‹ Un publiciste du XVIme siècle: Juste-LipseChapitre 2 sur 14 · ORIGINE ET PREMIÈRES ANNÉES DE JL'STE-LIPSE · texte numérisé non relu

ORIGINE ET PREMIÈRES ANNÉES DE JL'STE-LIPSE

^^^Yj^i^u STE-Li FSE naquit le if novembre ^yv I j^ ^ ^^^ ^ ^ ^^^.^ milles de Bruxelles

*U^^ et de Louvain , au village d'Isch dont il parle souvent pour en vanter le bon

air, les eaux pures et ie sire charmant (i). Son père et sa mère appartenaient à des familles connues depuis plus de cent ans^ à Bruxelles, par leur fortune et le rang qu elles occupaient dans la bourgeoisie. « Mon aïeul, Nicolas Lipse, vécut dans le calme de Tétude ; mon grand-oncle, Martin Lipse, avait comme savant fait la connaissance d'Erasme (2). 33 Dans une parenté plus éloignée nous trouvons un conseiller du roi, Guillaume Breugel, dont Juste ne partage pas les opinions, mais avec lequel il conserve cependant quelques rapports : « Si nos discordes et nos troubles civils ont obscurci quelque peu le soleil de notre intimité, ils ne font pas entièrement éteint (3); jj ce qui ne doit pas étonner au XVI^ siècle et aux Pays-Bas. Il sortait donc de l'une de ces maisons Brabançonnes oii le commerce avait probablement apporté l'aisance et la distinction. S'il naquit à Isch, c'est que sa mère

(1) Tom. II, 159, Ed. Plnntin.

possédait une campagne dans les environs et que son père y avaic aussi des propriétés.

D'après le chanoine Aubert Mirée, à qui nous devons une courte notice que Plantin a mise en tête de son édition, Juste-Lipse navait qu'une sœur et fut le dernier de son nom. Il montra de bonne heure les plus heureuses dispositions et fut mis, à six ans, dans une école de Bruxelles. Il y avait eu, nous l'avons vu, des lettrés dans sa famille, et son père avait reçu lui-même l'éducation forte et sévère de son temps ; ce qui explique qu'on l'ait confié si jeune à des mains étrangères. Malgré des soins si précoces, notons, comme il l'a fait lui-même, qu'il n'eut jamais une bonne écriture, « puisqu'on pouvait à peine déchiffrer ses autographes (i). 3> Il avait cela de commun avec son contemporain, notre xMontaigne, « qui peignait insupportablement mal (2). 3J Après les premiers éléments, il passa à la grammaire latine de Despautère, l'un des

(2) Essais, I, 39. Édition de 1639.

premiers en date de ces maîtres utiles et modestes, auxquels nous sommes en partie redevables de la restauration des humaniiés en Occident. Despautère, par malheur, a rédigé ses traités en lann ; mais le temps n'était pas éloigné, quand il mourut (1^20), où la Réforme, par la voix de Calvin et de Luther, allait introduire dans les écoles comme dans les éo:lises l'usage plus rationnel des langues nationales. Il n'en reste pas moins, à côté de Port-Royal, avec Lhomond et Rollin, l'un des instituteurs de la jeunesse.

Avec le latin Juste-Lipse étudia le français, qu'il ne parvint jamais, dit son biographe, à bien parler et à prononcer correctement, quoiqu'il récrivît dans toutes les règles. Ses œuvres complètes, sa volumineuse correspondance même, ne renferment pas une ligne de français ; en sorte qu'il nous est impossible de contrôler le dire de Mirée. A dix ans, l'enfant quitta Bruxelles pour le collège d'Ath, dans le Hainaut, où on le remit à la grammaire. « D'après la mauvaise habitude de nos écoles, ajoute non sans raison

Mirée, les maîtres consacrent un temps infini aux règles, aux questions grammaticales, et n'arrivent jamais ainsi au sanctuaire des belleslettres jj. Juste-Lipse se plaindra, à son tour, que de son temps on perdît trois ans à ce genre d'exercices : « Le plus grand défaut de notre enseignement, c'est la variété des grammaires. C'est, entre pédants, une affaire de parti : chacun donne la préférence à celle-ci ou à celle-là, par ce qu'un rival aura fait un autre choix (i). » iMontaigne, dont nous avons un excellent chapitre sur l'éducation, ne pense pas autrement : « On nous tient quatre ou cinq ans à entendre les mots et à les coudre en clauses (2). » Malgré de notables progrès sur cette madère, le reproche, pour avoir près de trois siècles, serait-il déplacé de nos jours ?

Après deux ans de séjour à Ath, Juste-Lipse aborda les vers latins et parut, l'année suivante, pour le collège des Jésuites, à Cologne. Là

(1) II, 62. Correspondance.

comme ailleurs, il fut toujours le premier de sa classe pour le grec qu'il y commença, mais qu'il n'approfondit jamais, pour la rhétorique et la philosophie, qui le captivèrent davantage. Il nous parle lui-même, avec la candeur qui le distingue, de sa précocité : « A peine âgé de douze ans, j'ai composé, j'ai prononcé des discours ( i ) . » Son ardeur était telle que ses professeurs étaient souvent obhgés de lui retirer les hvres des mains. Mais c'était la philosophie qu'il préférait, comme il l'a prouvé plus tard. Esprit naturellement excessif et sérieux, poussé peut-être aussi, sans qu'il s'en doutât, par la méthode insinuante de ses directeurs, Juste-Lipse eut alors l'idée d'entrer dans l'ordre des Jésuites. Cette milice redoutable, qui comptait quelques années d'existence, en était à son premier feu d'un prosélytisme qui ne l'a jamais quittée. Nous sommes, de plus, en plein XV 1^ siècle, où les caractères, surexcités par la Réforme, inclinaient généralement vers les extrêmes. Par bonheur, les parents de Juste-

JUSTE-LIPSE. 2f

Lipse, quoique purs catholiques, craignant de voir le seul être, capable de perpétuer leur race, disparaître dans le sacerdoce, le ramenèrent à Louvain, verslàgede seize ans. Le jeune homme n'en resta pas moins toute sa vie Tami des bons pères, ce Pourquoi n'avouerai-je pas l'attachement que je porte à cette société ? J'aime cet ordre et j'en aime aussi les membres (i). » Cet attachement ne sera pas sans une fâcheuse influence sur sa conduite et sur ses écrits.

Lorsque Técolier eut achevé sa philosophie, il apporta le même zèle aux lettres antiques , à cette philologie qui devait être son vrai titre à la réputation méritée dont il a joui de son vivant et depuis; science nouvelle et qui naquit avec son siècle. C'est alors qu'il se lia d'une amitié durable avec Louis Carion de Bruges, avec Antoine Delrieu, à qui nous devons de bons commentaires sur les tragédies de Sénèque le philosophe, et avec André Schott d'Anvers, qu'il eut même quelque temps pour disciple (2),

(i) II, 130.

(a) II, }i}.

savant annotateur de Sénèque le père. Ce sont les premiers noms à inscrire dans cette longue liste damis et de correspondants, dont nous aurons plus loin à dire un mot et qui ont jeté de réclat sur une renommée trop obscurcie depuis. L'année même du décès de son père (if6y), qui ne précéda que de fort peu dans la tombe sa mère, morte dhydropisie, Juste-Lipse entreprit l'étude du droit. On n'avait pas encore introduit dans l'éducation la manie de spécialiser les esprits, si le mot n'était pas aussi mauvais que la chose : on faisait parcourir à la jeunesse le cercle entier des connaissances nécessaires au développement normal de ses facultés. Les éléments, la grammaire, la rhétorique, la philosophie, le droit et la médecine entraient ensemble dans les études d'alors. Juste-Lipse qui ne passe que pour un humaniste, non-seulement approfondit le droit, mais encore l'enseigna quelque temps. C'est à Louvain, quelques années plus tard, après son voyage en Italie, qu'il obtint en séance publique et devant une affluence considérable le titre de jurisconsulte, de docteur, comme nous

dirions aujourdhui. Il nous donne lui-même, grâce à ses démêlés avec Cornhern qui lui contestait ce titre^ la date précise de la soutenance de ses thèses; c'est en 1^77, avant la bataille de Gembloux. Nous nous expliquerons plus loin sur ce Cornhert et sur sa lutte contre Juste- Lipse. Mais, sauf l'année où il professa le droit à Cologne, Jusce-Lipse n'usa jamais de son savoir, ni de son grade pour aborder les affaires, qui n'allaient pas à son esprit surtout méditatif Le meilleur fruit, sinon le seul, qu'il retira de pareilles études, fut sa liaison avec notre grand Cujas que nous verrons figurer parmi ses correspondants. Il ne se hasarda pas davantage au barreau dans \in pays et à une époque aussi troublée que la sienne, et pour lequel, du reste, il n'avait qu'une estime médiocre.

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