SA LUTTE CO NTRE CORN H ERT
^(s/Av'V^ B o R D o N S maintenant ce qui noas V^/ -\fv^ intéresse surtout dans cette Politique, .és^i^ et voyons comment, au livre iv, l'auteur envisage les rapports de TEglise avec TEtat. La question exige un examen approfondi, de la prudence et de Timpartialité, parce qu'elle est encore pendante et loin d'être résolue.
Cette question qui nous semble d hier, n'était pas même neuve au temps de Juste-Lipse : le christianisme des premiers siècles et le Moyen Age s'en étaient préoccupés à leur façon. Est-il besoin de rappeler la querelle des Investitures, les luttes du Sacerdoce et de l'Empire, la résis-
tance des premiers rois Normands d'Angleterre aux prétentions du clergé, les concordats ou pragmatiques qui, chez nous, ont établi les rapports des deux pouvoirs ? Comme, en pareille matière, il ne peut y avoir qu'une solution scientifique, il n'est pas sans intérêt, pour éclairer une route encore si obscure, et laissant de côté les âges précédents, de constater à cet égard la pensée du xvi^ siècle, et en particulier celle de Juste-Lipse. Il y a consacré une partie de son IV^ livre, des notes qu'il y a ajoutées postérieurement, et sa réponse aux attaques de Cornhert, son adversaire de Hollande. Sa prétention d'avoir mis dans la solution du problème plus d'ordre que ses devanciers, est elle fondée? Y a-t-il même solution véritable?
ce Le Prince possède en religion un certain droit, un droit de pure surveillance toutefois, inspeciio, qui consiste à protéger les choses de la Foi, plutôt qu'à en connaître (i). » Ne nous étonnons pas de cette demi-vérité, de cette
JUSTE-LIPSE. 2jf
restriction au pouvoir séculier : si elle était inconnue des Anciens pour lesquels l'Etat et le sacerdoce ne faisaient qu'un, non-seulement elle était générale du temps de Juste-Lipse, mais elle l'est encore du nôtre. « Le premier soin d'un souverain doit être pour les choses sacrées, » dit Aristote(i). « On élèverait plutôt, d'après Plutarque, une ville dans les airs que de fonder une république qui n'aurait pas pour principe le culte des dieux (2). n En Europe aujourd'hui, la moyenne des esprits n'a pas d'autre manière de voir. Ces exemples semblent autoriser Juste- Lipse à déclarer que s'occuper de religion ce n'est pas un simple devoir pour le Prince, mais un avantage, un moyen d'accroître son pouvoir (3). » L'Eglise, depuis les premiers siècles, n'avait pas d'autre enseignement; mais elle ne tarda pas à séparer ce que les Anciens avaient uni, à mettre l'autel tantôt à côté, tantôt au-dessus
(i) Pol. vil, 8.
(2) De Pressensé, p. 46.
de la souveraineté temporelle^ ce que les Anciens n'auraient jamais souffert. La Réforme, sous ce rapport^ ne toucha que discrètement à la tradition catholique; Calvin et Grotius en témoignent, ce Je dis que, comme le magistrat , punissant les mauvais actuellement, doit purger rÈghse des scandales, ainsi le ministre de la parole doit de son côté aider au magistrat. Voilà comment leurs administrations doivent être conjointes, que l'une soit pour soulager l'autre et non pas pour l'empescher (ij. » Ici Calvin fait à peu près les parts égales. Crotius, publiciste avant tout, très-peu mystique, incline déjà la balance du côté de l'Etat; ce sera la tendance chez ses coreligionnaires. « La souveraineté ne s'étend pas moins aux choses sacrées qu'aux choses profanes (2). » Il s'en réfère à la lettre de l'empereur Théodose au pape Hormisdas :
« L'examen, inquisirio, de la religion véritable est le souci principal de la majesté impériale. »
(1) Inst., IV, 11.
(2) Circj sacra, v, 3.
Ce n'est pas un simple droit de protection, comme Juste-Lipse, qu'il accorde au pouvoir temporel, mais une réelle juridiction sur les choses de la foi : « Dans l'explication d'un dogme ou d'une loi divine, le Souverain a non-seulement le droit, mais le devoir d'examiner si la décision d'un synode est conforme aux Saintes- Ecritures (i). » Cette juridiction s'étend même aux ministres du culte qu'elle a le droit absolu de surveiller : « Inspeciio summa compedt in onmes pastorum aciiones {2) . n Et, en avançant, la note s'accentue tellement que l'on croirait entendre Hobbes : « Ce qui constitue le plus éclatant privilège de la puissance séculière, c'est qu'elle décide de l'exercice public d'une religion (3). « — c( Si seule elle confère l'exercice public à la vraie religion, seule aussi elle peut écarter ou punir les religions fausses (4). » C'est la confis-
(i) Id., IV, 14.
(2) Id., XI, 17.
(3) Id., VII, 2.
(4) Id., j.
cation pure et simple de la liberté religieuse^ c'est-à-dire de la conscience, au profit de l'Etat; on pouvait attendre mieux de Grotius, dont les aspirations sont généralement plus libérales. Mais nous verrons que, sur ce point, il n'a pas été suivi par l'école protestante.
Dans l'école catholique, le mariage des deux pouvoirs se montre plus uni, plus égal en apparence; au fond, il n'y a que plus d'habileté chez ses docteurs. Ils ont grand soin défaire ressortir les avantages que l'Eglise offre à l'Etat, au simple point de vue terrestre. Nous avons entendu Juste-Lipse déclarer que s'occuper de religion « n'était pas un simple devoir pour le Prince, mais un avantage. •>-> Bossuet est tout aussi affirmatif : « C'est l'esprit du christianisme de faire respecter les rois avec une espèce de religion (i). => — f( La religion et la justice sont les principes intérieurs et constitutifs des Etats (2). 3:) Tel est le dogme de l'église Romaine, qui se regarde
(i) PoL, m, art. 2.
(a) Id., VII, art. i". '
comme nécessaire à l'Etat. Les autres confessions, agissant sous le même mobile, tendent toutes à se faire reconnaître comme officielles, et jusqu'ici l'Etat, quelle qu'en soit la dénomination, persiste à croire qu'il y trouve son compte. La religion gagne-t-elle pourtant à se mettre ainsi sous l'aile du Pouvoir, et n'y aurait-il pas pour elle plus de dignité à vivre de sa vie propre? Voilà ce que de sages esprits se sont demandé et se demandent encore ; car la querelle est loin d'être vidée. Pour avoir de l'action sur les âmes, le prêtre a besoin d'une indépendance qui aille jusqu'à la fierté et qui mette en complète évidence son détachement des choses d'ici-bas. M""^ de Staël, qui n'est pas une sceptique, veut (i) que « l'Eglise s'impose le devoir d'entretenir ses ministres. 35 Suivant elle, « les nations n'ont de piété sincère que dans les pays où la doctrine de l'Eghse n'a point de rapport avec les dogmes politiques, où les prêtres n'exercent point de pouvoir sur l'Etat. Le jour où l'on cessera de
()) Cens., Il, 13.
réunir ce que Dieu a séparé, le clergé aura moins de crédit et de puissance, mais la nation sera sincèrement religieuse. » C'est aller un peu loin : la piété, étant une affaire de sentiment individuel, peut être sincère, même dans les églises officielles ; de plus, le problème n'est pas d'une solution aussi facile. Un contemporain et un ami de M'^^ de Staël, un catholique ardent à sa façon, mais un grand écrivain. Chateaubriand, est plus radical : « Tant que la religion, dit-il (i), sera soldée, dépendante de l'autorité politique et de la forme variable des gouvernements, elle languira dégénérée. »
Ce premier jalon de Juste-Lipse nous paraît donc au moins débile, quoique conforme à la tradition constante de l'Eglise. Et nous ne trouvons pas si sots, quoi qu'il en pense, ces anciens rois d'Egypte qui donnaient accès à toutes les religions, précisément parce qu'ils n'admettaient point de culte officiel. Telle n'est pas, nous le savons , l'opinion ordinaire de l'Antiquité :
(1) Et. Hist.
« Force le peuple d'honorer les dieux; déteste et punis les novateurs, non-seulement en vue de la religion, mais parce que, avec des dieux nouveaux, ils introduiront des lois nouvelles 5 ce qu engendre les conspirations et les sociétés secrètes (i). 3j Permis à Mécène de tenir ce langage à Auguste, qui ne voyait dans le culte qu'un instrument de règne, qu'un simple rouage de l'administration; mais un croyant, à quelque secte qu'il appartienne , a-t-il le droit d'accepter pour la foi ce rôle humiliant, et de trouver de la piété dans de telles paroles ? Cela parait contradictoire avec le dogme des deux pouvoirs égaux qui est celui de Juste-Lipse. La contradiction n'est qu'apparente : elle l'autorise à exiger du Prince un service important, la punition de toute hétérodoxie.
C'est le cœur de la doctrine qu'il va développer. Le Prince punira donc, d'après lui, les infractions au culte établi, et nous savons de quel culte il veut parler, parce que, dit Lactance :
(i) Dion Cassius, lu.
rc Rien dans les choses humaines n'est à la hauteur de la foi qu'il faut protéger avec la dernière rigueur, j-w/n/na vz (i). n Plus tard, il est vrai, Juste-Lipse n'ose plus , vis-à-vis de ses adversaires, soutenir sa thèse aussi crûment; atténuant les termes, il ne craint pas d'admettre ce une contrainte utile, plus innocente queffecîive (2). M Mais le mal était fait et l'auteur s'était trahi. Du reste, force nous est d'avouer que ce principe s'accordait avec les idées ambiantes et que la Réforme elle-même, avec d'autres visées, n'était pas non plus sur cet article exempte de reproche. La paix d'Augsbourg, i ')')')■, en déclarant que « la puissance civile pourra établir dans chaque Etat la doctrine et le culte qu'elle jugera convenables, » reconnaît implicitement au bras séculier le faculté de punir ceux qui contreviendront aux prescriptions de l'église officielle, quelle qu'elle soit. D'après Grotius, qui est presque le contemporain de
(1) Pol.^ V, 20.
[2) Notes
Juste-Lipse, « les choses sacrées rentrent dans les attributions du Souverain (i); » d'où, pour lui, le droit de sévir, qu'il refuse catégoriquement aux pasteurs d'après la parole de saint Paul interdisant à « tout évêque de se faire exécuteur de la sentence, ~ir./-r,^ 5i (2). — ce Dieu n'a donné à lEglise aucun pouvoir séculier, imperium (3). » Ainsi, au xvi^ siècle, et c'est l'excuse de Juste-Lipse, les deux écoles opposées professent le même principe qui répugne à nos instincts modernes.
Au siècle suivant, Bossuet, reprenant la thèse de Lactance, n'aura pas la timidité de Juste-Lipse : a Le Prince, dit-il (4), doit employer son autorité pour détruire dans son Etat les fausses religions. Ceux qui ne veulent pas souffrir que le Prince use de rigueur en matière de religion, parce que la religion doit
(i) Circa sacra, i.
(2) Id., iV, 85.
(3) Id., IV, 88.
(4) Po/., vu, art. 3.
être libre, sont dans une erreur impie. » C'est la pure doctrine de l'Eglise; nous préférons cette franchise brutale aux invocations hypocrites que nos ultramontains adressent à la liberté. La Réforme, nous lavons vu par Grotius, n'était guère moins intolérante à cet égard. Le doux Mélancthon confère au pouvoir civil le droit et le devoir de punir les hérétiques et les blasphémateurs. Le sage Théodore de Bèze réclame contre eux la peine de mort, justifie par là le meurtre de Servet et s'élève contre la liberté de conscience qu'il appelle un dogme diabolique. Ce sont les théories du maître : d'après la discipline de Genève, si étroite et si dure, les ministres doivent déférer au magistrat les incorrigibles qui méprisent les peines spirituelles, et en particulier ceux qui enseignent de nouveaux dogmes, sans distinction (i). L'Institution chrétienne est sans ambages dans le passage suivant : « J'approuve une ordonnance civile, laquelle prend garde que la vraie reUgion ne soit publiquement violée et
(i) Bossuet, Poî. X.
JUSTE-LIPSE. 24f
pollue par une licence impunie (i). jj Ainsi^ aux xvi^ et XVI i^ siècles, les deux écoles, on peut le dire, rivalisent d'intolérance. Le fait est constaté par un publiciste éminent, non catholique : ce Ceux qui, les premiers, dit Stuart Mill dans sa Liberté, secouèrent le joug de ce qui s'appelait l'Eglise universelle, étaient en général aussi peu disposés à permettre des différences d'opinions religieuses que cette église ellemême. " C'est dans la nature des choses : partout 011 se glissent les idées d'absolu, d'éternel, d'irréparable, le péril de l'intolérance est imminent 5 tout dogmatisme en est la source; les Socrate et les Platon eux-mêmes sont intolérants (2). Ce n'est qu'au xviii^ siècle et au nôtre qu'on rencontre la vraie doctrine, celle de l'avenir. « Il faut éviter les lois pénales, dit Montesquieu (3), en fait de religion. » De nos jours, un esprit rare sympathique, sincèrement
(2) Alfred Fouillée, Revue du 15 août 1883.
religieux, le Suisse Vinet, résume toute notre pensée en pareil sujet. « Nous ne reconnaissons à aucun pouvoir politique le droit de imelle et de ^iV^cno/2 d'un culte particulier (i). n Plus jeune et dix ans auparavant, dans une lettre particulière, il est vrai, il se prononce avec plus de verdeur encore et d'énergie : « Les relations qu'on a établies entre l'Etat et la religion, entre la société politique et le royaume des cieux, me paraissent adultères et funestes. »
Revenons à Juste-Lipse que nous comprenons mieux d'après ce qui précède, et reprenons le fil de ses déductions.
Outre qu'un Etat dûment organisé n'admet pas de religion nouvelle, « il ne doit, d'après lui, en conserver qu'une seule, jj s'il y en a plusieurs (2). Ceci était trop directement à l'adresse des protestants, pour que le professeur de Leyde ne se crût pas tenu à une justification : ce Ce n'est pas une curiosité vaine qui me porte
(i) Liberté de conscience, avertissement, 1854.
(2) Pol., IV, 3
à traiter cette question, mais l'intérêt général et l'état présent de TEurope que je ne puis considérer sans larmes. Les chefs de la république chrétienne se heurtent les uns contre les autres; des milliers d'hommes ont péri et périssent tous les jours au nom de la religion; puis-je me taire? » Nobles et touchantes paroles, qui atténuent l'erreur du pubhciste par la sincérité de l'accent et de la douleur vraiment humaine qui l'accable. Mais, dans un pays où le catholicisme et la Réforme s'agitent cote à côte et de si près, proscrire Tune des deux religions au profit de l'autre était un singulier moyen de maintenir l'union. Ce n'est pas tout : la doctrine du publiciste pousse ses conclusions à l'extrême et respecte de moins en moins la liberté des âmes; il fallait s'y attendre après de telles prémisses : « Pour moi, dit-il, c'est un crime d'Etat que mal parler de Dieu (on sait ce que les sectaires entendent par là) et de la religion reconnue, aussi bien que d'inciter les citoyens à penser de même. » Que de crimes pourtant au nom d'une telle maxime ! C'est encore l'Antiquité dont, par
malheur, Juste-Lipse s'inspirait trop, qui l'a nettement formulée et trop souvent appliquée. Platon ne motive-t-il pas la mort de son maître^ quand il inscrit dans ses lois le droit de proscrire le citoyen qui n'aurait pas sur la Divinité l'opinion établie? Le Moyen- Age, si terrible dans ses pénalités contre toute atteinte à la foi, n'a rien innové sur ce point, et nos temps mêmes, si l'on scrute les cœurs, ne sont pas à cet égard à l'abri de la critique : pour le vrai croyant, la tolérance n'est qu'à la surface, le Compelle imrare reste toujours la pensée de derrière. La faute en est aux politiques comme aux docteurs, qui ne comprennent pas leur rôle : s'ils voulaient considérer une chose bien élémentaire cependant, à savoir que la foi ne relève que du sentiment, incompressible de sa nature; si docteurs et hommes d'Etat avaient une confiance absolue dans la valeur ou dans la certitude de leurs idées mystiques, ils renonceraient à la persécution qui est une énormité; Dieu n'aurait pas besoin d'eux pour se défendre.
Toute offense à la religion est donc un crime
d'EtaCj au xvi^ siècle; évidemment elle ne peut pas rester impunie : « Rois^ punissez les incrédules, s'écrie saint Cyprien (i) et avec lui tous les Pères, si vous ne voulez pas être punis à leur place. » A une aussi sainte école, Juste- Lipse ne peut être que pour la répression, pourvu qu'elle soit opportune et sans péril ; car il ne faut pas compromettre le bras qui frappe : « Tenons pour certain qu'il faut sévir contre les perturbateurs, quand il n'en résulte pas un grand trouble. » On démêle, sous cette restriction prudente, comme un blâme pour la politique maladroitement cruelle de Philippe II, cause première de la révolte des Gueux : Juste-Lipse a vu et se souvient. Mais, si le Prince diffère la punition, que ce ne soit que momentanément ; l'Eglise peut attendre sans renoncer à sa règle constante, qui est de sauver l'âme coûte que coûte, même par la perte du corps. Faut-il sévir aussi contre la foi individuelle, quand elle ne se traduit pas au dehors? « Non dans les temps calmes ; j:» c'est déjà quelque chose, et Juste-Lipse montre au
(i) Depœnis.
2fO JUSTE-LIPSE.
moins un semblant de pudeur. Bodin, quoique moins engagé dans la lutte et partant plus dégagé d'espritj n'a même pas gardé cette demi-modération. Il n'établit aucune distinction : « Celui qui doute s'il y a un Dieu, mérite qu'on lui fasse sentir la peine des lois, sans user dargumenis (i). » Un inquisiteur n'aurait pas mieux dit; trente-deux ans après, 1619, les juges de Vanini furent de cet avis. « En temps de trouble, je ne sais, » ajoute Juste-Lipse (2). Les citations qui viennent à la suite, indiquent assez qu'il n'est pas pour la rigueur : « En ce cas, je n'accuse personne, je me tiens tranquille et je me tais (3). » En matière de croyance individuelle, il incline visiblement pour la seule persuasion, et au xvi^ siècle, c'est un mérite assez rare, nous venons de le voir. Si ce n'est pas de la tolérance, mot alors à peu près inconnu, c'est du moins une prudence qui a son prix.
A cette date néanmoins, le principe, sinon le
(1) Rêp. II, 5.
(3) Id.
JUSTE-LIPSE. 2fl
mot de wlcrance, était connu^ proclamé : « Brûler les hérétiques est contre le Saint-Esprit, jj avait dit Luther. Un peu plus tard, l'Anglais Thomas Morus avait trouvé le mot et prêché la chose 5 la découverte vaut la peine de nous arrêter un instant sur son auteur, qui passe trop pour un utopiste. Voici le passage de son livre qui résume la question à peu près dans notre sens : ce Le premier principe des Utopiens est la Tolérance. Dès quUtope se fût rendu maître de rile, il se hâta de promulguer un édit portant libre exercice de toutes les religions. Il eut sans doute raison de penser que l'absurdité la plus révoltante était de vouloir régir et violenter les consciences, de vouloir à main armée contraindre un homme à quitter la religion de ses pères. On ne tourmente ni les matérialistes ni les athées; on ne les condamne point au supplice, parce qu'on est intimement persuadé qu'il n'est pas au pouvoir de l'homme de changer à son gré les idées des autres et de dominer sur les façons de voir, de sentir et de penser (i). »
(i) Utopie, II.
2f2 JUSTE-LIPSE.
Ceci s'écrivait sous Henri VIIIj presque aussi absolu dans ses caprices de tyran que Philippe II dans son fanatisme de dévot, princes tous les deux peu commodes^ on le sait, en face d'une résistance quelconque. Thomas Morus ne s'en aperçut que trop : catholique fervent et convaincu, il mourut pour sa foi. A lui donc surtout l'honneur d'avoir posé ouvertement un principe que nos philosophes du xvm*^ siècle, 'Voltaire en tête, auront seuls le crédit de vulgariser, sinon de faire prévaloir d'une manière définitive. Sous ce rapport, nous ne sommes pas encore au but. Notre paresse, pour le dire en passant à propos de tolérance religieuse, s'accommode trop vite et sans vérification suffisante des traditions erronées et toutes faites de l'histoire ou de la critique. Il semble que notre siège soit fait. Il en est de la tolérance comme des libertés modernes : nous les croyons nées d'hier, parce que nous n'avons ni la patience ni le courage de fouiller les œuvres de nos pères. Aussi que de procès à reviser ! Pour rentrer dans notre sujet, et dans le même ordre d'idées, à coté de Thomas
Morus, le grand et premier apôtre de la liberté religieuse^ nous citerons Montaigne et Grotius, qui, Tun sous une forme enveloppée, mais transparente, l'autre sans détour, ont eu la hardiesse de la tolérance j on verra ainsi qu'elle n'a pas surgi toute armée du cerveau des philosophes et des Encyclopédistes du siècle passé, ce Prou de gens ont pensé, dit Montaigne (i), qu'on ne pouvait s'en prendre à nous que de ce que nous faisons contre notre conscience, et sur cette règle est fondée l'opinion de ceux qui condamnent les punitions capitales aux hérétiques et mécréants. » Autre part, il est plus saisissant encore : « Après tout, c'est mettre ses conjectures à bien haut prix que d'en faire cuire un homme tout vif. ':> Or, Montaigne écrit après la Saint-Barthélémy et au centre des fureurs de la Ligue. A quelques années de là, un Français encore, puisqu il appartenait à la branche ainée des Montmorency, fixée en Hollande dès le xiv^ siècle, Montigny, n'avait-il pas osé dire, en
(i) Ess., I, 15.
présence de Philippe II qu'il servait, qu'il n'est pas permis de verser le sang pour cause de religion? On sait malheureusement ce que cette parole lui coûta. Enfin, a ce n'est pas seulement la tolérance religieuse que Grotius réclame^ mais la liberté de conscience, inconnue au xvi^ siècle par les Etats protestants aussi bien que par les nations catholiques (i). jj
Il est probable, non certain toutefois, que Juste-Lipse avait lu le livre de Morus dont le bruit a persisté jusqu'à nous, mais dont il ne parle nulle part; pour sûr, il avait lu les Essais. Est-ce par timidité ou de propos délibéré qu'il n'a fait son profit ni de l'un ni des autres? Ne dépassant pas le niveau de son temps, ne l'ayant même pas atteint sur ce point, il n'était pas mûr pour d'aussi généreuses théories. Il faut cependant ne pas omettre que, dans le texte de la Toliiique d'abord, nous l'avons vu, et dans ses Notes, il est encore le plus doux des persécuteurs, si l'on peut associer les deux termes. Témoin des
(i) Frank, Réformateurs, p. 316.
JUSTE-LIPSE. 2ff
excès de la Ligue sur laquelle il ne peut pas se prononcer, et partisan de Philippe II, il n'approche sans doute pas de Morus et de Montaigne, mais il fait preuve de modération même en Hollande : « Politiquement parlant, répond-il à son antagoniste de Leyde à propos des dissidents, je ne suis pas éloigné d'une légère coercition, pourvu que ce soit plutôt une menace qu'une violence. » Notons que la réponse à Théodore est datée de Louvain, i^'çf, et qu'il n'était plus au foyer même du calvinisme néerlandais; la modération, en ce cas, n'était pas de la prudence, mais de la conviction et de la sincérité. Rappelons aussi que les deux chefs attitrés de la Réformation n'étaient pas plus patients que lui. Dès I5'34, dans son traité sur l'autorité des magistrats, Luther s'est exprimé ainsi : « Le magistrat ne doit souffrir ni les assemblées secrètes, ni que personne prêche sans vocation légitime (i). 33 C'est une simple précaution de poHce, inutile sans doute; ce n'est pas précisément de
2f6 JUSTE-LIPSE.
l'intolérance. Calvin, ici plus libéral, dans son Institution chrétienne (i), amende cette doctrine, quand il dit : « U ne serait pas convenable d'accuser devant la justice terrienne celui qui ne voudrait pas obtempérer à nos admonitions. Cette puissance spirituelle doit être surtout séparée du glaive et de la puissance terrienne, n Ce sont bien là les véritables principes j mais on sait comment le dominateur de Genève y est resté fidèle.
Ceci n'est qu'une circonstance atténuante pour Juste-Lipse, ce n'est pas une absolution. Loin de là, et nous avons bien d'autres charges à lui imputer.
Son ordiodoxie est fort étroite, même pour le xvi^ siècle, son horizon vraiment trop borné : « Il ne faut parler de Dieu que selon les Ecritures, et s'enquérir de son essence est une vanité (i). 3J Trêve alors à toute recherche de l'idéal, trêve à toute métaphysique, si tout est
(l) IV, II.
(i) Notes.
JUSTE-LIPSE. 2f7
prouvé, si les Écritures ont tout dit. Mais l'Église a beau faire, Tespric humain regimbera toujours là-contre : l'honneur et le tourment de la pensée, c'est précisément de ne jamais s'arrêter dans son enquête. Conséquent avec lui-même, Juste- Lipse proscrit non-seulement ce que nous appellerions la libre-pensée, il proscrit, ce semble, la pensée même : on dirait que la pensée lui fait peur comme aux ultramontains. Il ne veut pas que le Prince protège trop les lettres : « Nous portons aux nues François P"" et Léon X, qui imprimèrent aux lettres un si puissant essor. A ne considérer que leur but, nous faisons bien ; si l'on regarde au résultat, je ne sais : ils ont donné, l'un à la France, l'autre à l'Italie, plus d'agrément et de lumières, mais ils leur ont aussi donné plus de mollesse (i). jj Si tous les catholiques étaient de cette force (ce qui n'est pas, hâtons-nous de le dire), il faudrait avouer qu' « on ne revient pas du catholicisme, v comme s'en plaint à tort, d'après nous, un protestant de marque (2).
(.) Pol, II, 17.
(a) H. -F. Amiel, Journal, p. 77.
iyS JUSTE-LIPSE.
Non^ grâce à Dieu^, tous les catholiques ne sont pas des îgnorannns . Par contre, si Juste-Lipse redoute la lumière pour les classes moyennes, pour les masses, il ne la redoute pas pour la noblesse : « Qu'on ne s'adonne pas trop à Tétude, que tout le monde ne s y adonne pas; que l'étude soit l'apanage surtout de la noblesse. 3:> La noblesse étant le soutien naturel de l'autel et du trône, nul danger à ce qu'elle s'instruise; l'examen, l'observation, la recherche philosophique ne sont des armes redoutables qu'entre les mains des simples citoyens qui n'ont d'autre intérêt que la vérité : les bénéfices, les honneurs ou les places de la monarchie, comme de rEgHse, ne sont que pour les grands ; donc les grands, amis ordinaires de l'ordre établi, conservateurs par essence, sauront seuls faire de l'instruction un usagfe avantageux à l'état de choses de leur choix.
Ne croyez pas que Juste-Lipse n'en veuille qu'à la philosophie, à la science qui éclaire l'homme sur ses droits et sur ses devoirs. L'éloquence, le barreau, ces deux armes puissantes, mais dangereuses des régimes libres, ne sont pas
JUSTE-LIPSE. 2f9
mieux traicésj à Texemple de Louis XI^ il supprimerait volontiers les avocats : «Cette avocasserie, causidîcina, la vraie plaie de la France, n'existerait plus, si ce prince eiit vécu davantage ; puisse-t-il en venir un autre qui empêche ces vipères de siffler ! Pourquoi dissimuler ? Cette profession d'avocat, fléau de 1 Europe, n'est qu'un brigandage permis, concessum latrocinium (i). » Le mot est dur même dans de simples notes. Mais ilfautavouer que le xvi^ siècle s'est fait ici le complice de Juste-Lipse, comme s'il n'avait eu affaire qu'à des Pathelin. C'est un signe du temps; notonsle au passage. Thomas Morus, que nous écoutions tout à l'heure avec respect, quand il nous annonçait la tolérance, paraît ici l'inspirateur du maître de Louvain : « Les Utopiens, dit-il, excluent du sanctuaire de la justice ces dangereux avocats qui se chargent volontiers des plus mauvaises causes, qui ont l'art de les colorer du plus beau vernis, et qui, à la faveur de leurs commentaires insidieux, parviennent à faire
(i) Notes.
absoudre le coupable et condamner l'innocent (i). » Mariana^ qui nest pas un rêveur, qui ne Test même pas assez, puisque c'est un jésuite, n'est pas tendre non plus pour le barreau : les termes de mépris abondent sous sa plume : ce La force et l'adresse d'un Hercule ne suffiraient pas à nettoyer les écuries des gens de lois, leguhiorum (2). 3) — « Quelle abomination, perversùaSy que cette multitude de gens, avocats, greffiers ou procureurs, qui par leurs tergiversations, leurs prévarications, leurs délais, vivent en quelque sorte de la misère d' autrui (3). » Hotman, jurisconsulte lui-même, esprit sérieux, un peu systématique peut-être, s'il est plus réservé dans la forme, est aussi sévère au fond; il déplore, dans le XX^ chapitre de sa Franco-Gallia, l'accroissement des procès et le règne de l'avocasserie, ars rabularia, dit-il avec dédain. Quelques années après, Hobbes est tout aussi peu respec-
(l) ut. M, 215.
(3) De Rege, 1, 2.
(3) Id., III, I.
tueux : « C'est le mécier de l'éloquence de faire paraître le bien et le mal, l'utile et le dommageable, l'honnête et le déshonnête plus grands qu'ils ne sont en effet, et défaire passer pour juste ce qui ne Test point (i). :>:> On trouverait les mêmes plaintes dans le grave Budé. Légistes éminents, HotmanetBudé remontent à la source du vice social de fépoque, et s'en prennent à cette vénalité des charges, véritable cancer de fancien régime, qui ne disparaîtra qu'en 1789. « De dix mille individus, dit Hotman, qui remplissent, en France, les devoirs déjuge, à peine en trouveraiton quatre qui n'aient pas payé leur fonction à beaux deniers compt3.ms, prœsemi pecunià (2). » Il faut entendre findignation de Montaigne, lui qui s'émeut si rarement, en face d un abus aussi criant! « Qu'est-il plus farouche que voir une nation où par légitime coutume la charge de juger se vende (3)? 3j Michelet explique bien, à
(i) De Cive, x, li
(2) Contra Matharellum, in fine
notre sens, le discrédit de la basoche au xvi^ siècle, ce Les procureurs (il aurait pu dire, et les avocats), classe immense qui pullule sous Louis XII, étouffent le droit, l'entourant, pour cacher leurs vols, de répineuse et noire forêt d'une nouvelle scolastique fi). » Toutes ces accusations sont fondées dans une certaine mesure ; mais le xvi^ siècle et Juste-Lipse ont eu le tort de confondre dans le même anathème les rhéteurs peu scrupuleux que personne ne défend, avec les avocats qui méritent notre estime, quand ils réalisent, comme Démosthène ou Cicéron, Lemaître, Patru ou D'Aguesseau, fidéal du vieux Caton, vi}- bonus dicendi periius : et ces avocats n'ont jamais été tout à fait rares.
Juste-Lipse n'est pas mieux disposé, on s'en doute, pour la presse, cette arme redoutée, nécessaire à la liberté, mais dont on mésuse trop souvent. « Méprisez de telles calomnies ; faites mieux, punissez-les comme l'exige votre charge, » écrivait-il aux magistrats de Francfort,
(i) Ren. p. 502
JUSTE-LIPSE. lÔ']
à propos d'un méchant discours qu'un éditeur de Zurich avait publié sous son nom. Comment s'étonner alors qu'il fasse au clergé la part si large dans sa République ? Le clergé dont il parle, le clergé de son choix, ne range-t-il pas parmi les œuvres de Satan la liberté de la presse aussi bien que toutes les autres libertés ? Une encyclique célèbre nous a édifiés sur ce point. Voilà pourquoi, dit Juste-Lipse, « les hommes religieux, ceux qui connaissent la loi divine, doivent siéger au conseil des princes. » Ces idées sont empruntées aux Notes déjà citées ; mais elles rendent fidèlement sa pensée. Ces Notes ont été provoquées, ce qui ne les excuse pas, par les critiques acerbes adressées à son œuvre ; elles en font donc partie intégrante. Des catholiques même auraient, paraît-il, désapprouvé, dans le texte original, l'excès de certaines doctrines. « Ce que vous me dites sur la religion, écrit-il à l'un de ses amis (i), je m'en suis aperçu ou d autres m'en ont prévenu ; voilà
(i) II, 1594.
pourquoi je refonds ma Politique avec les adoucissements demandés. » S il ne se rétracte pas, il s'adoucit, en effet, et ces Notes sont bien un commentaire moins tranchant de son iv^ livre; car nous ne sommes pas sûr quil ait donné suite à la refonte dont il parle dans cette lettre. Les objections dont il se plaint avec le plus d'amertume dans ces Notes, partaient en général de la Réforme, mais aussi de la Renaissance laïque. En effet, « le coup de génie de la Renaissance a été de revenir à la philosophie, à la science, à l'art vrai, à la raison en dehors de toute révélation (i). 33 Or, la philosophie et la science, l'arc et la raison n'avaient certes pas à se louer de Juste-Lipse. La Réforme, mais plus timidement, arbore, elle aussi, le drapeau du rationalisme. Quant aux meneurs du Catholicisme, absorbés par la lutte présente, ils ne pouvaient pas, ils ne voulaient pas voir les choses du vrai côté 5 leur intérêt et leur passion de sectaires, leur attachement au.\ croyan-
(i) Renan, Marc-Aurè!e, p. $88.
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ces anciennes, leur interdisaient la mesure, le tact dans les matières controversées. Nous ne parlons pas, cela va de soi, de quelques caractères éminencs comme Lhôpital et de Thou, ni des deux génies qui dominent le siècle, Rabelais et Montaigne : ils n'avaient, ni les uns ni les autres, qualité pour décider ex cathedra. A part ces rares et généreux esprits, orthodoxes et réformés de moindre éclat ne touchaient pas sans danger à Tarche sainte de la théologie. Mal en prenait à ceux qui se lançaient, ce qui était fréquent alors, dans cette mer houleuse et semée d'écueils : Juste-Lipse ne les ménageait pas. « Cette démangeaison de parler, de discuter sur la religion qui possède les plus bas et les plus vils, a été et sera la cause de nos maux (i). « Cette démangeaison qui faisait le désespoir de Juste-Lipse et que Montaigne même, mais pour d'autres motifs, visait, non sans ironie, dans les lignes suivantes : « Les enfants et les femmes en nos jours régentent les hommes plus vieux et expé-
(i) Corr. liv II
rimentés sur les lois ecclésiastiques (i) ; cette démangeaison était précisément la caractéristique du siècle. Tout réviser, tout soumettre à l'analyse n'était donc pas, bien s'en faut, Tapanage des Protestants. Le sens particulier cependant, l'interprétation individuelle était si dominante de ce côté, que l'autoritaire Calvin jette déjà le cri d'alarme : » Plusieurs sont induits ou par orgueil et présomption, ou par dédain, ou par envie à se persuader qu'ils proufiteront assez en lisant en leur privé, ou méditant; dont ils méprisent les assemblées publiques et pensent que la prédication est superflue (2). » Ici Calvin donne la main à Juste-Lipse, parce que tous deux, en fait de Foi, ils ne reconnaissent que Pautorité consacrée, le dogme expliqué par le prêtre seul. Les théories de Juste-Lipse, malgré cela, prêtaient le flanc sous tant de rapports, quelles ne pouvaient rester sans réponse, et la réponse ne se fit pas attendre à Leyde même, avant le
(i) Essais, I, 56.
(3) Ins. IV, I .
départ définitif. Assistons, pour un instant, à ce tournoi d'injures et de récriminations ; c'est encore une des faces, non la moins curieuse, du xvi^ siècle.
Ce Diodore auquel Juste-Lipse consacre une Réponse à la suite de sa Politique, n'est autre que Théodore Cornhert, probablement un de ces pasteurs libres de Leyde, comme il y en avait déjà en Hollande vers 1^90. Nous n'avons pas vu son libelle ; mais d'après la Réplique, on croit distinguer un homme d'âge et peu lettré. « Quel est ton langage, lui dit Juste-Lipse? celui du peuple, sans portée par conséquent, et tu n'as qu'une m.édiocre teinture du Latin. » Sa culture n'était pas grande non plus et il avait eu la maladresse de faire un crime à son adversaire d'invoquer à l'appui de ses thèses Aristote et les Anciens qu'il n'avait pas l'air de connaître. « Tu voudrais, avec quelques-uns de tes pareils, lui répond Juste-Lipse, anéantir la littérature antique. » Enfin, dans une de ses lettres, il avait eu le malheur de mettre Auguste parmi les persécuteurs des chrétiens. Son savoir était donc
peu fait pour donner du lustre à ses attaques, bien qu'il fût difficile à Juste-Lipse de les réfuter. Puis, suivant une mode trop générale de tout temps, il avait prodigué à Toeuvre de son antagoniste les termes de « fatras, mélanges ineptes, pot-pourri, ^y Tort plus grave, il lui avait reproché d'être à la solde des Etats de Hollande. Juste- Lipse répond, non sans dignité, que « ses émoluments ne sont ni élevés, ni bien dignes d'envie, et que, d'ailleurs, il est prêt à y renoncer, s'il est à charge à qui que ce soit. » Jusque-là le beau rôle lui reste ; mais la bile l'emporte à son tour, bien qu'il déclare à plusieurs reprises que ce sa nature, ses moeurs et sa santé répugnent à la lutte, » et son aménité vaut celle de Cornhert. Cornhert n'est pour lui « qu'un imposteur que ses amis mêmes ne peuvent sentir, un caractère inquiet, troublé, qui ne se plaît qu'aux disputes (i). » C'est l'éternel refrain, nos con' tradicteurs ne sont jamais que des brouillons. Mais voici, pour nous modernes, qui dépasse la
(i) Lettre aux États.
mesure : il faut être « un gros melon, homo pepone insulsior, pour revendiquer la liberté de s'en prendre à n'importe quelle religion (i). n Il n'y a pas à dire, nous sommes nous-même sous le coup de cette épithèce ; mais nos Juste- Lipse sont mieux élevés.
« Quoi ! c'est un crime, à tes yeux, de mettre un homme à mort pour cause de religion, quand cet homme est an séditieux, un franc impie, un blasphémateur, » s'écrie Jusfe-Lipse (2) ? Précisément, voilà la doctrine qui révolte Cornhert. Il y aura, toujours d'après la même doctrine, quatre sortes de peines contre les hérétiques : l'amende, l'ignominie, l'exil et la mort. « J'irais, ajoute Juste-Lipse, jusqu'à admettre la marque au front. » Sommes nous au xiii^ou au xvi^ siècle } Il n'y a point de xvi^ siècle pour l'église catholique : pour elle la vérité est une, immuable dès l'origine ; ne l'oublions pas. Dans sa Réponse, Juste-Lipse consent tout au
(i) Ad Dialogistam.
(2) Id
plus à une distinction : « Je n'entends pas qu'on punisse tous ceux qui se trompent en religion, mais les seuls perturbateurs, n et il en fait deux catégories auxquelles il applique vaguement des peines différentes : « Ceux qui dans leur enseignement, dans leurs écrits, dans leurs conciliabules prêchent ouvertement un dogme nouveau en dépit des magistrats et des lois, et ceux qui, sans importer de culte nouveau, trahissent et sapent en public la religion établie par leurs discussions et leurs arguties. » Nous sommes de Tavis de Cornhert : pour être moins dure, la menace est tout aussi draconnienne. En demandant au bras séculier la répression de l'hérésie turbulente, Juste-Lipse nous dira qu'il a surtour en vue le bien de lEtat et de la société qui, d'après lui, ne peuvent pas subsister avec la liberté que réclame la Réforme. C'est la politique orthodoxe et sacrosainte de Bossuet : « Le Prince ne souffre pas les impies, les blasphémateurs, les parjures, ni les devins (i), » et
(1) Pol. vil. art. 5.
Louis XIV ne tardera pas à le prouver en révoquant lEdit de Nantes. Les ultras, les fanatiques de toute provenance partageaient alors comme aujourd'hui l'opinion de Lactance, que ce la religion et la crainte de Dieu maintiennent seules les sociétés humaines. 3:> ■ — « L'emprisonnement de Grotius^ dit Bossuet^, et des autres chefs Arminiens et le supplice de Barnevelt font assez voir comme on était libre en Hollande sur cette matière (i). » C'est de bonne guerre de la part de Bossuet; mais cela ne prouve qu'une chosCj c'est que, de son temps, Protestants et Catholiques se valaient à peu près en fait de tolérance. En vain les dévots à courte vue, et ils s'appellent légion, persistent-ils, comme nous le lisions dernièrement (2), à soutenir que « on ne peut croire en Dieu sans affirmer par là que l'athéisme est coupable. » Nous commençons à ne plus comprendre que les empires, dans leur action purement terrestre, dans leur essence
(i) Pol. XIV, p. 291
(3) Revue des Deux-Mondes, 15 octobre 188/.
propre, ne puissent vivre sans une religion, sans une foi légale. Laissant de côté Texemple des Etats-Unis d'Amérique, de la Hollande moderne et de la Suisse, où règne la liberté des cultes, pays où Ton constate une piété profonde et respectée, la science nous démontre tous les jours davantage que les bases de la société laïque reposent ailleurs. Nous sommes donc ici pour Cornhert contre Juste-Lipse.
Si Diodore-Cornherc n'était pas un adversaire instruit, bien qu'il eût, paraît-il, traduit Homère, il ne manquait ni de force ni de justesse dans la discussion : il avait saisi dès l'abord le point faible de Juste-Lipse. Il l'accuse, à bon droit, d'avoir emprunté sa doctrine à Granvelle, l'agent inexorable des rigueurs exercées contre la Réforme en Belgique ; l'argument portait coup. Catholique convaincu, nous le savons, élève des Jésuites par surcroît, Juste-Lipse, en pensant comme Granvelle, n'était que fidèle à la tradition. Diodore, lui, s'en dégageait trop, en proscrivant la littérature ancienne, qui venait de réveiller l'humanité. Il appartenait, j'en ai peur.
à la famille de ces esprits fermés de la Réforme, pour qui la Bible répondait à toutes les aspirations de fesprit ; c'était la maxime, justement contestée, de Calvin prise à la lettre, que c( l'Ecriture est la règle du bien et du mal (i). ^^ Cornhert était, en tout cas, un de ces républicains enthousiastes, exclusifs, un Anabaptiste probablement, qui voyait des Antéchrists dans tous les monarques : « Sur cent princes, dit-il, à peine un de tolérable 5 ce ne sont pas des rois, mais des tyrans 5 ce ne sont pas des sots, mais des fous, n Cette opinion trop radicale, qui n était pas rare dans le camp de la Réforme, ne pouvait aller à Juste -Lipse, royaliste d'instinct, par conséquent ennemi d'une secte qui tendait, croyait-il à labolition de la royauté, qui régna tollunt (2). De là ses colères contre » ce souffle empesté, » qui s'était répandu sur le siècle.
(i) Inst. III. 4.
(2) Corr. Il, 252.
RAPPORTS DE l'ÉGLISE ET DE l'ÉTAT.