V, II
mot n est pas trop actuel, et coûte moins que des soldats étrangers. Comme pour Tarmée régulière, Juste-Lipse ne dit pas, et la chose en valait la peine, sur quelle base doit être levée cette réserve ; il y a là des détails organiques qui lui échappent , parce qu'il n'a pas suffisamment approfondi la matière. Par un caprice qui n'est pas de notre goût, il tire cette réserve uniquement de la campagne ; il allègue deux motifs dont on jugera : « D'abord le paysan vaut mieux pour le métier de soldat, et puis, si Ton arme rhabitant des villes, n'est-il pas à craindre que, à labri de ses remparts, il ne se laisse aller à la rébellion (i) r 'j Nous nous dispensons de toute réfutation.
Il aborde en passant, dans ce même livre, une question, celle de l'influence des climats ou des milieux, qu'il serait intéressant d'étudier, ne fûtce que pour constater la vanité de nos prétentions à cet égard. Nous n'en dirons qu'un mot pour voir où l'on en était sur ce point au xvi^ siècle.
A la suite de Végèce qui s'est spécialement occupé de Fart militaire chez les Romains^ Juste- Lipse, l'un des premiers, a reconnu l'influence des climats que nos faiseurs de théories (soit dit sans les blesser), estimaient avoir découverte, ce Le climat contribue non-seulement à la force du corps, mais à la force du cœur et de lintelligence, animorum. L'aspérité des lieux influe sur le naturel de Fhomme : un pays accidenté donne des soldats plus vigoureux, les villes et la plaine des soldats plus apathiques (i). 33 Dans l'opinion même de l'auteur, cela ne doit pas se prendre à la lettre : les exceptions sont trop évidentes. Il y a cependant une part de vérité dans l'observation ainsi réduite. Le cas, d'après Juste-Lipse, ne serait pas applicable à lEurope, où la disciphne et l'éducation forment des soldats excellents ; en donnant trop de rigueur à son aphorisme, il a craint, on le voit, d'être blessant ; nous ne voyons là, quant à nous, qu'un hommage à la réahté. Il n'est, d'ail-
2o8 JUSTE-LIPSE.
leurs, pas seul de cer avis, et Montaigne, qui le valait en érudition, a tiré du même Végèce une conclusion plus philosophique que la sienne, ce Si par expérience nous louchons à la main, dit-il (i), que la forme de notre être dépend de Tair, du climat et du terroir oii nous naissons 5 non-seulement le teint, la taille, la complexion et les contenances, mais encore les facultés de tâme en dépendent, jj Peut-on donner une formule plus exacte de cette influence des milieux, tant vantée au xviii^ siècle et que la science a fini par admettre, mais n'a pas inventée ? La phrase de Montaigne éteint sans doute celle de Juste-Lipse qui n'est au fond qu'une citation ; mais cette citation lui fait honneur : citer à propos, c'est presque de foriginalité.
Revenons à cette réserve dont nous parlions plus haut.
Juste-Lipse la veut nombreuse, ne consistant qu'en infanterie : « Les escadrons ne doivent pas se recruter parmi les paysans : ils convien-
JUSTE-LI PSE.
nent mieux à la noblesse et aux riches, qui soulagent ainsi les pauvres (i). » Cela paraît: une offense à Tégalité 5 ce n est qu'une erreur : Juste- Lipse voudrait-il mettre les frais d'une armée sur les seuls habitants sans que TEtat intervienne ? La chose n est pas croyable et de son temps déjà la pratique était toute différente : en France, les armées permanentes, entretenues par le Trésor, remontent à Charles VIL De telles méprises sont fréquentes dans un sujet que Ton ne possède pas ; nous allons en citer quelques autres, non moins lourdes. L'âge pour le service sera, comme à Rome, fixé à 17 ans ; cest une infidélité, d'après nous, à la théorie des climats, puisque 1 homme du Midi, le Romain, se forme plus tôt que l'homme du Nord, le Belge ou le Hollandais. Relevons une autre défaillance qui s'explique par les préjugés du temps, dont Juste-Lipse n'était pas plus débarrassé que ses contemporains ; il en esc presque à la superstition payenne; qu'on en juge plutôt : « Ne dédaignons
pas les prodiges du ciel en de la terre, Tavertissement de la foudre, les signes indicateurs de l'avenir, gais ou tristes, évidents ou obscurs. Tenons compte même des songes : sous le poids du souci, l'inquiétude ou je ne sais quelle divination montrent à l'esprit dans le sommeil comme un aperça de ce qui va suivre (i). n Juste- Lipse vraiment jure trop par les Anciens ; il ne s'est pas souvenu qu'à Rome même les chefs d'armée ne croyaient déjà plus aux supercheries , aux phénomènes météorologiques qui frappaient l'esprit borné de la milice, et il est douteux que Tacite dont il invoque le témoignage (2), y ait ajouté foi. Ne soyons pas étonnés outre mesure de ces naïvetés : de moins naïfs que Juste- Lipse n'étaient guère là-dessus plus éclairés que lui. Montaigne n'assigne-t-il pas (3) aux astres ce une certaine domination et puissance que ces corps-là ont sur nos vies et sur les conditions
( i) Hist. IV (j) Ess. .11, I î
de notre fortune ? :» Est-il bien sûr qu'à cette date de ifÇi le Marteau des sorcières, malleus malefîcarum, ramassis indigeste de toutes les aberrations du Moyen-Age, de l'inquisiteur Sprenger fût mis au rebut? D'ailleurs, nous n'avons d'autre but ici que de dessiner une époque avec ses faiblesses comme avec ses grandeurs ; l'histoire relate les faits, elle ne crée pas.
Enfin, avant de clore ce chapitre, nous ne parlerons que pour mémoire des conseils que Juste- Lipse inculque à son prince sur la stratégie. Outre que la matière est au-dessus de sa compétence et de la nôtre, inutile de fatiguer le lecteur par des lieux-communs. Nous noterons seulement ici, encore une fois, que Fauteur s'en réfère un peu trop aux procédés peu scrupuleux de Louis XI ou de Machiavel, qui révoltent la morale sans profit : ci Envoie, dit-il à son héros, mais en secret des émissaires habiles à semer la division parmi les ennemis et les amener par leurs trames à violer la foi qu'ils doivent à leurs chefs (i). n Triste expédient, il faut en con-
venir, pour arriver au succès, et comme Cornhert avait raison quelquefois !
Au livre vi et dernier, le publiciste sonde les causes qui amènent la chute des Empires, causes multiples, on le conçoit, et trop complexes pour être discutées en détail ; Téconomie politique, la sociologie peuvent seules les expliquer scientifiquement et nous donner la clef de la vitalité d'un peuple, ou des vices de constitution physique et morale qui le minent insensiblement et finissent parle coucher dans la tombe. Ces deux sciences, Juste-Lipse ne les avait pas, ne pouvait pas les avoir comme bases de sa recherche. De ces causes diverses, celle qui le frappe le plus, parce qu'il en est la victime et le témoin sincèrement attristé, c'est la guerre civile. Au Ueu de l'attribuer aux mauvais, aux détestables gouvernements de l'époque, il aime mieux, tout chrétien qu'il est, en rejeter la faute sur les lois immuables de la nature, disons le mot, sur la fatalité : ce L'histoire atteste que Dieu se plaît à ruiner les Etats par la voie du destin (i). » S'il en
était ainsi, il faudrait acquiescer au blasphème connu : Vieu, cest le mal. La vérité n'est pas là, hâtons-nous de le dire. Il nen est pas moins certain que la foi de Juste-Lipse ne s'oppose pas à cette doctrine pessimiste, et que la Providence, d'après l'idée qu'il s'en fait avec saine Augustin, n'est pas autre chose, au fond et à y regarder de près, que le Faium décourageant des Stoïciens : « C'est par piété que je crois toutes choses réglées de toute éternité (i). » Pour être de Cicéron, la pensée n'en est pas meilleure : elle efface d'un mot la liberté. Pourquoi, d'ailleurs, cette fatalité inéluctable à propos des Etats ? C'est que Juste-Lipse, comme tant d'autres esprits de son temps et du nôtre, estimait qu'il en est des sociétés comme des individus qui naissent, grandissent et meurent, sans pouvoir se soustraire à ce verdict de la nature. Bodin n'a pas d'autre croyance : « Il n'y eut oncques et n'y aura jamais république si excellente en beauté, qui ne vieillisse comme sujette
(1) Pol. I, 4.
au torrent de nature fluide, qui ravit toutes les choses (i). 5J — ce II n'est point de république qui par trait de temps ne souffre changement et qui ne vienne enfin à ruiner (2), « Lauteur des Essais qui se souciait en réalité si peu de politique et des principes en général, répète comme ses contemporains : « Les royaumes, les républiques naissent, fleurissent et fanissent de vieillesse comme nous (3). » Non, à le bien prendre, il n'y a pas de mort absolue pas plus pour les empires que pour les individus : il y a simple évolution, permuration ou dissoluiion, comme on voudra ; il n'y a pas anéamissemeni au sens strict du mot ; c'est aussi l'opinion d'un philosophe peu suspect, de l'idéaliste et religieux Mendelsohn. « Il n'y a point de vraie destruction, xerstôrung : il y a ( dans la mort) pur échange de formes, passage d'une forme à une autre ; la destruction n'est qu'apparente (4). » Il en est de même des
(i) Rep. Pref.
{2) Id. IV, I.
(4) Sache Gottes, 77.
JUSTE-LIPSE. 2iy
peuples : ils changent non d'essence, mais de nom ; fouillez le Français^ par exemple, vous retrouvez le Gaulois. Si Juste-Lipse est, à un certain point, excusable d'avoir trop écouté ses maîtres et ses amis les Stoïciens, il n'en est pas de même des historiens modernes qui ont essayé de rajeunir cette erreur décourageante. Machiavel, au moins dans ses bonnes heures, parle mieux à notre raison quand il prétend que la fortune nous laisse la moitié de nos actions à gouverner : il fait ainsi une part à la liberté dans la conduite des Etats et dans les affaires de ce monde ; et de la sorte la responsabilité survit tout entière comme sauvegarde de la morale. On a donc le droit de dire que les peuples sont plus ou moins responsables de leurs fautes et auteurs, en un sens, volontaires de leur ruine, s'ils viennent à ruiner, pour parler comme Bodin. Cette immixtion de la Providence ou de la fatahté, les mots importent peu, dans les choses d'ici-bas offre un moyen trop commode de léginmer ou d'accepter le fait accompU. En dépit de l'immoralité d'un tel sophisme,
2l6 JUSTE-LIPSE.
quelle tristesse, quel accablement parti du cœur dans le passage suivant : a Je ne vois partout, s'écrie Juste-Lipse, que ténèbres et confusion des temps, que tempêtes sur mer, que guerre sur terre pour la religion ou pour l'autorité ; je ne vois que luttes et contre les vrais ennemis du dehors et contre les citoyens mêmes ; tout est en tel désordre et si désespéré que la sagesse consiste à rester neutre. 35 Cette épître aux Etats de Brabant dont l'accent est le même que celui de la Politique, n'est d'un bout à l'autre que le cri du plus pur patriotisme ; cela rachète bien des faiblesses.
En présence de la guerre civile quel parti prendre? Faut-il écouter l'égoïsme et se désintéresser, à l'exemple de Montaigne ? Faut-il, au contraire, sacrifier son intérêt et son repos à l'utilité générale ? La question n'a rien d'oiseux. Comment y a répondu notre auteur ?
Il prétend que les grands et les notables, ceux qui gagnent le plus au maintien de la chose pubhque, sont seuls tenus de prendre' parti. Les sages, les modérés, ceux qu'il appelle « les gens
de bien, bonos ■>:>, peuvent s'abstenir. Comme si tous les citoyens, petits et grands, n'avaient pas à perdre dans les troubles intérieurs ! Devonsnous donc rester étrangers aux souffrances de la patrie commune ? Bien préférable la loi de Solon qui obligeait tous les citoyens de se déclarer dans un sens ou dans l'autre : c'est tout simplement le principe de la solidarité nationale proclamé 600 ans avant le Christ. Gardons-nous cependant, pour être justes, d'envelopper dans notre blâme nos Tolitiques de France qui semblent, au xvi^ siècle, justifier fopinion de Jusce- Lipse. N'approuvant ni les fureurs intéressées de la Ligue, quoique catholiques, ni la faiblesse impuissante et coupable des derniers 'Valois, quoique royahstes, trop peu nombreux eux-mêmes pour imposer leur volonté, ils ne pouvaient point participer avec fruit aux déchirements de la patrie. Mais le cas tout exceptionnel des Politiques ne fait pas loi.
Le Prince arborera-t-il une cocarde, comme Henri III? Juste-Lipse se tait là-dessus bien à tort, d'après nous. Bodin, lui, ne se tait
2l8 JUSTE-LIPSE.
pas : « S'il advient au souverain de se faire partie, au lieu de tenir la place de juge, il ne sera rien plus que chef de parti (i). » Mais Bodin, à son tour, se laisse aller à n'admettre la loi de Solon que pour les aristocraties ou les démocraties ; n'est-elle pas aussi dans les monarchies le seul moyen de faire respecter le droit ? Ne faut-il pas que le triomphe reste aux majorités ?
Dans une question aussi délicate, Juste-Lipse n'a envisagé que trop le côté purement personnel ; il le sent et l'avoue ; mais son excuse n'est pas recevable, toute naturelle qu'elle semble : il y a des situations où le dévouement n'est que le devoir : a Mon .opinion, dit il, va déplaire, je le sens, aux hommes amoureux de la lutte ; qu'ils réfléchissent à mon genre de vie; qu'ils sachent que mes vues ne tendent qu'à la paix, nullement à la discorde (2). » Sans doute et nous avons foi dans sa sincérité d'honnête citoyen; mais
(1) Rcp. IV, 6.
ccst ici une question de salut public dont il n'est licite à personne et sous aucun prétexte de se désintéresser. C'est là , pour Juste-Lipse , une erreur de principe ; voici un manque de savoirfaire^ de prudence permise, tranchons le mot, une maladresse. Evidemment les chefs de la révolution Hollandaise, si honorables au fond et si dignes, sous les yeux desquels il écrivait, durent être médiocrement flattés des termes qui suivent, où ils ne pouvaient manquer de se reconnaître : et Combien de fois la guerre civile n'estelle pas le fait des chefs, quand ils s'érigent en tribuns et comme en porte-drapeaux du trouble ? Gens prétentieux et vains, qui, au bien certain et dès longtemps acquis, préfèrent l'incertain et le nouveau, ne courent pas tant après la récompense du péril qu'après le péril même (t). » D'autre part, quelle adhésion tout aussi peu voilée à la politique de Philippe II contre ces mêmes grands révolutionnaires de Hollande, les Dousa, les iMarnix dont il avait été 1 ami ! a Prince,
fais des promesses flatteuses, ambigiies même ; qu'importe ? Tu sauras bien ne pas tenir la parole que la sédition t'aura arrachée (i). >y C'est du Machiavel tout pur, et de telles phrases expliquent son départ précipité de Leyde.
N'y a-t-il pas, même aujourd'hui, un intérêt moral, avant d'en finir avec le VI^ livre, à dire un mot d'une idée presque populaire, tant elle était commune chez les pubhcistes du xvi^ siècle, et que Juste-Lipse a cru devoir faire entrer dans son cadre? Nous parlons du régicide, sur lequel nous avons à nous prononcer nous-même.
Ce mot de régicide a deux sens qu'il ne faut pas confondre : il signifie ou la condamnation à mort d'un roi par l'autorité compétente, ou son assassinat que la morale réprouve, d'où qu'il vienne, et qui est un crime.
L'auteur, fervent apôtre de l'Antiquité si prodigue d'éloges pour Harmodius et Aristogiton et pour le dernier Brutus, s'inspirant aussi, nous l'avons vu, des Jésuites ses maîtres, pose qu'il
(■) id.
estlicite, louable même, de tuer un tyran : a Débarrasser la société d'une bête féroce, (c'est le mot d'Aristote, ôrlptcv^^ est un acte de haut courage (î). » N'a-t-il fait ici que reproduire un souvenir de Cicéron, de Sénèque, de ses devanciers ou même de ses contemporains ? L'hypothèse n'a rien d'impossible chez un écrivain plutôt érudit que politique ou moraUste ; nous serions heureux d'admettre cette interprétation ; mais elle est trop invraisemblable, et il faut y renoncer.
Sur cette question du régicide, les pubHcistes ont varié, d'après leurs tendances personnelles et leur point de départ. Saint Thomas, dont on peut s'étonner que le catholique Juste-Lipse ne fasse nulle mention, admettant la souveraineté du peuple, en admet aussi cette conséquence extrême : « S'il appartient à la nation de se pourvoir d'un roi, (le tour est affirmatif ici, ne nous y méprenons pas), il est juste qu'elle puisse le destituer y ou réfréner son pouvoir, s'il en fait
(') VI, s-
un abus tyrannique (i). » Ce n'est que le droit à rinsurrection sans doute ; mais de destituer à juger et même condamner à mort, la voie est toute tracée et la conséquence facile à tirer. A ce propos et malgré notre respect pour Voltaire, nous voudrions bien qu'il nous dise où il a trouvé dans le De %egîmine principum ou ailleurs ce qu'il écrit, i^ février 1763, à son ami d'Argental : « J'ai eu le plaisir de vérifier dans saint Thomas toute la doctrine du régicide (c'està-dire, de l'assassinat politique). » C'est une légèreté peu digne d'un tel esprit. Calvin, Hotman, Pierre Pithou, Grotius et lécole protestante, en général, n'ont pas d'autre doctrine : ils sont restés dans la ligne qu'il faut se garder de franchir, sous peine de tomber dans l'excès coupable des catholiques exaltés dont quelques-uns, malgré la parole pourtant autorisée de saint Thomas, ont été jusqu'au meurtre politique.
" Nous ne douterons point, dit Calvin (2),
(1) De Regimine, i, 6.
(a) Inst. Chrét. iv, 20.
de porter à un méchant tyran tel honneur duquel notre Seigneur l'aura daigné orner, jj II est plus explicite en un autre endroit (i) : « Tout homme privé qui aura violé un tyran, est apertemem condamné p^v la voix de Dieu. 33 L'Institution Chrétienne est aussi modérée que le Ve %egimîne Trincipum ; ne fallait-il pas respecter Taxiôme de saint Paul que tous les pouvoirs viennent du Très-Haut ? xMais Calvin ajoute, ce que n'a pas ajouté saint Thomas : « A ceux qui seraient constitués en tel état (il fait allusion à nos trois ordres de l'ancienne France), je ne défendrais de s'opposer et résister à l'intempérance et cruautés des rois selon le devoir de leur office. » Un homme de loi, un jurisconsulte que nous avons apprécié déjà, Hotman, reproduit, peu s'en faut, l'avis du maître : « Bien que l'insurrection soit toujours dangereuse, elle ne laisse pas d'être juste et nécessaire, lorsque le peuple, victime des cruautés d'un tyran, en appelle à l'assemblée légale de la nation (2). » Un coreligionnaire
(i) li., III, 10.
(8) Franco-Gallia, 26.
d'Hotman, qui parfois pousse l'ardeur jusqu'au pamphlet, Hubert-Languet, est tout aussi modéré dans ses déclarations. « Il est loisible à Israël, dit-t-il (i), de faire teste au roy, s'il veut renverser la loi de Dieu et abolir l'Eglise, à tout un peuple de faire teste à la tyrannie. » Ailleurs (2) : « Les particuliers doivent être avertis qu'il n'ont aucun droit et ne peuvent de leur autorité privée prendre les armes. 53 Ces passages, remarquonsle, n'ont trait qu'aux droits imprescriptibles de la conscience, quand les Pouvoirs osent y porter la main. C'était même à cette époque, au dire de Grotius (3), l'opinion générale en France : « Les Français ont maintes fois soutenu que les ordres inférieurs de la nation ne pèchent pas contre l'obéissance, quand, malgré le Prince, ils défendent les armes à la main les lois divines et humaines et la vie des innocents. » Mais, s'il s'agit de politique pure, Hubert Langucc est
(i) De la Puissance légitime du Prince, il question.
(3) Id., p. 93.
(3) Ann. de Hollande, il, 41.
aussi extrême que les publicistes ultramontains. Il fait cependant une distinction qui, sans le justifier, le rend plus excusable. Les tyrans, d'après lui, sont de deux sortes : les princes qui sont régulièrement institués par le peuple et qui peu à peu glissent dans la tyrannie 5 il les appelle des tyrans d exercice ; et ceux qui sont tyrans sans titre, a Les personnes privées et particulières doivent se garder de dégaisner l'espée contre les tyrans d'exercice, parce que iceux n'ont pas esté establis par les particuliers. Quant aux tyrans qui se fourrent en avant sans aucun titre, il est permis à tous indifféremment de leur courre sus (i). » Ce sont des tyrans de la pire espèce, d'accord ; cela n'empêche pas Languet de prêcher ici une doctrine inadmissible.
Les docteurs cathoHques, les Jésuites Espagnols surtout et Suarez, entre autres, vont jusqu'à légitimer le régicide ; il ne s'agit pas du régicide légal dont ils ne se sont pas occupés, mais de l'assassinat du Prince. « Tout particulier,
(') là., p. 244.
dit Suarez (i), a le droit de tuer un tyran, si l'Etat dont il esc membre, ne peut se défaire autrement du pouvoir qui l'opprime. » Mariana, par pudeur ou par prudence, s'entoure de plus de précautions, entre dans plus de détails, mais arrive à la même conclusion : a Quant à moi, je vois les philosophes et les théologiens s'accorder à dire que tout prince qui a mis la main sur l'Etat par les armes et la violence, sans le moindre droit, sans le moindre consentement de la nation, peut être tué par le premier venu, a quocunque, et dépouillé de la souveraineté 5 mais il faut que ce soit un ennemi pubHc, qui accable son pays de tous les maux possibles (i). » Parmi ces philosophes dont il invoque l'appui, Mariana n'auraitil pas songé à Hubert Languet? En tout cas, il semble lui emprunter sa distinction de tyrans d'exercice et de tyrans sans titre, dont il à été question ci-dessus. Mais il ne se prononce que sur la première catégorie, la seconde étant plus
(i) Défense de la Foi, vi, 4.
(i) De Rege, 1, 6.
détestable encore. « Le citoyen qui^ obéissant au vœu public, essaiera de massacrer le tyran, n'agira pas mal d'après moi (i). j:» Il cite à ce propos et pour se mettre à couvert ^ la maxime contraire du concile de Constance, qui ne fut pas approuvée des papes Eugène et Martin V. Hé bien ! malgré ces philosophes et ces théologiens dont Mariana se garde de citer les noms, malgré les papes Eugène et Martin V, la conscience opinera toujours comme le concile de Constance. A Suarez et à Mariana vient se joindre un intrépide défenseur de la souveraineté du peuple et que nous connaissons, parce qu'il eut une certaine renommée au xvi^ siècle, le poète Buchanan, qui s'est mêlé de politique dans son traité Ve Jure "Regni. Sans phrase ni détour il déclare qu' « il est licite à quiconque de tuer un tyran. 53 Voilà donc l'athmosphère où se mouvaient alors les publicistes.
De telles théories, heureusement, ne passèrent pas sans protestation : même au xvi^ siècle, dans
(0 là-
cette gigantesque mêlée des opinions, la raison et la conscience publiques avaient encore leurs droits et les soutenaient au besoin. Nous nous contenterons de citer Pierre Pithou que Ton trouvait toujours prêt à défendre les causes justes. Par la bouche de d'Aubray, dans la Satyre Ménippée, il jette à la face de ses adversaires, les Ligueurs, comme un reproche indirect, mais sanglant, la déclaration suivante : « Nos prédicateurs et sorbonnistes ont-ils pas approuvé par leurs textes appliqués à leur fantaisie, qu'il était permis, voire louable et méritoire de tuer le roy? 33 D'Aubray songeait à Jacques Clément dont la Ligue venait de faire un saint, à Philippe II qui avait encouragé le meurtre du prince d'Orange et donné à l'assassin des lettres de noblesse. Bossuet, il est vrai, corrigera plus tard ce que cette doctrine a de criminel dans l'école catholique, bien inférieure sur ce chapitre, il faut en convenir, aux publicistes Protestants, Hubert Languet excepté : « La personne des rois est sacrée, dira-c-il (i),
(i) Pol. m, art. a.
attenter sur eux est un sacrilège, j) Mais^ à la cour de Louis XIV, outre la préférence bien connue de Bossuet pour l'absolutisme et son aversion déclarée pour tout ce qui ressemble de près ou de loin à la démocratie, les théories de Suarez, de Mariana et de Buchanan sur la souveraineté populaire et sur le régicide n'auraient même pas eu la chance d'être tolérées. L'avis de Grotius, mieux motivé, doit faire loi dans la matière : a Le prince qui a méconnu ses devoirs, peut être déposé, banni et même puni de mort. Mais il faut que ce châtiment soit autorisé par les lois : ce droit ne saurait appartenir qu'à la société et non à un simple particulier ; le tyrannicide n'est point permis •>:>. C'est la seule formule acceptable en morale.
Quant à Juste-Lipse, après avoir rappelé le passage où Cicéron déclare que « les Grecs ont rendu les honneurs divins aux meurtriers des tyrans (i), » il fait amende honorable et reconnaît qu'il n'appartient pas à un particu-
(i) Pol. VI, 5
lier de se faire le justicier du public. Sa conscience et son honnêteté qu'il faut mettre hors du débat, protestent ainsi, dans ses Notes de ^)()), contre les théories outrées de ses contemporains et contre la sienne propre. Du reste, si quelque chose pouvait atténuer un tel égarement, n a-t-il pas pu s'inspirer, dans son texte, dune opinion qui circulait autour de lui dans les Pays-Bas Espagnols? Nous voyons, précisément à cette époque, la fraction fanatique du parti catholique et royaliste attenter aux jours du Prince d'Orange, et, en France, recourir au même moyen contre Henri III . On demandait, vingt ans après ( 1 6 1 o), à Ravaillac qui l'avait poussé à son crime : « Les sermons que j'ai ouïs, auxquels j'ai appris les causes pour lesquelles il était nécessaire de tuer les roys. » Il est donc avéré que, lorsque la Politique de Juste-Lipse parut, le fanatisme n'avait pas encore désarmé, dans l'Eglise Romaine du moins ; Juste-Lipse, quoiqu'il s'en défendît, en était plus ou moins imprégné. En tenant compte des sentiments des Anciens qu'il prenait trop à la lettre, et du parti dont il se faisait en
Belgique récho trop complaisant, on démêle aussi dans sa doctrine officielle, si absolutiste d'aspect, comme un souffle de cet esprit de révolte qui fait partout explosion au xvi^ siècle. L'histoire n'en doit pas moins flétrir un principe inhumain, qui retarde, d'ailleurs, la liberté plus qu'il ne l'avance. Citons encore une fois, à l'honneur de notre pays, notre illustre Bodin qui, en plein trouble des idées, a vu aussi clair dans cette question que l'école protestante : « Quand le Prince est son souverain, il n'appartient pas à un des sujets en particulier, ni à tous en général d'attenter à l'honneur ni à la vie du monarque, soit par voie de fait, soit par voie de justice, ores qu'il eût commis toutes les méchancetés, impiétés et cruautés qu'on pourrait dire (i). » Plus loin, il résume et précise le fond de sa pensée : ce Je dis que jamais le sujet n'est recevable de rien attenter contre son prince souverain, pour méchant et cruel tyran qu'il soit (2). jj
(i) Rep. Il, 5.
(.) id.
2p JUSTE-LIPSE.
S'il avait réservé les droits imprescriptibles de la nation, il aurait indiqué, comme Grotius, la conduite à tenir en pareille occurrence. Mais il est vraiment trop respectueux de la royauté que Grotius prisait à sa valeur, et la palme reste au publiciste Hollandais.
RAPPORTS DE l'ÉTAT AVEC l'ÉGLISE.