JEU NESSE ET VOYAGES ; MARIAGE ET PREMIERS TRAVAUX
£*^^^^0N goût particulier, sa passion était vySC\^Îi pour l'Antiquité comme on commen- ^^^i;:^^ çait a la connaître alors, pour l'Antiquité latine surtout : la philosophie, la politique n'entrèrent que tard dans le rayon qu'il avait embrassé ; plutôt même, en ce qui concerne la politique, comme arme que comme préférence. Son premier essai en ce genre d'études, de délrichement en quelque sorte, fut son traité des Uariarum leciionum, où il s'attache à rétablir et à rectifier divers passages d'auteurs anciens mal interprétés ou mal présentés jusqu'à lui. Avertissons tout d'abord que, notre travail ne se proposant pas l'érudition pure, nous glisserons sur cette première œuvre de notre auteur et sur
celles qui vont suivre, jusqu'à sa Politique qui a spécialement attiré nos regards. Si nous citons ce début de sa jeunesse, c'est qu'il fit sa fortune auprès d'un haut personnage du temps, auprès d'Antoine Perrenot, cardinal de Granvelle et ancien ministre de Philippe 11 aux Pays-Bas, auquel il le dédia. Le rusé Franc-Comtois, qu'on a peut-être surfait dans ces derniers temps et que le xvi^ siècle ne tenait pas en si haute estime, peut être contesté comme politique. De Thou lui reconnaît une érudition rare, qui peut expliquer la faveur qu'il accorda aux Variarum leclionum, la connaissance des langues anciennes et une éloquence naturelle. Mais, d'après lui, la haine du protestantisme l'a fait passer pour cruel, asperior, et pour peu scrupuleux, pour un disciple, en quelque sorte, de Machiavel (i); alors comme aujourd'hui ce n'était pas un titre à la recommandation. Granvelle n'en était pas moins un esprit cultivé, bien à même d'apprécier le mérite littéraire. Fixé pour lors à
(1) Liv 88, p. 213.
Rome où il représentait l'Espagne, il s'attacha comme secrétaire Juste-Lipse, dont le vœu depuis longtemps formé de visiter la Ville Eternelle se trouva ainsi réalisé. « Granvelle Faccueillit avec empressement, et non-seulement le poussa à l'étude, mais y aida ses efforts (i). » A quoi notre jeune savant pouvait-il consacrer ces deux ans de loisir, sinon à déchiffrer des inscriptions encore inconnues, à chercher dans un examen attentif des ruines antiques une idée plus exacte d'une civihsation évanouie ? La Bibliothèque du Vatican lui fut ouverte, et c'est là qu'il lut les manuscrits de Sénèque, de Tacite, de Plaute et de Properce. Il ne néghgea pas non plus les autres bibliothèques tant publiques que privées , celles des Sforza , des Farnèse, entre autres. Rome alors se vantait à bon droit de posséder des érudits de premier ordre : un Muret, le maître de Montaigne, qui s'y étabht en if6o, après une affaire de moeurs qui lui fut justement suscitée en France et que l'on peut
(i) Tom II, 1 63.
voir détaillée dans de Thou (i), et y mourut en ifSy à l'âge de ^9 ans 5 un Paul Manuce, célèbre et docte imprimeur comme son père, le vieux Aide ; un Latinus Latinius ; un Fulvius Ursinus, de la famille des Orsini, passionné collectionneur de manuscrits rares et philologue distingué, que de Thou mentionne dans son histoire : « C'était un Romain très-versé dans le grec et le ladn, dont les recherches les plus attentives visaient les belles époques de l'Antiquité, qui vécut dans l'intimité du cardinal Alexandre Farnèse et mourut septuagénaire en lyço (2); 5:) et tant d'autres, ouvriers actifs, aujourd'hui oubliés, de la Renaissance. Si le cicéronien Muret fut le modèle de Juste-Lipse, bien qu'il soit difficile d'apercevoir dans la manière de celui-ci l'ampleur et la sérénité de l'orateur Romain, François Benzio fut un frère pour lui. Benzio n'était pas non plus le premier venu : a Natif d'Aqua-Pendente, en Tos-
(2) xxxiii, de Thou.
cane^ plus distingué encore par son mérite et son savoir que par son origine, il plaisait aux grands comme aux hommes de lettres par la sincérité de son caractère et la douceur de son commerce ; il seconda si bien les travaux de Muret qu'il passe pour le plus remarquable de ses disciples ; il mourut à Rome encore jeune, quatre ans après Orsini (i). jj Juste-Lipse vit aussi, mais en passant, Charles Sigonius, qui possédait au souverain degré Tart de lire et de se reconnaître dans les vieilles chartes.
C'était assurément mettre à profit sa résidence auprès de Granvelle. De retour à Louvain où il ne demeura qu'un an, il se fit remarquer par une vie studieuse et réglée, à un âge où les plus heureuses natures ont de la peine à se contenir. Mais nous n'avons pas affaire à une âme commune : grâce à sa complexion ou à son caractère, Juste-Lipse restera toujours l'homme de la règle et de la mesure. Il a dit quelque part, à propos de ce séjour à Louvain, qu'il y avait vécu adseve-
(i) De Tlioii, 109.
ram Catonis regulam. Ce n'est pas, malgré ce que la comparaison a de prétentieux, qu'il se condamnât jamais à la solitude du moine : quoi qu'ils fissent, les Jésuites, ses inspirateurs, ne l'amenèrent pas à l'ascétisme. Libre et dégagé de toute surveillance, il vécut la vie du monde, mais modérément, à sa manière. « Je payai mon tribut à la danse et aux gaies réunions d'amis, » lisons-nous dans une de ses lettres (i). Avec les principes qu'il avait reçus et la trempe de sa volonté, Juste-Lipse ne pouvait qu'effleurer de pareilles distractions.
Il pardt ensuite pour la Franche-Comté et s'arrêta à Dôle qui en était alors la ville savante et comme la capitale, puisqu'elle avait son parlement. Bien qu'il ait eu de nombreuses relations en France, comme nous le verrons plus loin, c est le seul voyage qu'il y fît. Philippe-le-Bon, duc de Bourgogne, avait fondé à Dôle une université qui ne fut pas sans éclat et que soutenait la faveur éclairée du parlement. Etablie
(i) II, i6i.
sur le principe de la liberté, puisque les étudiants en élisaient le recteur, elle a eu une existence de 2^0 ans. La médecine y brillait à Tégal des autres facultés et attirait un nombreux auditoire de Français et d'étrangers. Nous savons déjà les études diverses auxquelles s'était livré notre érudit ; ajoutons-y la médecine qu'il apprit dans cette université et dont plus tard, attaqué d'une tenace maladie du foie, il eut à se servir pour son compte. Connu par son premier travail et par son savoir, patronné par Granvelle, tout puissant dans la province, et par les personnages plus haut mentionnés, il fut bientôt lié avec les professeurs de Dôle, qui lui conférèrent à l'unanimité et en séance solennelle le grade de docteur. C'était alors un titre honorifique, il est vrai, plutôt qu'une preuve de ces connaissances indispensables et variées que l'on impose à nos docteurs m.oderncs ; mais un titre qui mettait en évidence le candidat qui l'obtenait. A cette occasion et pour remercier l'Académie, Juste- Lipse prononça l'éloge d'un célèbre médecin du temps, son compatriote Victor Giselin. Natif
JUSTE-LIPSE. 3f
de Saint-Ford, près dOsrende, et d'une ancienne famille, ce Giselin avait fait ses premières études à Louvain^ à coté de Juste-Lipse, à peu près du même âge que lui. Quoique pauvre, il Favait accompagné à Dôle, où il avait pris aussi, mai s par nécessité, le grade de docteur. Son goûc était pour les lettres, où il s'était déjà fait un nom par ses commentaires sur plusieurs auteurs anciens que Fhistorien de Thou, à qui nous empruntons ces détails (i), a pris soin d'énumérer. L'éloge qu'en fît Juste-Lipse, tout brillant qu'il était, ne rendit pas Giselin plus attaché à sa profession : plus ami de la muse (car il était poète à ses heures,) et du loisir que de son gagne-pain, il vint s'éteindre jeune encore et dans la misère, près de Dunkerque, en i fQo, seize ans avant son apologiste. Cette station dans la cité Comtoise où il fit une courte maladie, et ce discours laissèrent des traces dans la mémoire de Juste- Lipse ; nous trouvons longtemps après, dans une lettre de i ^94 au Dolois Frossard de Broisse,
(i) Liv. ioo.
dont le nom, croyons-nous, n'est pas éteint dans le Jura, le passage suivant : « J'ai vécu jadis dans votre ville, mais pas longtemps ; j'y ai même donné en public un faible spécimen de mon esprit et de mon éloquence, à supposer que j'en aie la moindre étincelle. Je voudrais bien savoir si cette école est encore aujourd'hui florissante (i).
De Dôle il prit la route de Vienne et se rendit à la cour de Maximilien 11, prince tolérant pour l'époque, puisqu'on le soupçonna de pencher vers la Réforme, qui, sur la recommandation de Granvelle sans doute, lui fit un accueil empressé pour le garder auprès de sa personne. xMais les offres les plus honorables restèrent sans effet : Juste-Lipse a déjà des idées arrêtées sur son avenir 5 ses études de prédilection auraient souffert d'une attache princière, et il se défendra en toute occasion contre toute amorce qui le détournerait de son but. Il s'en revint par la Bohême, passa quelques jours à Prague, et visita
(1) 11, lao.
la Misnie, la Thuringe et les confins de la Saxe. Si les jeunes patriciens de Rome, par mode ou par inclination, se croyaient tenus à leur tour de Grèce, la jeunesse du xvi^ siècle, par habitude ou par imitation, cherchait, elle aussi, dans les voyages le couronnement obligé des études. Elle voyageait, non par simple passe-temps, mais pour étendre le cercle de ses idées et de ses relations. Nous voyons le fait constaté chez nous dans la Satyre-xMénippée (i), par Pierre Pithou : « La coutume est d'envoyer en Italie Messieurs les enfants de maison». Nous ferions sagement d'emprunter cette méthode aux Anciens ou plutôt à nos pères du xvi^ siècle : nous connaîtrions mieux les langues et les mœurs étrangères, que nous avons trop ignorées jusqu'ici. Juste-Lipse se créait ainsi les vastes relations dont nous avons déjà brièvement parlé, et se faisait, en outre, un nom parmi les savants de l'Europe. Ne serait-ce pas dans ces pérégrinations qui ne finiront qu'avec sa vie,
aussi bien que dans Sénèque ec dans les Stoïciens dont il faisait sa nourriture habituelle, qu'il a puisé cet esprit cosmopolite , rare de tout temps, et qu'il formule clairement dans une de ses lettres ? « Le vulgaire ignore que le monde est notre patrie commune (i) ». Ou plutôt, ne serait-ce pas une idée générale au xvi^ siècle et que nous retrouvons naturellement dans Montaigne ? «. J'estime tous les hommes mes compatriotes (2). 33 Nous la retrouvons aussi dans Ulrich de Hutten qui, avant Montaigne et dès le commencement du siècle, avait prêché l'union des peuples, la paix, la fraternité universelles (3). Un autre motif que la curiosité retenait alors Justc-Lipsc loin de son pays : la Belgique, désolée par la guerre civile etrehgieuse, son patrimoine même gravement compromis dans cette fureur des partis, le forçaient à s'arrêter en Allemagne. 11 se fixa pour plus d'un an à Icna,
(0 il. '9J-
(j) Hutteni 0| cra, m, 6oj.
donc luniversité, depuis célèbre, venait d'être fondée (i y j'S) ; il y inaugura ce long professorat qui ne se terminera qu'à sa mort.
Les affaires des Pays-Bas prenant, il le croyait du moins, une meilleure tournure, malgré les cruautés du duc d'Albe, ou plutôt à cause même de ces cruautés que les catholiques d'alors ne jugeaient pas comme nous, Juste-Lipse quitta léna pour Cologne, où il devait être à la fois et plus près de son pays et à l'abri du danger. C'est là qu'il épousa une femme de son choix, Anne Calstrie, veuve d'un premier mari et plus âgée que lui; il la connaissait apparemment, puisqu'elle était d'une famille noble de Louvain. Bien que sa Correspondance, si volumineuse pourtant, soit sobre de détails sur son intérieur, on peut inférer des rares passages où il parle de sa femme, que cette union fut heureuse sans être féconde. Il nous apprend que, sans enfants luimême, il servit de père et de tuteur à ceux' de sa sœur, morte en 1)84 (i). Notons, en passant,
(i) II, 61.
ce trait de cœur et de dévouement dans cet homme rigide, qui ne vivra, peu s'en faut, que pour la lutte. La tendresse n'est généralement pas son fait, pour les femmes surtout dont il n'a pas une juste opinion et qui seules auraient pu lui infuser quelque chose de ce liant et de cette grâce dont il a toujours manqué : « Le propre de ce sexe, dit-il (i), sa nature en quelque sorte est de dissimuler, de feindre, de tromper dès l'âge le plus tendre, n II faut mettre cette boutade qui ne lui appartient du reste pas, avons-nous besoin d'en avertir, sur le compte de la tristesse et de la mélancolie inhérentes à sa constitution délicate et maladive, sans en rien conclure contre son épouse, qui lui garda toujours le plus fidèle attachement. Luimême, d'ailleurs, la payait de retour : « U n'est de loi ni divine, ni humaine qui pût me contraindre à abandonner ma compagne (2). » Dans la bouche d'un croyant comme Juste-Lipse, l'éloge ne manque ni de chaleur, ni de sincérité.
Cette union si parfaite ne mit aucune entrave à ses études : à peine Teut-il contractée, qu'il fit éditer à Cologne ses cAnnquas Lectiones, où il se propose la révision des manuscrits de Plaute. Aujourd'hui que la besogne est, peu s'en faut, achevée, il est malaisé de nous faire une idée des obstacles sans nombre que le xvi^ siècle avait à surmonter pour arriver à la correction au moins approximative des textes anciens, si défigurés par l'ignorance ou l'incurie des copistes. Après ses ointiquas Lectiones, il entreprit son Commentaire sur Tacite. Ici le terrain n'était pas tout-à-faic en friche : les recherches de Ferrer, du jurisconsulte Alciat et de Vertran avaient jeté quelque lumière sur un texte qui n'est pas encore complètement arrêté. Juste-Lipse étudie de préférence l'époque des Césars, si bien que sa langue, son Latin, voulons-nous dire, en conserve l'empreinte. Peut-être avait-il, comme bien d'autres, une prédilection secrète pour les auteurs où l'on a prétendu trouver les premiers signes de la décadence 5 prédilection qui ne partait assurément pas, il faut bien l'avouer, d'un amour
42 JUSTE-LirSE,
vrai de la liberté, puisqu'il était, en Belgique, du parti des oppresseurs, mais plutôt de ce fond de tristesse qu'il av^ait de commun avec les hommes de l'Empire et que motivait le spectacle affligeant qu'il avait sous les yeux. Ce n'est que bien plus tard, à Leyde, qu'il donna son étude complète. Avec son Commentaire sur Sénèque, postérieur de quelques années, c'était à coup sûr sa meilleure œuvre philologique : quelle connaissance de l'antiquité Romaine dans ses mœurs, dans ses lois, dans ses usages ! connaissance qui éclate jusque dans ses Lettres, oii nous trouvons un excellent chapitre sur les lectures publiques à Rome, par exemple, ce palliatif équivoque de la tribune et de la liberté disparues, mais où la vanité littéraire pouvait encore se donner carrière. Personne, au reste, ne lui dispute ce mérite, et Grotius a pu dire de lui que « l'étude des mœurs Romaines et des temps anciens a fait sa célébrité » ; ce qui le distingue, en effet, des aut^-es humanistes, c'est l'esprit et la précision tout ensemble qu'il mettait en semblable matière.
A côté de ces i)icontestables et solides qualités, n'y avait-il pas en lui comme un travers caché qui reparaît aux diverses phases de sa vie, je ne sais quelle inquiétude fébrile qui le poussait à de continuelles volte-faces? Il quitta bientôt Cologne, sans nous dire pourquoi, et s,? retira à sa chère campagne d'Isch, dans le dessein, momentané du moins, d'y vivre loin du bruit. Là, fidèle à la voie qu'il s'était tracée, il consacra ses loisirs aux Epistolicœ Qnœsnones, où il s'attache à résoudre en philologue certaines difficultés qui se rencontrent chez les Anciens. Puis, il édita ses Lois royales et décemvirales, dont il avait entretenu ses auditeurs d'Iéna. C'était à répoque (1^78) oii le vainqueur de Lépante, Don Juan d'Autriche, battait à Gembloux les troupes des Confédérés. Louvain fut occupé par l'armée royale, et le mobiher de Juste-Lipse, au dire de son biographe, courut des risques sérieux. Juste-Lipse aurait, d'après lui, fui à Anvers et don Juan, qui avait pour secrétaire un de ses amis, Antoine Delrieu, aurait épargné sa maison, ses Hvres et ses manuscrits. Mirée, à des-
sein ou par mégarde, n'était pas au courant de ce qui s'était passé : à la prise de Louvain, non seulement Juste-Lipse perdit une partie de ses biens, mais sa bibliothèque tout entière. « Vous me voyez, écrit-il à Tun de ses amis (i), depuis onze ans éloigné de mon pays, de mes champs et des biens modestes, mais suffisants, que Dieu m'avait donnés 3 la perte la plus sensible à mon cœur est celle que j'ai faite de mes livres à Louvain, n Juste-Lipse était-il alors soupçonné de calvinisme ? J'inclinerais à le croire, puisqu'il partit bientôt après pour Leyde, ville toute vouée à la Réforme. Ou bien le pillage de sa maison ne fut-il que l'un de ces mille accidents qui signalent les horreurs de la guerre? Cette dernière conjecture n'a rien d invraisemblable non plus, si l'on songe au dévouement de Juste-Lipse pour la cause Espagnole et à ses liaisons avec Delrieu.