‹ Un publiciste du XVIme siècle: Juste-LipseChapitre 4 sur 14 · STOÏCISME · texte numérisé non relu

STOÏCISME

E sac de Louvain fut pour lui, on le devine, la source de traverses nombreuses et de fluctuations naturelles, après lesquelles il se fixa à Leyde pour une assez longue période. Les onze ou douze ans qu il y passa, coïncident avec ses principales oeuvres et méritent de nous arrêter un instant. Juste-Lipse était en vue depuis longtemps comme érudit et comme professeur ; c'était une autorité littéraire. Ne nous étonnons pas alors que les Etats de Hollande, sur les conseils de Marnix de Sainte-Aldegonde, l'aient appelé, avec de beaux émoluments, à leur plus récente université qu'ils tenaient à faire prospérer. Si le prince d'Orange,

d'accord avec les Etats, avait fait choix de Leyde pour sa fondation (i )"])), c'était pour effacer les désastres d'un siège où elle avait perdu près de six mille de ses habitants. C'était aussi et surtout dans fintérêt de la religion et du parti protestant : jusqu'alors la doctrine évangélique n'avait été enseignée que par de simples artisans, des gueux sans culture. Bientôt, malgré le voisinage de funiversité de Frise, orrâce à son école, grâce principalement à la renommée de ses maîtres, Leyde attira une nombreuse jeunesse de la province et de fétranger. Elle obtint, vingt ans après (1^96), de Henri IV, quoique déjà converti, que ses docteurs auraient le privilège de professer dans toutes les universités de France (i). De Thou relate la même faveursous une autre forme : « Les étudiants de France, qui auraient fait leurs études à l'académie de Leyde ec y auraient pris le grade de docteur, devaient à l'avenir avoir les mêmes avantages que ceux qui auraient étudié et obi;pnu le même titre en

(1) Crotius, Ht^t. de HolL, v.

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France (ï) . « Cette marque de distinction, partant du premier prince de FEurope, donnait à la nouvelle université ses lettres de noblesse. Marnix, calviniste militant et sincère, aurait-il jeté les yeux sur Juste-Lipse, qu'il devait connaître à cette date, s'il n'avait pas cru trouver en lui un adepte éloquent de la foi réformée? Nous verrons plus loin que Juste-Lipse, malgré S2s dires contraires, ne se lava jamais de ce soupçon. Quoi qu'il en soit, nommé professeur d'histoire et d'éloquence à la nouvelle école, il y tint, ainsi que les Scaliger, le premier rang, avec une influence marquée dans la direction : ce Non-seulement il faisait ses cours, mais il aidait de ses conseils les curateurs et dans la rédaction des règlements et dans le choix des maîtres 35 (2). C'était donc une position digne de lui; la suite de ce récit montrera s'il l'apprécia jusqu'au bout à sa valeur.

La chaire n'arrêta pas ses productions. De

(i) Liv. 116,

(i) Georges Perrot, Revue des Deux Mondes, i" mars 1875.

Leyde datent les Electorum lihri, mélanges comme il en existe tant du xvi^ siècle et même du xvii*, où Juste-Lipse, au dire de Mirée, apporta beaucoup de soin, en homme qui prenait au sérieux son titre d'humaniste. Quoique dès lors en tête des érudits et des critiques, il ne craignit pas, dans cette manière de Ménippée, de s'attaquer à leurs travers, à leurs défauts, voire à leurs petites iniquités; il le fit surtout avec cette raideur dont il ne sut jamais se défendre et qui suscita la série si compacte de ses ennemis. C'est avant tout un homme de lutte que Juste-Lipse, un tempérament agonistique, dans le domaine ordinairement paisible des lettres, aussi bien que dans le domaine toujours orageux de la politique et de la rehgion. Il dédaignait ou ignorait l'art des nuances, des compromis opportuns et quelquefois nécessaires; de là, plus tard, ses mécomptes à l'université de Leyde.

Cette démangeaison de polémique, trop fréquente chez les savants, ne refroidit jamais, et c'est une justice à lui rendre, son ardeur au travail. Après sa Ménippée paraissent, coup sur

coup, son De Gladiaioribus et son De o4mphithearrOj où il nous expose en toute compétence les détails les plus circonstanciés sur les théâtres anciens. C'est à propos de son Ve Gladiaioribus que nous voyons poindre dans sa vie Octave Van Veen, plus connu sous le nom latinisé d'Otto Venius, le peintre alors en vogue et qui n'est pas encore oublié, de lÉcole hollandaise et le maître de Rubens. Il n'avait, vers ifSi, que vingt-trois ans, et voici comment en parle notre auteur en 1584 : « Otto Venius vient de nous quitter malgré nos instances; c'est un jeune homme d'une nature et d'un talent remarquables, dont le pinceau pouvait m'être utile pour plusieurs de mes œuvres sur l'Antiquité (i). » On sait qu'Otto Venius contribua puissamment par ses dessins au succès du De Gladiaîoribus ; Mirée l'affirme. Juste-Lipse en garda souvenir et lui voua une longue et fidèle amitié. Onze ou douze ans après, à la veille de quitter Leyde où la place n'était plus tenable pour lui, il parle

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encore du peintre avec lépithète de nosTer(i). Il paraît même que ce commerce d'amitié amenait entre eux un échange de vues et de conseils; un savant en us conseiller un peintre! Ou'en diraient nos artistes si dédaigneux du bourgeois, de celui qui ne s'est jamais frotté à la palette? Ceux du xvi^ siècle étaient plus accommodants, comme le prouve la lettre suivante adressée à Otto Venius en 1601 :

« Le docteur Sylvius m'a lu la partie de votre lettre qui a trait à notre tableau (la Sfon de Têtus et doirria)'^ vous en auriez déjà fait l'esquisse dans votre esprit, mais sans y avoir encore mis cette touche que je désire. Vous savez ce que je vous en ai dit et quel sujet j'ai voulu donner à votre tableau. C'est un sujet triste, m'écrivez- vous, et pour le spectateur et pour le peintre. Je n'en ai pas moins souhaité de vous le voir traiter pour le placer dans mon salon. Je vous ai parlé de la barque sur laquelle Arria suivit son mari; vous pouvez la reléguer dans un

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coin de la toile. Je sais que vous avez l'intention de déployer toute Thabileté de votre pinceau fameux. Hé bien ! croyez-moi, votre pinceau en retirera quelque réputation auprès de tant d'illustres et grands personnages qui viendront nous voir, votre tableau et moi. Nous nous enirenendrons du prix quand nous serons ensemble 5 vous ne recevrez pas une forte somme (vous connaissez ma fortune); vous ne la demanderez même pas : votre âme est amie du beau pour le beau même (i). »

Les rapports de Juste-Lipse et d'Otto Venius étaient, on le voit, ceux d'une franche intimité; cette intimité s'était nouée et comme cimentée aux eaux de Spa, dès lors très-courues, où notre érudit fusait une saison à peu près tous les ans, depuis que sa maladie de foie s'était nettement accusée.

Nous avons déjà pu démêler, par les sujets qu'il a traités, les auteurs et les âges qui l'attirent de préférence dans cette antiquité latine à

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laquelle il s'était voué. Jusqu à lui, les savants de la Renaissance, préoccupés avant tout de cette rudesse aride et barbare que la scholastique n'était pas faite pour dissiper, poussés aussi par je ne sais quel instinct du beau que le xvi^ siècle venait de réveiller, s'étaient adressés d'abord à l'ère de Cicéron, de Sallaste et de Tite- Live, dont les œuvres oubliées, perdues ou dégradées remontaient peu a peu la lumière. Horace et Térence, sans parler de Virgile, le seul à peu près des poètes qui eiàt, à titre de saint ou de sorcier, percé la nuit du Moyen- Age, avaient aussi leur bonne part dans le culte fanatique, mais utile que l'on portait à la littérature ancienne. Il fallait épurer ou plutôt créer le goût, fruit des seules générations cultivées, tirer, même en latin, la langue de l'ornière, ressusciter enfin cette éloquence que les luttes de la Réforme avaient rendue nécessaire. Quant à la littérature grecque, elle ne tenait encore qu'une place secondaire en Europe, si Ton excepte la France, alors comme toujours, disonsle hardiment, la grande initiatrice de l'Occident,

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OÙ la création du Collège de France ec les voix autorisées des Budé, des Ramus et des Estienne commençaient à se faire écouter. Dans les lettres latines, on était donc allé au plus pressé, à ce qu'on est convenu d'appeler la bonne époque : le titre de cicéronîen, si élogieux alors, quoi qu en dise Erasme , en est la preuve. Peu, très-peu d'esprits, au contraire, s'étaient aventurés dans le domaine moins pur, si l'on veut, mais autrement dramatique de la littérature des premiers Césars. Ce n'est guère que vers la seconde moitié du siècle que les talents originaux, Montaigne l'un des premiers, se hasardent à réagir contre cet engouement exclusif de la période précédente. Juste-Lipse, que nous trouverons trop esclave de la tradition dans les choses de la politique et de la foi, fit ici preuve d'indépendance et d'originalité : il opéra dans l'étude des Anciens une réaction, selon nous, salutaire. Sans déprécier Cicéron, dont il ne fait peut-être pas, pour le dire en passant, assez de cas comme philosophe et surtout comme moraliste, il ne le prend que rarement pour guide. Sa pensée, son allure restent chrétiennes.

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à coup sûr; il était trop croyant pour qu'il en fur autrement; mais sa langue est toute puisée, peu s'en faut, dans Tacite et dans Sénèque : il en a le mordant et la concision, et aussi la raideur un peu théâtrale. Ne lui demandons pas la grâce et la mesure des époques sereines : sa vie ne les comportait pas, sa nature non plus. Il n'avait pourtant pas négligé la période classique : à preuve les éditions qu'il a laissées, au dire de Moret qui fa connu, du premier livre de Tite- Live et de César; car il se faisait éditeur à ses moments perdus, quand il ne commentait pas, ce qui lui était plus habituel.

Ici se pose pour nous une question importante.

Faut-il chercher dans la direction que Juste- Lipse avait donnée à ses études, dans ce commerce assidu de Tacite et de Sénèque que nous venons de constater, dans son existence agitée, dans la difficulté des temps où il vivait; dans le côté grave et triste de son esprit; que sais-je.'' dans sa constitution physique qui le portait à la mélancolie, la raison qui le jeta dans l'analyse

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du Stoïcisme? Est-ce le pays qu'il habitait, oii ne brille qu'un pâle soleil, pays en outre désolé par la lutte religieuse; ou bien encore la recherche des routes non frayées qui le fit aborder une philosophie inconnue du Moyen-Age et des écoles? Ce n'est assurément ni le panthéisme, ni le matérialisme surtout qui le firent verser du côté du Portique : ces doctrines ne devaient prendre corps que bien plus tard, et, d'ailleurs, il n'en soupçonnait pas encore le danger. Quoi qu'il en soit, c'est vers ce but désormais que va tendre son principal effort et qu'il se fera de la sorte une place à part parmi les savants de son âge. Il va aspirer à être, et il sera jusqu'à un certain point, le restaurateur attitré du Stoïcisme en Europe. Sachons-lui gré de répudier la méthode stérile que suivaient dans l'enseignement de la philosophie les écoles de son temps : « Nos professeurs, qui se confinent sottement dans une sophistique captieuse et ardue, n'ont à cœur que de nouer et de dénouer adroitement des discussions subtiles. Ils se cramponnent aux mots à double entente, et restent toute leur vie dans le

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vestibule de la science sans jamais entrer dans le sanctuaire (i). » Cette remarque est de cinquante ans antérieure au Discours sur la Méthode. N'exagérons rien toutefois et n'oublions pas que l'auteur des Essais, autrement indépendant et novateur que le professeur de Leyde, avait dit avant lui : « Les choses en sont là en notre siècle que la philosophie soit jusqu'aux gens d'entendement un nom vain et fantasdque, qui se treuve de nul usage et de nul prix par opinion et par effet. Je crois que ces ergotismes en sont cause, qui ont saisi ses avenues. Otez toutes ces subtihtés épineuses de la dialectique, de quoi notre vie ne se peut amender (2). 53 Juste-Lipse, que nous verrons tout-à-fheure en correspondance avec Montaigne, avait-il lu ce qui précède? C'est possible, probable même, puisque la première partie des Essais avait paru à cette date, en ifSo; en tout cas, signalons la coïncidence. Ce n'est

(1) Constance, préface.

(2) Essais, 1,35-

pas qu'il veuille ressusciter une secte disparuey c'est son expression, comme il a peur qu'on l'en accuse 3 en cela, il a manqué de hardiesse : il y a bien à retenir dans cette doctrine de Zenon, si pure, si noble au fond et qui fait honneur à l'humanité même à côté du christianisme qu'elle a devancé. Il ne l'étudié que pour faire mieux comprendre Sénèque, s'il faut en croire une autre de ses préfaces. Le vrai motif, c'est qu'il ne supporte qu'à regret la domination exclusive d'Aristote, que la Renaissance n'a jamais apprécié à sa valeur, à cause peut-être de l'abus qu'en faisait la scholastique.

Il publia donc, en ifS^, sa Constance, dédiée à la cité d'Anvers, qui lui fît hommage en retour de deux coupes dorées d'une belle ciselure. C'est un dialogue, à Liège, entre l'auteur et un certain Charles Lange, le meilleur et le plus savant homme de "Belgique, personnage probablement supposé, qui nous est du moins inconnu. L'œuvre n'esc qu'une ombre de la Constance de Sénèque, où l'auteur expose par la bouche de Lange la doctrine stoïcienne : «J'aime et j'estime cette secte,»

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fait-il dire à son interlocuteur, déguisant ainsi une prédilection qu'on aurait pu incriminer. De la sorte, il peut aller jusqu'à admettre une espèce de fatalité, non celle de Zenon à laquelle les dieux mêmes étaient soumis, mais un compromis entre ce fatum et la prédestination de Calvin ou la gtcâce de saint Augustin. On eiàt dit qu'il pressentait le livre de Jansénius, évoque d'Ypres, qui devait faire tant de bruit quelques années après sa mort, mais dont il n'oîTre, hâtons-nous d'ajouter, ni l'éclat ni la profondeur théologique. Il se contente de prêcher je ne sais quel accord impossible entre cette fatalité et le libre -arbitre : « Dieu a vu de toute éternité le choix de Ihomme; il l'a vu, oui, mais il n'y a pas obligé l'homme; il Ta vu, mais il ne la pas ordonné; il Ta prédit, mais il ne Ta pas prescrit (i). 35 L Eglise n'avait pas et n'a pas eu depuis d'autre doctrine; Bossuet la reproduira avec l'ampleur et l'éloquence qui le distinguent; les écoles et les spiritualistcs feront chorus avec

lui et l'argument ne sera pas meilleur; le problème, inutile du reste, est insoluble. Nous ne ferons pas un crime à Juste-Lipsc d'avoir accueilli une démonstration qui n'en est pas une; il eût mieux fait cependant de la laisser a la scholastique officielle qu'il raillait à son aise. Penseur timide et respectueux du dogme, il préfère, comm.e il l'avoue, « côtoyer le rivage (i). n Ou il nous suHise de goûter dans sa Constance des pages charmantes où il imite à son insu la belle langue de Cicéron : la pensée en est élevée, sans être neuve, et la forme excellente. Prélevons çà et là quelques passages où l'homme se trahit sous l'écrivain, où se découvre le controversiste du \\\^ siècle.

Nous avons dit qu'il improuvait la scholastique, que Descartes seul, au siècle suivant, aura la puissance de réduire, peu s'en faut, à néant. Erasme et Ramus, dont il ne pouvait ignorer les œuvres ou l'enseignement, mais dont il ne parle nulle part, sans doute parce qu'il ne partageait

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aucune de leurs idées, Tavaient devancé dans cette besogne. Ce n'est pas une raison pour ne pas saluer en lui l'un des précurseurs de notre grand philosophe. Ce n'est pas, non plus, qu'il exclue des écoles cette logique où se faisait, de la part des maîtres et des élèves, une telle dépense d'arguties : il n'est pas homme à faire table rase, ce qui est toujours un tort et une maladresse : « Il faut en avoir une teinture, en connaître les parties principales et mettre le reste de côté; il faut surtout en bannir totalement les sophismes (i). » Cette réforme lui tenait au cœur, il y revient souvent dans sa correspondance; avant même le traité dont il s'agit, en i')S'^, il écrit à un ami de Leyde : « Pourquoi maintenezvous cet usage, ou plutôt cet abus, qui s'est introduit dans les écoles depuis trois ou quatre cents ans.-^ Dédaignez ce fatras et remettez les choses sur l'ancien pied. Quant à moi, je réintègre Aristote dans lenseignement de la philosophie; mais je ne le réintègre pas seul : je mets en

(i) Physiologie des Stoïciens, i, i,

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tête tantôt Platon, tantôt Epictète, quand ce n'est pas Plutarque ou Sénèque (i). » Ailleurs, en 1602 (2) : « J'ose le dire, j'aime et j'estime Sénèque par-dessus tout, jj II en aime, en effet, jusqu'au style dont il ne voit pas les défauts hrillams que déplore le sage, le classique Quintilien. Catholique encore voilé, mais sur le point de pranquer à cette date de ifSy, il sympathise même avec les Cyniques, et particulièrement avec ce Démétrius dont Vespasien fut, à son grand regret, obligé de réprimer l'amertume et les écarts de langue. Pourquoi cette faiblesse chez un esprit d'ordinaire mieux équilibré.'* Ce n'est ni leur sans-gêne, ni leur liberté parfois excessive qui le captivent; non, Juste-Lipse était simplement bien aise de découvrir en eux les ancêtres de nos Capucins : il en fait l'aveu plus tard, en i ^94, dans son Iniroduction à la philosophie stoïcienne(3), quand il a brûlé ses vaisseaux

(a) Id. II, 184 (3) ', •}•

à Leyde. Est-il besoin de dire que les Capucins et les Cyniques n'ont eu jamais aucun attrait pour nous? Pour en revenir à sa méthode, s'il aime les rosiers, rosera (le mot est au moins original) du Portique, il n a pas assez d'indulgence, à notre avis, l^ourles buissons, duineia, autrement scientifiques pourtant du Lycée. Il ne voit Aristote qu'à travers les broussailles de sa dialectique; c'est un travers qu'il partage, du reste, quoique trop admirateur de saint Thomas, avec la plupart des penseurs de son temps et de l'âge suivant (i). Aristote n'a été dignement apprécié que de nos jours, où on la mieux compris et étudié.

Remercions-le aussi d'avoir , l'un des premiers, entrevu un coin du Stoïcisme inaperçu jusqu'à lui, quand il expose comment, pour cette doctrine, Vieu n'est pas autre chose que la C^iuure, et comment, d'après Cléanthe, obéir aux dieux est simplement se conformer à ses lois. La critique philosophique devait mettre plus dun siècle avant d'envisager les religions

(.) Id. .j.

anciennes, les théogonies diverses, celles de la Grèce et de Rome en particulier, comme une explication prématurée, une synthèse incomplète des phénomènes physiques et cosmogoniques. Juste-Lipse planta ainsi dans la science un jalon qui plus tard ne sera pas oublié. Il aurait dij toutefois, en pur croyant qu'il se disait, démêler le panthéisme qui se voilait à peine sous cette maxime de Chrysippe : « Nos différentes complexions ne sont que les parties d'un grand tout. » A côté de cet écueil qu'il ne voyait pas, son orthodoxie trouvait son compte à mettre, avec ces mêmes Stoïciens, dans la vertu le souverain bien, auquel Aristote, avec son sens plus pratique et plus humain, ajoutait les avantages extérieurs, la santé, la force, la richesse, Tamitié et la bienveillance de nos semblables. Montaigne, auquel il faut toujours en revenir quand on étudie le xvi^ siècle, n'a-t-il pas quelque chose d'approchant, quand il dit de la philosophie qu'elle « aime la vie, la gloire, la beauté et la santé.'' (i). »

Enfin^ à Tinstar de quelques protestants exagérés, dont il n'avait peut-être pas encore répudié les principes étroits, il y avait, d'après Juste-Lipse, mérite égal à sauver son pays et à repousser les avances d'une vieille femme. Quoique le mot soit de Chrysippe, c'est pousser la casuistique un peu loin. Dans cette même Physiologie des Stoïciens, il aborde, mais sommairement et sans profondeur, la question aussi inutile qu'insoluble du mal physique qu'il dérive, comme l'Eglise, de la chute originelle : d'après lui, les poisons et les animaux qui nous semblent nuisibles, ont leur utilité que la science découvre tous les jours. Il était, il devait être optimiste.

Si nous insistons sur cet exposé de la doctrine stoïcienne, tout superficiel qu'il est, c'est pour ouvrir un jour nouveau sur l'esprit de Juste- Lipse, pour montrer le côté éclectique de sa méthode, éclectisme qui allait si bien à la timidité de sa pensée. N'érait-ce pas un précurseur de nos maîtres de 1830, qui cheminent, peu s'en faut, dans les mêmes ornières, mais avec plus de critique, ce qui n'est pas difficile?

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ce II ne faut s'attacher uniquement ni à un seul homme, ni à une seule secte (i). jj — « Que si nous devons absolument opter pour un parti, n'embrassons que celui des éclectiques. » — ce Lire avec soin et distinguer avec goût des ouvrages et des auteurs divers est le plus court moyen d'arriver à la vérité (2). » Nos professeurs qui n'auraient pas mieux dit, ont laissé dans Tombre un aïeul aussi gênant; c'était pourtant un chaînon qui les eût rattachés aux Alexandrins, leurs vrais ancêtres.

ce Adapter la philosophie ancienne à la vérité du christianisme (5), » la ramener, autant que possible, au cadre de lEvangile, tel est le problème que Juste-Lipse s'est posé dans la Consr.mce j il ne la sans doute pas résolu, c'était impossible; mais il l'a tenté comme bien d'autres et, s'il n'a pas réussi, il a eu le mérite de l'effort. Malgré les faiblesses qu'il nous a été

(i) Intr. à Ij phil. sîoic, i, 15.

(3) Id. I, 13.

(5) Corr., II, 63.

nécessaire de relever, cet essai a eu de l'influence sur renseignement philosophique de son siècle, puisque cet enseignement, encore en vigueur, reflète plus d'une de ses théories. Cette influence n'a pas été constatée, et nos modernes historiens de la philosophie, un ou deux à part, n'ont pas même cité le nom de Juste-Lipse, hahem sua/ara libelli.

Sans entrer dans le détail de Tœuvre dont nous connaissons les lignes principales, sans nous donner le facile plaisir de la comparer à l'œuvre semblable de Sénèque, de tout point supérieure , souHgnons-en quelques traits qui mettent à nu l'homme que nous étudions. Ainsi que nous le verrons tout à l'heure, Juste-Lipse y pose déjà pour V absolutiste, si notre jargon peut cadrer avec le xvi^ siècle : il est de ceux qui pensent, par exemple, que l'ambition de César sauva sa patrie (i). Montaigne cependant n'avait pas craint de prêcher l'opinion contraire. Si les Belges sont ruinés, décimés par la guerre,

(i) Liv. Il, 7.

la faute n'en est pas à Tatroce politique du ducd'Albe; c'est que leurs vices leur ont attiré la colère du ciel. Si les Espagnols ont épuisé le Nouveau-Monde, loin de les condamner, il approuve leur cruauté comme salutaire; ils le repeupleront et le civiliseront par la suite. Encore ici, Tauteur des Essais, plus clairvoyant et plus humain, lui sert de correctif: n'ayant pas la susceptibilité espagnole à ménager, il regrette, il admire presque (i) cette civilisation du Mexique et du Pérou qui a disparu sous la duplicité, sous l'avidité cruelle de ses conquérants. C'est, en un mot et sans ambages, l'absolution de la force et du succès, que prêche Juste-Lipse; ne fallait-il pas plaire à Philippe II, le modèle des princes pour un élève des Jésuites et pour un autoritaire.^

Ce que nous concevons encore moins, dans un autre ordre d'idées qui ne nous déplaît pas même dans un livre sérieux, c'est le reproche qu'il fait aux Belges de trop aimer les fieurs ; on

voit par là combien il sentait peu la nature, quand il avait la plume à la main, faut-il ajouter à son honneur. Il esc possible que ces peuples attachent trop de prix à leurs tulipes renommées j mais cette manie, si c'en est une, les a-t-elle empêchés d'être alors à la tête du commerce, de l'industrie, des arts ou de la science! d'être les premiers à donner à l'Europe l'exemple de la liberté? Juste-Lipse, en tout cas, était mal venu à se plaindre d'une passion aussi innocente, qu'il partageait lui-même; en 1601, il écrit à l'un de ses correspondants : « Les fleurs et le charme des jardins, le dirai-je? me conservent la vie; lorsque je m'y réfugie pour fuir les livres, l'étude, les tracas et les importuns, je me nourris de cette vie réparatrice (i). n Autre part, oubliant sans doute sa Constance, il se reconnaît ce même culte des tulipes dont il fait un crime à ses compatriotes. N'avait-il pas, sans compter celle-là, une autre passion qui aurait dû le rendre tout au moins indulgent, la passion des chiens.''

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Il en entretenait, sans être chasseur, trois à la fois et ne se faisait pas scrupule d'en amener un à son cours, son écossais Mopsus. « Dès Tenfance, j'ai aimé ces animaux, à Tinstar de quelques grands esprits du temps passé. Mon père leur portait une affection particulière 5 ce n'était pas pour lui être agréable que ma mère en faisait autant de son côté, puisque, veuve, elle continua de les aimer. Né de tels parents, élevé toujours parmi quatre ou cinq chiens, quoi d'étonnant que l'habitude ait créé en moi ce penchant.^ (i). » Dieu nous garde de lui en faire un reproche : il n'a qu'un tort, c'est de s'en défendre. Ignorant la musique qu'il n'aimait pas, sans enfants, dépourvu de ces défauts pardonnables qui nous aident à passer les longues heures, il fallait bien qu'il eût un goût qui l'occupât et celui des fleurs ou des chiens en vaut un autre. Dans un pays aussi troublé et en des jours aussi sombres, on ne pouvait faire fonds pour se délasser sur la simple conversa-

(i) Lett., II, 95, 366.

yO J L'STE-LIPSE.

don : au xvi^ sicle, cétait un régal à peu près inconnu.

Dans cette Constance, Juste-Lipse, on a pu l'entrevoir, tente un accord entre la philosophie et la théologie, mais un accord auquel il est malaisé de souscrire, quand on prend son point d'appui dans la science et dans la raison : « Nj dédaignez pas la sagesse humaine, s'écrie-t il dans la préface, celle, bien entendu, qui ne se laisse pas emporter à Forgueil et qui sert de tranquille servante à la foi, servit placide et ancillaîur. » Depuis le xyi*^ siècle, les différentes communions ont plus ou moins élevé la même prétention, mais sans succès, on le comprend. Ce fut le premier pas que fit Juste-Lipse dans cette philosophie stoïcienne qu'il voulait vulgariser. On peut, on doit ne pas admettre ses conclusions 5 il faut même regretter que, dans une ère de hbre-examen, il n'ait pas séparé clairement le domaine philosophique, celui de la raison, du domaine théologique, celui du sentiment et de la foi. Les contemporains, cela va de soi, les catholiques surtout, furent moins sévères et firent à

son livre un accueil empressé ; on le traduisit à peu près dans toutes les langues. Jusque-là, Juste-Lipse n'est, aux yeux des lettrés, qu'un professeur de talent, un érudit comme il y en avait tant alors : à dater de la Constance, ce fut un personnage en Europe, un des plus titrés dans la république des lettres.

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