comme j'étais,

sans prendre la permission de mes parents, et contre la volonté de celui à qui ils m'avaient confié, ayant à peine de quoi me nourrir pendant trois semaines, j'ai pris mon inscription, et encore aujourd'hui je ne m'en repens pas. Dites si j'ai montré du caractère !

« J'écrivis en même temps à mes parents que pendant tout mon stage universitaire je ne leur demanderais pas un liard. Et j'ai tenu parole. J'ai étudié, enseigné, rêvé. Je me suis fait considérer, et j'ai vécu de telle sorte pendant ces années d'études, que je voudrais les revivre encore. Et tout cela sans rien coûter à mes parents. Dites-moi si j'ai du caractère ou non... »

Il passe ensuite en revue son séjour à Riga, son voyage en France... : « Et maintenant, si, dans des heures douces, je me suis flatté de pouvoir faire le bonheur de quelqu'un, c'était le vôtre. Croyez-moi, je suis sincère, honnête, et j'ai quelque vertu... C'est ainsi que je me vois, et je n'en dis pas davantage... »

Hesse a-t-il lu cette lettre ? Ou Merck est-il

intervenu ? Ou Caroline est-elle revenue d'ellemême à d'autres sentiments, surtout après trois nouvelles lettres de Herder qui suivirent? Le fait est qu'il y eut une réconciliation.

Herder, avant de se rendre à Buckebourg, voulut profiter de son séjour à Strasbourg pour se guérir de sa fistule. Il se confia successivement à deux chirurgiens, et, après une opération manquée et six mois d'un traitement douloureux, il se trouva plus malade qu'auparavant. Le compagnon assidu de ses ennuis pendant sa convalescence fut le jeune Goethe, qui arriva de Francfort au printemps de 1771. Ils se rencontrèrent par hasard dans l'hôtel de l'Esprit, où logeait le prince de Holstein-Eutin. Gœthe a consigné, beaucoup plus tard, dans Poésie et Vérité, le souvenir de cette rencontre. « J'étais allé, raconte-t-il, rendre visite à je ne sais quel étranger de distinction. Au bas de l'escalier, je trouvai un homme qui était aussi sur le point de monter, et que je pouvais prendre pour un ecclésiastique. Ses cheveux poudrés

étaient relevés en rouleau ; on remarquait son habit noir et plus encore un long manteau de soie noire, dont il avait rassemblé et logé les extrémités dans sa poche. Cette mise un peu étrange, mais, à tout prendre, galante et bienséante, dont j'avais déjà entendu parler, ne me laissa pas douter que j'eusse devant moi le célèbre étranger, et les paroles que je lui adressai durent le convaincre aussitôt que je le connaissais. Il me demanda mon nom, qui ne pouvait rien lui dire; mais ma franchise parut lui plaire, car il y répondit très gracieusement, et, dès que nous fûmes au haut de Tescalier, il se montra d'humeur très communicative. En prenant congé de lui, je lui demandai la permission d'aller le voir chez lui, et il me l'accorda avec assez d'empressement. Je ne tardai pas à profiter de cette faveur, et je me sentis de plus en plus attiré vers lui. Il avait dans sa tenue un certain abandon, qui n'excluait pas la distinction et la bonne grâce, mais qui manquait un peu de finesse. Il avait le visage rond, un front carac-

téristique, le nez un peu aplati, les lèvres le'gèrement retroussées, mais d'une expression particulièrement aimable, et, sous des sourcils noirs, des yeux très noirs, qui ne manquaient pas leur effet, quoique Fun d'eux fût ordinairement rouge et enflammé. Il me fit diverses questions pour apprendre à me connaître et se mettre au courant de ma situation, et la force d'attraction qui était en lui agit de plus en plus sur moi. »

Il est vrai qu'à côté de cette force d'attraction Goethe remarqua bientôt chez son grand ami une autre force, qui agissait en sens contraire, un esprit de supériorité, qui se répandait à l'occasion en critiques amères, et qui à ce moment était ^encore aigri par la maladie. Herder prenait volontiers le ton doctoral ; il le prenait même parfois vis-à-vis de Caroline Flachsland : c'était dans sa nature et dans ses instincts pédagogiques. Gœthe se soumettait, acceptait les rebuffades, et revenait toujours. Après le départ de Herder,illui écrivait encore :

« Je ne vous lâcherai point. Jacob a lutté contre l'ange. Je ferai comme lui, dussé-je en devenir perclus. » Il sentait bien qu'à lutter contre un plus fort on se fortifie soi-même. Herder n'avait que cinq ans déplus que lui, mais il remarque avec beaucoup de justesse que cinq ans, à Tâge oii ils étaient, faisaient une grande différence. Ce qui étonne seulement, c'est que Herder, qui en d'autres circonstances ne manquait pas de perspicacité, n'ait pas deviné le génie de Gœthe. Un an après avoir fait sa connaissance et l'avoir fréquenté journellement, il écrivait encore à Caroline Flachsland : « Gœthe est une bonne nature, mais il est extrêmement léger, et étourdi comme un moineau [spatsenmàssig), » Ce qui peut lui servir d'excuse, c'est que Goethe^ se défiant sans doute de l'humeur caustique de Herder, et craignant d'être découragé par lui, lui cachait soigneusement ses projets ; car il s'occupait déjà de Gœtz de Berlichingen et il pensait à Faust» Il est certain aussi qu'il ne lui parla

pas de ses rapports avec Frédérique de Sessenheim.

Gœthe n'était guère sorti, jusque-là, de la sphère intime de ses sentiments et de ses rêves; Herder l'introduisit dans le courant de la vie littéraire, à laquelle, de son propre aveu, il était resté étranger. Le mot d'ordre de la littérature allemande de ce temps était de remonter à la poésie primitive de toutes les nations, anciennes ou modernes. Il est vrai qu'on ne se rendait pas bien compte de ce qui était réellement primitif, des caractères auxquels on pouvait le reconnaître, ni de la manière dont on pouvait le renouveler; et peut-être le vague qui régnait sur ce mot était-il une condition favorable pour étendre à l'infini le champ des études et des imitations. Le primitif, c'était la Bible, c'était Homère, quelquefois même Shakespeare^ c'était surtout Ossian, qui venait de faire son apparition en Allemagne, qui devait un peu plus tard pénétrer en France, et dans lequel on voyait une person-

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nifîcation mystérieuse du génie du Nord, tout un monde nouveau de légendes héroïques. On ignorait volontiers que la Bible offrait toutes les variétés de styles, que Shakespeare n'était pas plus primitif que Molière, qu'Homère avait vécu dans une société très civilisée, et que les poèmes d'Ossian n'étaient qu'un ingénieux pastiche. Herder et Gœthe se mirent à traduire Ossian ; Gœthe en inséra même un fragment dans son roman de Werther ; et Shakespeare devint le dieu du jour.

Tous les travaux de Herder, à cette époque, convergent vers ce point unique : dévoiler le primitif, le remettre en lumière, et s'en inspirer. Il recueille les chants populaires allemands, traduit d'anciennes ballades anglaises, et prépare déjà, plusieurs années à l'avance, son livre intitulé Voix des peuples. Il ne sort même pas du cercle habituel de ses études, lorsqu'il concourt pour le prix proposé par l'Académie des sciences de Berlin pour le meilleur mémoire sur la question de l'Origine du langage :

«question éminemment philosophique, écrit-il à Hartknoch, et vraiment faite pour moi ». Le terme fixé pour la remise des manuscrits était le l^*" janvier 1771. Herder dit, dans une lettre à Nicolaï, avoir rédigé son mémoire « en toute hâte dans les derniers jours de décembre ». Peut-être cette rapidité, si toutefois il faut s'en tenir exactement à la déclaration de Herder, n'a-t-elle pas nui h l'ouvrage; peut-être a-t-elle forcé, au contraire, l'auteur à serrer davantage sa pensée, et à condenser dans un petit nombre de pages le résultat de longues réflexions. Le fait est que le traité de l'Origine du langage^ légèrement remanié dans la suite, est un des rares écrits de Herder qui se lisent sans fatigue ^.

Deux hypothèses étaient en présence ; l'une attribuait la formation du langage à une révélation divine, l'autre à une convention humaine ; l'une était celle des théologiens, l'autre celle des

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