‹ Un publiciste du XVIme siècle: Juste-LipseChapitre 5 sur 14 · CORRESPONDANTS DE JUSTE-LIPSE · texte numérisé non relu

CORRESPONDANTS DE JUSTE-LIPSE

^(5?{^'*^ux flatteuses amitiés qae nous avons V"/ vr ci'^é^s^ ^^^^ ajoutèrent nombre d'au- ^^^^é^ très qui forment auréole autour de son nom, et qui vont nécessiter de sa part une correspondance des plus étendues. Ses lettres étaient partout colportées, commentées, falsifiées même dans des éditions clandestines. Force lui fut, dans la dernière période de sa vie, d'en faire lui-même le classement et le recueil : depuis iy86 elles paraissent par livres d'année en année jusqu'à sa mort. Il mit, comme avant-propos, en tête du i^' livre, quelques conseils qu'il intitule un peu prétentieusement Epistolica insîituiio et où il se propose Politien pour modèle ; malgré les élégances de

JUSTE-LIPSE. yj

ce bel esprit, nous aurions, à sa place, préféré Cicéron, le maître incontesté du genre, voire même Pline-le-Jeune, quoique fort au-dessous pour réclat et le charme.

Bien que, dans Fintervalle, Juste-Lipse ait publié les ouvrages sur lesquels nous voulons insister plus particulièrement, et sans analyser l'Introduction à la philosophie stoïcienne qui reproduit, à peu de chose près, les idées de la Constance, il n'est pas hors de propos de jeter un coup-d'œil sur cette correspondance, où nous avons puisé en grande partie les détails que nous avons réunis. Elle a pour nous le double avantage de nous initier à la vie intime et publique de Fauteur et de nous mettre en rapport avec quelques-uns des personnages les plus marquants du siècle.

Nous avons laissé Juste-Lipse professeur à l'université de Leyde, fondée sous les auspices du Taciturne et des Etats, par un homme qui joua dans sa patrie un rôle glorieux et comme magistrat et comme lettré, par Jean Van der Doës de Nordwick, plus connu sous le nom latin de

JUSTE-LirSE,

Dousa , qui en fut le premier curateur. Homme de plume et homme d'action, quand l'intérêt public le réclamait, Jean Dousa était une de ces âmes comme la Renaissance en a inspiré plusieurs, pour lesquelles le commerce de l'Antiquité n'était pas une simple curiosité, mais un stimulant aux résolutions viriles. Après ses premières études à Lier près d'Anvers, à Delpht, à Louvain et à Douai, il rentra dans sa province, au service de la Réforme qu'il avait embrassée. Ami du prince d'Orange qui lui avait confié la défense de Leyde, il avait fait, en i ^'74, lever le siège de la ville aux bandes Espagnoles et commandé plus tard une division de l'escadre Hollandaise contre l'invincible Armada. Deux années auparavant, en ifSy, lorsque Henri m eut refusé d'intervenir contre l'Espagne, les Etats le députèrent auprès dElisabeth d'Angleterre comme représentant de la Hollande méridionale (i). Dousa était donc bien de ceux qui savent accorder zMars et les t^fuses, pour parler comme

(1) De Thou, liv. 85.

de Thou qui le tenait en haute estime. A la paix, il fut vingt-neuf ans recteur de Tuniversité créée sur ses conseils^ et treize ans membre des Etats, récompense méritée d'une vie toute dévouée à la révolution Néerlandaise et qui s'éteignit en 1604. Poète à l'occasion, tout érudit Fêtait plus ou moins alors, grand humaniste, muni d'une mémoire étendue et d'une lecture variée, il avaitles dons requis pour écrire l'histoire de son pays, pour être reconnu le Varron de la Hollande et l'oracle de son université. Jusce-Lipse ne pouvait avoir un ami plus illustre, un supérieur plus éminent. A côté de Jean Dousa, nous le voyons intime avec un autre chef non moins célèbre de la révolution et de la Réforme, avec le conseiller même du Taciturne, Marnix de Sainte-Aldegonde, le véritable fondateur de l'indépendance Hollandaise. Figure intéressante et multiple, à laquelle l'histoire n'a fait sa part que de nos jours dans une belle étude d'Edgar Quinet 5 figure que Grotius avait raison de proclamer la plus grande lumière de la Hollande (i); prédicateur au

r) Hist. V.

palais^ conseiller dans le cabinet et négociateur à rétranger, orateur aux Etats^ cer homme, d'origine française, a su créer aux Pays-Bas une réforme moins sombre que celle de Calvin, moins timide que celle de Luther, une réforme plus libérale et plus large, qui va se faire, pendant deux siècles, Tasile de la pensée, partout ailleurs persécutée. Saluons en lui Fauteur du Chant de Guillaume, la Marseillaise des Gueux, de la Ruche Romaine, Provinciales dans le style de Rabelais, et de la traduction en flamand de la Bible que la mort l'empêcha d'achever. C'est à lui que s'adresse Juste-Lipse dans la lettre suivante que nous donnons ici, quoi qu'elle ait trait à sa PoUtique, pour placer notre auteur dans le cercle où il vivait, à Leyde, entre J. Scaliger, son collègue, et Dousa, son recteur :

« J'apprends avec grand plaisir que vous avez reçu, lu et approuvé mon livre. Pourquoi ne m'en rapporterais-je pas à votre jugement? Vous avez fendu les mêmes flots et vous vous êtes plongé dans cette même mer si mal famée de la politique. Vous la connaissez donc et en avez

Texpérience. Mes lumières sont modestes et j'avouerai franchement que, sur ce sujet, comme le jeune héros d'Homère, je ne suis pas encore habile aux discours savants. D'autant plus me devez-vous avertir et redresser, si je me trompe. Vous auriez désiré qu'en un traité pieux mon langage eût été pieux aussi et eût dédaigné la forme profane. Il l'eût été assurément, si j'avais cru devoir parler avec plus de précision et de clarté. Je ne l'ai pas voulu et j'ai préféré attendre 5 n'en voyez-vous pas la raison ? Mon parler a été bien concis, bien timide et pourtant aujourd'hui on me court sus comme sur un sanglier. Ou'eût-cc été, si je m'étais étendu davantage ? J'ai donc effleuré la matière, je n'ai voulu rien changer à la forme et j'ai tissu cette frange (il parle ici de son iv^ livre) du même fil que le reste de l'étoffe. Si cependant, en cet endroit comme ailleurs, vous êtes d'un avis différent, dites et vous m'obligerez. Les avis ou les calomnies des autres me sont amers ; le conseil d'un ami m'est toujours agréable (i). »

jS JUSTE-LIPSE,

Cette lettre est un hommage à l'impartialité d'Aldegonde, qui, à la tête de la Réforme par la science et parla dignité, est le correspondant et l'ami d'un catholique alors déjà déclaré. Mais nous ne savons pas quels devinrent ses sentiments après la lecture de ce iv^ livre qui semblait un défi à sa croyance ; les rapports demeurèrent-ils aussi affectueux ? Il est permis d'en douter. Quant à Marnix, en discrédit auprès des Etats pour la perte d'Anvers qu'il avait pourtant vaillamment défendu, il n'en resta pas moins, depuis ses luttes contre la tyrannie Espagnole, pour le peuple et pour la bourgeoisie, le soutien et le flambeau de la nouvelle foi.

Les relanons de Juste-Lipse, nous l'avons vu, s'étendaient bien au-delà de son pays natal : il eut à l'étranger des amitiés tout aussi honorables. Il fut étroitement lié avec le calviniste Pierre Pithou, érudit comme lui et plus savane jurisconsulte, l'un de nos premiers prosateurs du xvi^ siècle, qui prit une si force part à la Satyre-Ménippée. La Harangue de d'Aubray aux Etats de la Ligue, avec certaines allocutions

du Béarnais, révèle un côté nouveau de notre langue ec prélude dignement à cette éloquence qui ne tardera pas à retentir : c'est déjà Tampleur savante et l'harmonie de la période, ios rotundiim d'Horace, qu'on admirera plus tard dans nos orateurs du xvii^ siècle 5 il y a progrès même sur Montaigne dont la rhétorique était toute de fantaisie, ennemi de la période, toujours plus ou moins emphatique. De plus, rival de Cujas en droit Romain, Pierre Pithou, ce modèle des citoyens et des gens de robe, au dire de de Thou, refusa toujours honneurs et magistratures pour se consacrer uniquement à la science qui l'avait mis en renom. C'était enfin, aux yeux de Grotius, un homme qu'on ne saurait assez louer, au double point de vue de la droiture et du savoir, nunquam saris laudandus (i). Avant même de l'avoir vu et ne le connaissant que de réputation, Juste-Lipse écrit de lui dès 1^77: et C'est un des rares Français que j'aime et que j'admire depuis longtemps n. Cette amitié ressort

(1) Crot. Hi5t. VI, 15.

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de plusieurs lettres ça et là répandues dans sa correspondance. Au reste et pour expliquer de telles liaisons dans le parti protestant, il faut dire, à la louange de notre personnage, que, même après la publication de sa Politique, il eut la prudence ou la sagesse de ne jamais s'attaquer aux chefs de la Réforme, comme en témoigne l'une de ses épitaphes :

Ut nil Calvino adversum, adversumque Luthero Ediditj hœreticis gratus utrisque fuir.

Nous le trouvons en rapport également avec la famille des Estienne, aussi connue pour son dévouement aux lettres que pour les persécutions qu'elle endura de la part des Catholiques. Nous n'avons pas ici à nous étendre sur les fondateurs, célèbres tous deux, de la maison de librairie, Robert et Henri ; le Thésaurus linguœ grœcœ et la Conformité du langage François avec le Grec parlent assez pour eux ; la première de ces œuvres, si complète et si volumineuse, n'a pas été dépassée ; la seconde peut aller de pair avec la préface de l'Institution chrétienne de Calvin, avec le Gargantua de Rabelais et les Essais de Montaigne

pour la formation de notre prose. Nous nous contenterons de dire qu'Henri Estienne y dépensa son patrimoine ; ce qui ne le préserva pas des ennuis et des tracas qu'il eut à souffrir. Après avoir erré longtemps en Allemagne^ il vint se fixer à Lyon, son pays d'origine, pour y mourir à rhôpital à peu près dans findigence. «J'ai eu dernièrement chez moi, dit Juste-Lipse (i), Paul Estienne, fils d'Henri, jeune homme plein d'aménité ; annoncez-le à son père que vous saluerez de ma part. Vous saluerez surtout Casaubon, son gendre, me dit-on, au talent et à la naissante renommée duquel je porte le plus vif intérêt. 33 Remarquons qu'en i)Sj, date de la lettre précitée, il n'avait pas rompu avec funiversité de Leyde. La pubficatlon de la Politique devait altérer une si cordiale intimité ; Mirée Paffirme et c'était à prévoir.

Ne serait-ce pas le lieu de se demander si Juste-Lipse avait toujours gardé au dogme catholique cet attachement provocateur que nous

allons relever tout-à-l'heure ? La Biographie de Michaud le nie. D'autre part, en tête de Fédition Piantin, nous lisons les vers suivants qui semblent, au contraire, raffirmer.

Nec novam sequi, inter ipsos tôt novatores, fidem

Nec quoque Lutheri dogma secutus

Calvinive luem...

Hanc (catholicisme) coluitvivens moriensque professas.

Les éditeurs de Juste-Lipse méritent-ils ici pleine confiance.^ N'est-ce pas plutôt de parti pris qu'ils ont jeté un voile sur cette volte-face } Essayons de soulever ce voile et de voir où est la vérité.

Le chanoine Mirée est mieux renseigné, plus imparùal et plus franc. « De Spa, nous dit-il, Juste-Lipse alla à Hambourg et de Hambourg à Mayence où il rentra publiquement en grâce avec l'église romaine 3) (ij'çi). Le doute, d'après lui, n'est pas possible, et les termes sont clairs. Juste-Lipse, en outre, un an avant sa mort, écrit à l'un de ses correspondants : « Voilà trente-trois ans que je reste ferme dans ma foi ; en Hollande même, au milieu de mes adver-

saires, je n'ai pas vacillé un instant. Mais on veut qu'il n'en ait pas été de même pour mes jeunes années. On exagère d'abord, on ment ensuite sans pudeur en ce qui concerne mes écrits. Si, dans le trouble général de l'Europe, j'ai pu hésiter en paroles ou en actions, qu'on me le pardonne, jj Dans une autre lettre du même temps (i), il ajoute : « L'ardeur et le feu de la jeunesse ont pu me faire commettre quelque légèreté dans mon langage ou dans ma conduite 5 mais qu'en est-il résulté? » N'oublie-t-il pas une lettre de ifçô, où il s'exprime autrement ? ce Ces menaces, ces pierres qui pleuvent sur moi, ne viennent que d'une seule chose ; c'est que j'ai bravement et heureusement déserté, deseruimus, la secte des Protestants (2). n Du dire de Mirée et des aveux que nous venons d'entendre, nous sommes en droit de conclure que Juste-Lipse, comme tout homme qui pensait, au xvi^ siècle, a été plus ou moins atteint du

vent qui soufflait alors en Occident. Mais reconnaissons en même temps, malgré le iv^ livre de sa Politique, qu'il n'était pas entièrement dénué de cet esprit de tempérament que nos politiques de France avaient mis à la mode. Outre que, nulle part dans ses écrits, il n'y a trace directe de polémique religieuse, l'équité nous oblige à citer de lui les paroles suivantes qui viennent à l'appui de notre affirmation : a Si vous voulez écrire contre les hérétiques, faites-le, mais toujours avec mesure et charité, afin de les ramener plutôt que de les repousser, afin d'avoir l'air de les instruire et non de les combattre (i). 3^ C'est la vraie, la seule méthode chrétienne dont il nous donne ici l'exemple, et cette méthode suffit à expliquer ses relations étendues dans le camp des réformés.

Ses liaisons avec les esprits éminents du catholicisme étaient, naturellement, en plus grand nombre.

A Leydc, il se lia de bonne heure avec l'un

(') "• ja7.

JUSTE-LIPSE. 8f

de ces éditeurs qui ont fait de tout temps l'une des gloires de la France, avec Plantin, qui, natif des environs de Tours, alla monter une imprimerie d'abord à Leyde, comme nous l'apprend Juste- Lipse dans une lettre de i j'82. Celui-ci s'entremit, paraît-il, auprès des Etats pour lui faire obtenir une subvemion honorable (i). Plus tard, après un insuccès dû peut-être à sa foi catholique, Plantin, associé à son gendre, transporta son établissement à Anvers, d'où sont datées la plupart de ses éditions. Notre auteur, qui les suivit bientôt en Belgique, resta toujours avec eux dans les termes de l'esnme et de l'amitié, et ce sont eux qui ont édité ses œuvres. « On vient de m'annoncer, s'écrie Juste-Lipse, la mort de mon cher Plantin qui était pour moi ce que j'étais pour lui, le plus fidèle des amis ; ce fameux soutien du plus beau des métiers, ce flambeau de mes écrits, n'est plus 1 Hélas, je vis et j'écris encore ! » Cet éloge d'un imprimeur n'a rien qui détonne, surtout SI l'on se reporte au xvi*^ siècle, le siècle

(i) II, 50.

86 JLSTE-I. IPSE.

des grands et doctes éditeurs. Il nous touche au contraire par un accent attendri qui n est pas la note habituelle de Juste-Lipse, tout fidèle quii était à ses affections ; mais Plantin était pour lui un ami de cœur. Les Plantin marchaient de pair avec les Manuce, les Froben, les Vascosan, les Dolet et les Esdenne ; aussi Montaigne ne les a-t-il pas oubliés (i). C'étaient les éditeurs en titre du Catholicisme, et Philippe ii fit imprimer chez eux la liste des ouvrages mis à l'index par le concile de Trente. S'il faut en croire de Thou, il leur en coûta d'avoir donné cette couleur à leurs presses. A l'instigation du prince et avec ses avances, ils firent une édition magnifique de la Bible ; les avances furent ensuite réclamées par les ministres d'un roi toujours besoigneux et occasionnèrent la chute de la maison, qui ne survécut que de quelques années à son fondateur, mort en ifSç. A part cette raison alléguée par de Thou, il en est une autre qui fait plus d'honneur à Plantin :

(') I", pag- 5' 3-

comme les Estienne, Plantin était un artiste qui travaillait pour la gloire et non pour la fortune. Juste-Lipse fut le maître et l'ami de Jean Gruter^ le célèbre philologue d'Anvers, à qui nous devons, sans parler de ses nombreux commentaires, le Corpus Inscripiionum, que l'on a pu compléter et réviser depuis, mais que Ton consulte toujours avec fruit. « C'est moi qui vous ai formé, mon cher Gruter, lui écrit en 1602 Juste-Lipse, et qui vous ai servi de guide dans cette voie où vous avez ensuite marché avec tant de succès, jj Nous devons encore compter parmi ses disciples, outre Schott dont il a été question plus haut, Erycius Puteanus ou Dupuy, autre savant du commencement du xvii^ siècle, qu'il ne faut pas confondre avec son homonyme, le Français Claude Dupuy, élève de Cujas, savant aussi, mais qui se contenta, sans rien écrire, de la place distinguée qu'il occupait au parlement de Paris. Notre Dupuy, le Hollandais Van de Putte, suivit le cours de Juste-Lipse et fut après lui l'un des professeurs les plus brillants de la même université.

Dans cette liste déjà longue de correspondants, appuyons de préférence sur quelques-uns de ceux qu'il s'était faits dans notre pays.

Nous avons vu que, sans parler notre langue avec toute la correction désirable, il la possédait sujffîsamment pour en goûter et saisir toutes les grâces. Que pensait-il de nous? Il répète et l'on répétera depuis, non sans excès, que le Français, comme le Gaulois, son ancêtre, est vain et léger. Il blâme avec plus de raison notre politique d'alors, 1^82 : « Les Français viennent et ne viennent pas 5 ils veulent et ne veulent pas; ils osent et ils craignent à la fois(i).5:) Il s'agit ici du duc d'Anjou, pauvre homme et pauvre caractère, et des Valois, tristes princes avec tout leur esprit et malgré cette auréole dont les arts et la littérature les ont entourés. Nos travers n'empêchent pas Juste-Lipse de nous reconnaître un esprit net, simple et cLiir comme la neige (2). Ailleurs, il est plus explicite encore : « Depuis

quinze cents ans, la France est la mère des beaux-arts. Que de fois n ai-je pas eu l'intention de voir ce soleil de l'Europe, cette reine des nations (i). » Pas n'est besoin d'ajouter que, dans le domaine scientifique et littéraire, la France du xvi^ siècle offrait à son admiration une incontestable supériorité. Mais nous ne sommes pas habitués à tant de franchise de la part d'un étranger. Il est vrai qu'à cette date le Flamand illustre ne pouvait guère donner son amitié à de plus nobles figures que les suivantes.

Arrêtons-nous d'abord sur le premier jurisconsulte du siècle, sur le Toulousain Cujas, qui, avec plus de profondeur et d'éclat qu'Alciat ec Barthole, ses prédécesseurs, porta le flambeau du génie dans les arcanes du droit romain. Cet homme de petite taille, gros et ramassé, suivant de Thou, qui ne connut pour ainsi dire pas la maladie, malgré de continuelles études et un labeur assidu, professa en premier lieu à Valence, où la modicité des émoluments et fabsence de

pO JUSTE-LIPSE.

tout patrimoine le forçaient à prendre des pensionnaires; touchante pauvreté, qui n'est pas rare, hélas! parmi les saints de la science. De Valence il alla enseigner à Bourges, alors renommée pour ses écoles; c'est là qu'il termina sa carrière, en ifço, à l'âge de soixante-huit ans. Pour n'être écrites qu'en latin, ses œuvres n'en ont pas moins conservé la pleine lumière et le respect de la postérité. A l'exemple de son devancier Alciat, Cujas aimait et possédait à fond cette vieille et grande littérature romaine, mère de la nôtre, et que la Renaissance avait remise au jour. Il avait donc deux titres à l'attachement de Juste-Lipse : c'était un jurisconsulte éminent et un commentateur érudit. C'était, en sus, un cœur droit, facilement ouvert à la jeunesse nécessiteuse, pourvu qu'elle fût ardente au travail. Cette liaison, si honorable pour les deux savants, naquit des recommandations que le professeur de Leyde donnait pour le maître de Bourges aux nombreux étudiants des Pays-Bas qui venaient fiire leur droit en France. Cujas, très élogieux pour Juste-Lipse, le pro-

clame « le plus ferme soutien des lettres, n et semblable jugement a son prix dans une telle bouche.

Si Juste-Lipse prise le maître, il ne prise pas moins le disciple qui fut, avec Cujas et Lhôpital, Tune de nos gloires les plus pures, Jacques- Auguste de Thou, Thistorien du siècle, le juge impartial et ferme de cette époque si troublée. De Thou vit-il notre savant dans une mission dont Henri III le chargea aux Pays-Bas? Il n'en dit rien dans son Histoire; ou bien est-ce Cujas qui les mit en rapport? La correspondance de Juste-Lipse ne s'explique pas là-dessus : elle parle fréquemment de cette famille et des vertus de son chef, de vers latins que le président du Parlement de Paris, à l'instar de tant d'autres magistrats, se permettait à ses heures et que Juste-Lipse trouvait de son goût. iMais elle est muette sur cette amitié qu'elle constate. De Thou, qui survécut de plusieurs années au professeur de Louvain, ne La pas oublié dans ses Annales : « Nous avons peu de chose à dire de Juste-Lipse, puisque ses ouvrages, en le faisant

connaître du monde entier, assurent sa mémoire dans la postérité j son caractère et son érudition l'ont rendu plus célèbre que la disdnction de sa naissance (i). » Chose à noter, de Thou ne vante que son érudidon : il ne souffle mot de sa Politique ultra-catholique; c'est que de Thou, comme Lhôpital, comme Montaigne, appartenait à une tout autre école, celle des gaUicans, plus modérés dans leus croyances et moins inféodés au pape.

Montaigne (2) qualifie notre auteur de « vraiment germain à son Turnebus; » la comparaison est d'autant plus juste, que Lipse n'était pas sans avoir pratiqué les travaux de l'érudit français, de trente-cinq ans plus âgé, quoi qu'il ne fût peut-être pas en rapports directs avec lui. Les Estienne, ou Montaigne lui-même, avaient pu servir de trait-d'union. Nous voyons Juste-Lipse en commerce réglé avec son frère, Etienne Turnèbe, et, dans une lettre de ifçS,

(1) Liv. 136.

(3) Ess., Il, 1 2,

trente-trois ans après la mort de l'aîné, déplorer en termes émus la perte du grand philologue (i). Sans parler de Jean Daurat, professeur de grec au Collège de France, ni de Passerat, élève de Cujas et qui succéda à Ramus dans la chaire d'éloquence, qui ne lui étaient pas inconnus; sans parler de Ramus lui-même, dont Fesprit révolutionnaire n'avait rien de commun avec le sien, et qu'il ne tenait pas en haute estime ce mmquain ille viagnus erit mihl, cul T^mus est magnus (2), » arrivons au plus célèbre de ses correspondants, à Montaigne.

« Je vous ai écrit, il y a quelques mois, une lettre qui, vu le temps où nous sommes, ne vous a pas, je le soupçonne, été remise bien directement, ni à coup sûr bien heureusement. Je n'ai pas reçu la moindre réponse de la personne de Paris à qui je Favais envoyée pour vous la faire tenir. Je vous écris donc de rechef. Non que la chose ait pour vous de Fimportance; mais je

(i) Lett., Il, 1 32.

(3) Lctt., M, 58.

désire, pour mon compte, vous faire savoir que j'ai reçu votre charmante épître avec les sentiments dignes d un homme tel que vous. Entre nous, point de flatterie : ces deliors, ce fini du langage, poussés àTexcès et faits pour dégoiJter, je les ai en profond mépris, à moins que, venant d\in jugement sain et éclairé, ils ne servent à la conduite de la vie. Ces deux qualités, je les ai rencontrées en vous; les autres ne vous manquent pas non plus. Pour moi, je travaille à une étude sur la politique et je glane dans le champ des Anciens. Une partie est achevée, hvrée même à l'imprimerie. J hésite cependant et je m'arrête à l'aspect de ce qui nous entoure. Si je ne crains ni ne fuis le danger, je n'ai cependant pas la folie de le provoquer ou de le braver. Je n'ignore pas combien il est aisé de se tromper avec les meilleures intentions, à une époque qui se laisse plutôt aller au hasard qu'à la réflexion. En attendant, je viens de pubher un commentaire de Sénèque-le-Tragique, auteur qui vous est cher, je le sais. Je donne maintenant une seconde édition de Tacite. Que faire? Ne faut-il pas

tromper le temps par une occupation sinon salutaire, utile tout au moins? Et vous, homme si distingué, que faites-vous ? Comment vous portez-vous surtout au sein du mal qui ronge votre pays? Dites-le à un homme qui vous aime(i). » Dans une autre lettre de la même année i )Sg, Juste-Lipse prétend que Montaigne est de son avis en politique : « Je n ai trouvé personne en Europe qui, en telle matière, partage mieux mes sentiments, jj La chose est au moins douteuse, quand on n'a pas, pour en juger, les lettres mêmes de Montaigne; nous ne savons qu'un passage où les Essais parlent de la Politique, et, s'il est élogieux sur un point, on n'en pourrait conclure à une adhésion sans réserve ; c'est une simple fin de phrase que voici : «... Comme Lipsius en ce docte et laborieux tissu de ses Politiques (2). 33 Mais qu'importe? Ce qu'il y a de sûr, c'est que le moraliste fi-ançais l'avait invité à venir le voir en France, et c'était de sa

(i) Lett., II, 87.

ç6 JUSTE-LIPSE.

part une grande preuve de sympadiie. L'état d'une santé depuis longtemps ébranlée et les guerres de la Ligue^ alors dans leur épanouissement, retinrent Juste-Lipse aux Pays-Bas. Ce que le Belge recherchait, d'ailleurs, dans cette intimité, c'était l'assentiment d'un juge tel que Montaigne. Presque toutes ses lettres sont de 1^89, date de la publication de sa "Politique; on conçoit l'inquiétude de l'auteur à l'heure où il allait se révéler aux réformés de Hollande comme un catholique mihtant. Cette inquiétude se traduit dans le pem-êire de la phrase suivante : « J'excepte le peu que j'ai avancé sur la religion, où les honnêtes gens reconnaîtront pem-èire la droiture et la prudence de mon dessein. '^ (i) Par parenthèse, et comme preuve de son sens critique, c'est dans cette même lettre que Juste-Lipse a pénétré le fond, le côté faible de Montaigne, une sagesse voisine d'une égoïste indifférence : « Si je vous connais bien (il ne se trompait pas), vous êtes tranquille au milieu des

(i) II, 105.

troubles qui vous entourent. » Qy^el était son sentiment définitif sur cet aimable et largre esprit? ce Cet homme est grand, dit-il en if9f, trois mois après la mort de Montaigne, propre à former le caractère et le jugement, propre surtout à fortifier les âmes. Joignez à cela Fancre de la sagesse qu'il fixe à notre navire. J'ai des lettres de lui, mais en petit nombre; j'en ai confié, il m'en souvient, une plus grande quantité à François Raphcleng (le savant orientaliste, gendre de Plantin) (i). 33 Autre part (2), Montaigne est pour Juste-Lipse le Thaïes de la France (le Périgourdin, n'en doutons pas, aurait rougi d'une telle assimilation, lui si naturel, si modeste!); son livre est honnèie," docte et tout à fait de son goût. Le Flamand un peu guindé dans sa fraise, un peu naïf peut-être, sentait-il tout ce qu'il y a de fine ironie, de scepticisme même

(i) Que sont devenues ces lettres? Sont-elles perdues ou subsistent-elles enfouies dans quelque bibliothèque de Felgique? Nous faisons appel aux érudits de ce pays.

dans les Essais? Quoi qu'il en soit, il n'est pas sans intérêt de remarquer qu'il donnait à l'œuvre de son défunt ami, au lieu â^Essais, le titre plus vrai en un sens et plus piquant, de Cours. iMontaigne fait-il autre chose, en effet, du moins en apparence, que de se raconter lui-même avec sa constitution intellectuelle et physique, avec ses habitudes, ses agissements, ses maladies et surtout sa colique ou sa gravelle, avec ses goiits enfin? 11 est vrai que, chemin faisant et au pas de sa mule, il effleure en se jouant, mais avec génie, les plus sérieux problèmes de la vie ; à ce point de vue, ce sont bien de véritables essais de morale pratique et de philosophie, où éclosenc sans fard les grâces les plus ondoyâmes et les plus diverses. Juste-Lipse ne faisait que payer par ses éloges le passage suivant de Montaigne, si flatteur pour lui : « Justus Lipsius, le plus savane homme qui nous reste, d'un esprit très poli et judicieux, eut et la volonté, et la santé, et assez de repos pour ramasser en un registre, selon leurs divisions et leurs classes, les opinions de l'ancienne philosophie sur le sujet de notre

être et de nos mœurs n (i). L'hommage ici ne s'adressait qu'au restaurateur, alors très-prise, de la philosophie ancienne, nullement au publiciste. C'est que, pour le Périgourdin comme pour nous, le publiciste gâtait le savant, plus sympathique à l'allure dégagée de son esprit : la nuance se devine dans les deux citations que nous avons faites des Essais.

M"^ de Gournay, la fille adoptive de notre moraliste et l'un de ses plus fidèles éditeurs, se trouvait naturellement hée avec l'admirateur et l'ami de son père. Juste-Lipse lui écrit, en 1^89 : « Vous estimez que je fais honneur aux lettres grecques et latines; ne parlez pas de la littérature grecque, dans laquelle je ne suis guère plus instruit que le vulgaire (2). » Il s'adressait à la femme érudite, à même de comprendre, elle si modeste, une pareille modestie. Montaigne mort, on ne trouve plus trace de cette correspondance, mais un passage de

(a) Corr., ii, 9),

lOO JUSTE-LIPSE.

la préface que M"^ de Gournay mit à son édition des Essais, bien après la mort de Juste-Lipse : « Certes je rends un sacrifice au bonheur qu'une si fameuse et digne main que celle de Justus Lipsius ait ouvert par écrit public les portes de la louange aux Essais. » A cette date, en effet, vers 1639, Juste-Lipse était encore, en Europe, le prince de la critique et comme le dispensateur de la gloire littéraire.

A côté de ses correspondants en titre, nous sera-t-il permis de citer un nom qui devait retentir dans le siècle suivant, celui de Du Vergier de Hauranne, plus tard abbé de Saint-Cyran, qui fut un de ses élèves à Louvain? cr Sa thèse, dit Sainte-Beuve (i), sur la théologie scholastique, lui valut d'insignes louanges de Juste-Lipse, fun des juges. » On trouve même, dans la Correspondance, une attestation détaillée sur l'assiduité, sur les talents du jeune théologien, auquel Juste- Lipse prédit un grand avenir. Il ne pouvait pas

(1) Port-Royal, , i. 289.

deviner dans ce jeune homme le futur fondateur du Jansénisme et Fennemi déclaré des Jésuites. De telles amitiés donnent un sing-ulier lustre à la figure qui pose devant nous.

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