L O U VA I N . SA MORT
|o U S sommes en i ^89 ; nous savons ce que Jusce-Lipse a fait jusque-là, quels ont été ses occupations et ses goijts, ses amis et ses correspondants. Disons maintenant un mot de sa santé (la santé qui explique tant de choses!) et, d'abord, de Temploi de sa journée.
« A peine suis-je levé, que jai des lettres à répondre. Cela fait, d'autres occupations m'attendent. Un personnage ou un étudiant de France , d'Allemagne ou de Pologne voudrait vous présenter ses respects, me dit mon domestique. Les uns ou les autres demandent comme
JUSTE-L! PSE,
témoignage damitié un autographe en tête de leurs ouvrages. Je respire enfin, lorsque l'un de nos Belges : « Tenez, me dit-il, voici un poème ou de la prose de ma composition ; donnez-y un coup-d'œil; faites mieux, critiquez et corrigez. Faites mieux encore : mercez-y quelques vers ou un mot d'éloge. ^:> Je me crois après entièrement débarrassé; pas du tout. « Composez-moi donc, me dit un autre, une épitaplie pour moi, pour mon frère, mon père ou un ami, une inscription pour une maison, une citadelle ou un autel. » Que dirai-je de la jeunesse des écoles? Vous savez que je suis à ses ordres pour l'écouter, pour lui répondre, la diriger et la mettre dans la voie que j'estime la bonne. Rentré enfin en possession de moi-même, je songe à ce qui peut m être utile et salutaire, mais avec combien plus de profit et de liberté, lorsque je puis faire ma promenade du soir sur les remparts de la ville, dans les prés ou dans les champs. C'est là que je conçois, que je dispose mes œuvres pour le public ; je ne m'occupe du style qu'à la maison (i). j^
(1) Phys. des stoïciens, m, i.
Son biographe, à son tour, n'a garde d'oublier en Juste-Lipse ce côté moral et pédagogique de sa vie de professeur, qui le rehausse singulièrement à nos yeux : « Dans Taprès-dînée, il donnait deux heures aux étudiants qui venaient le consulter, et il était toujours accessible aux étrangers. 3:> Malgré sa mauvaise santé dont il va être question, malgré ses travaux, malgré sa renommée qui le mettait hors de pair, il aime à tendre la main à Finexpérience. Se contentait-il de conseils purement littéraires? Ses lettres, curieuses sous ce rapport, attestent qu il porte intérêt à la jeunesse, qu'il veut la préserver, si possible, des écueils inévitables. C'est, au moral, un véritable directeur. Mais il est prudent et circonspect, en dépit de cette ardeur un peu roide qui ressort de ses écrits, et il insiste sur la mesure à observer dans les relations du monde. « Retenez votre langue, répétait-il sans cesse, approuvez lors même que tel n'est pas tout h. fait votre sentiment (i). n Nous n'irions sans doute pas aussi
(i) Lett , II, 86.
JUSTE-LIPSE. lOÇ
loin; mais, à sa place et en un temps où les voyages n'étaient pas sans péril, oii les esprits étaient si divisés, aurions-nous fait autrement? Pour Juste-Lipse, le professorat était donc un sacerdoce, une prédication qui, de la chaire, se poursuivait dans la vie de tous les jours, au profit de ses disciples.
Un mot à présent sur sa santé. C'est à propos de sa Toliiique, autour de 1^89, qu'il se préoccupe de son état dont il s'était déjà plaint. Dès 1^77, il accuse des oppressions et des obstructions qui l'ont mis à deux doigts de sa perte (i). Sa faiblesse l'empêche d'écrire son ouvrage tout d'une haleine; la Toliiique, en effet, comme l'indique la dédicace, ne fat complète que vers ifÇf- On voit, en tête de l'édition Plantin (161 3), un portrait de Juste-Lipse en costume de l'époque. La figure maigre, mais réguhère, au front large, aux traits accentués, avec des cheveux rares vu làge (il devait avoir cinquante ans), a toute la barbe encadrée
(i) Lett.. 11. 16.
dans la fraise du temps, comme la portait Henri IV. Rubens, dont il connaissait le frère et qui fit le frontispice du livre, a laissé de lui un autre portrait plus naturel peut-être et surtout plus âgé. L'original avoue ingénuement (i) qu'il avait une taille et un visage qui n'étaient pas sans agrément, non indecora, avant sa maladie. D'où venaient cette maigreur et ces traits anguleux? On ne reconnaît pas dans la gravure citée un homme bien portant, un de ces Flamands à large encolure, tels que les peintres nous en ont donné tant de spécimens. Quelle était aussi la source de cette mélancolie dont Juste-Lipse nous parle si souvent, de cette constitution compromise dont il ne cesse d'entretenir ses amis, comme Voltaire, deux siècles plus tard, nous entrenendra de la sienne.^ Une maladie du foie, une hépatite invétérée, qu'il contracta probablement dans la vie sédentaire et dans les études opiniâtres que nécessitèrent des ouvrages si nombreux. C'est, en outre, tantôt
(i) Lett., Il, i6oo.
une oppression, tantôt un catarrhe qui Tinquiète et qui devient, avec l'âge, à peu près permanent en certaines saisons, et Ion connaît les froids du nord. Ces malaises, néanmoins, n'étaient qu'accessoires : le vrai mal siégeait au foie, dont il souffrait des semaines, des mois entiers. Est-il besoin d'ajouter qu'une pareille diathèse avait fini par fatrophier? Il était, par bonheur, médecin, et Ton s'en aperçoit à la manière donc il parle de ses misères. Nous citerons même, en lui en laissant la responsabilité, une recette qu'il donne contre Ihépatite : « De feau d'endive distillée, coupée avec un peu de vinaigre et de vin, à prendre le matin avec de Fanis et du sucre (i). o) Il prétendait obvier ainsi à l'appétit exagéré qu'il attribuait à sa maladie. C'est lui qui se commande tour à tour les eaux acidulées de Liège, auxquelles il trouve de la vertu pour son affection, les eaux similaires de Coblentz où il fit une saison en i)86, et celles de Spa qui lui devinrent habituelles et où il
(1) Lett., Il, 481.
lo8 JUSTE-LIPSE.
se rencontra plus d'une fois avec Alexandre Farnèse, le gouverneur des Pays-Bas. Encore un personnage illnscre à ranger parmi ses amis. A un certain âge, les étés finirent par lui être pénibles, les grosses et lourdes chaleurs du nord étant, paraît-il, contraires aux maladies du foie. Aussi veillait-il avec soin sur son régime par plus de sobriété, plus de choix dans les ahments et un exercice mieux réglé (i). Avant cette époque pourtant, vers ï)()S, il a des doutes sur la cause de son mal : « Si je souffre, dit-il, ce n'est pas des poumons, ce n'est peui-éire même pas du foie, mais des entrailles et du mésentère (2). » Car il ne recule pas devant le mot propre, et en cela il se conforme aux saines habitudes de son siècle. Quoi qu'il en soit, il est constant que Juste-Lipse en arriva à cet état de maigreur dont déposent ses portraits et dont il ne s'aperçoit que trop; de là cette tristesse et ce découragement qui percent dans sa corrcspon-
(1) Lett., Il, 1603.
(2) Ki., Il, 498.
dance : « Je suis aussi rassasié de la vie que si j'étais Nestor ou Priam (i). » « Qu'est-ce que la vie? s'écrie-t-ii ailleurs (2), ou qu'a-t-ellc d'agréable? » A mesure que sa fin approche, son état s'empire de la phtisie ou de la fluxion de poitrine, pecioris morbo, qui l'emportera (3). Sa vue également s'aflfaibht : « Voilà vingt ans que je m'achemine à la cécité et je pourrais à peine hre ou écrire sans lunettes (4). j:» Réduit par l'âge et la souffrance à cet état d'atonie, il demande à l'archevêque de MaUnes la permission de faire gras en carême ()") ; car, d'habitude, il jeûnait et faisait maigre (6).
Cette défaillance lente, mais continue de l'être physique , dont il souffre moralement
(') Id. II, 57
no JUSTE-LIPSE.
et sur laquelle nous nous sommes étendu pour le mettre mieux en relief, provenait, à n'en pas douter, d'une vie toute d'étude. C'était un infatigable travailleur que Juste-Lipse, comme tous les maîtres de la Renaissance. A parc ses œuvres à nous déjà connues et celles donc il nous reste à parler, à part cette volumineuse correspondance qu'il revit avec la plus scrupuleuse attention, mine intarissable de renseignements sur la seconde moitié du xvi^ siècle, rappelons-nous les heures qu'il abandonnait à ses visiteurs de toute nation et l'obligeance dont il entourait la jeunesse qui, en dehors de ses cours, se pressait autour de lui.
La nature de ce travail obstiné, c'est l'érudition comme on l'entendait alors, la philologie circonscrite à FAntiquifé classique principalement: on déchiffrait, on rétablissait, on commentait les textes, besogne aride que nous ne comprenons plus, parce qu'elle n'est plus à faire, si féconde pourtant, puisque le monde moderne en est sorti. « Nous ne faisons que nous entregloser j tout fourmille de commentaires : d'autheurs.
il en est grand'cherté (i). » Montaigne iVa pas tort; mais eût-il été possible, lui, sans ces gloses dont il se plaint? Il ne semble, du reste, pas s'en être si mal trouvé.
Jaste-Lipse sentait peut-être bien qu'il n'avait pas en lui l'étoffe d'un amheur, au sens de Montaigne. Il se fait peu d'illusion sur l'avenir qui lui est réservé : « Quelle est la récompense de toutes ces corrections où il faut si souvent deviner? Pour le présent, un plaisir, une gloire modeste ; dans cinquante, dans cent ans au plus, l'oubli (2). 3:1 Ce n'est pas qu'il renonce à tout espoir de survivre; un méditatif n'y renonce jamais : il y compte faiblement, quand il se connaît, mais il y compte; Juste- Lipse l'avoue de bonne grâce. Il est si malaisé de ne pas s'accorder du mérite, si peu que ce soit! « Je ne suis sans doute pas le premier de mon siècle, mais j'ai quelque réputation (3). » Cette vie, ennemie
(1) Essais, m, 1 3.
(2) Lett., II, 166.
des affaires, abhorrer ab iiciuosàvlrâ(i), qui s'écoulait sur une chaire ou dans le cabinet, lui avait rendu le travail facile. En le lisant, on ne s'aperçoit guère du coup de lime, on a comme le premier jet d'une tête bien garnie. Il ne se retouche pas, il ne fait pas de copie. Il s'en vante du moins, et à tort : son œuvre y eût gagné de la mesure et de la sobriété, qualités incompatibles avec l'improvisation ; Boileau ne s'y est pas trompé. Il préfère pour l'étude les heures du soir, celles même du sommeil : l'esprit, à l'en croire, saisit, retient et digère mieux alors (i). Il arriva ainsi à tellement produire, qu'il lui fallut un secrétaire, comme l'atteste Mirée.
Il ne court cependant pas après le bruit pour le bruit même : Mirée lui rend le témoif^na^e, et il assure, de son côté, comme tout écrivain de race, qu'il n'a en vue que Futile. Son goût, sa forme ne sont pas, à coup sûr, sans reproche : il affecte parfois l'archaïsme, le rare et l'cxtraor-
dinaire dans cet idiome qui n était pas le sien, mais qu'il s'était approprié. Seulement il l'aurait mal prononcé, s'il fallait s'en rapporter à cette mauvaise langue de Jules Scaliger, qui en était agacé comme de la pluie; c'était son mot. Ce n'est, pour nous, qu'une pointe de malice, d'envie peut-être de la part de Jules Scaliger : Juste-Lipse le valait comme humaniste et avait même composé un traité sur la prononciaiion latine. Mais, s'il prononce bien, et nous l'admettons sans peine, il a des engouements singuliers, pour l'école de Stace, entr'autres, qu'il regarde comme un poète élevé, sublime, sans enflure (i); sans enflure est surtout à retenir. Peut-être convient-il de porter cette sentence suspecte au compte de sa prédilection pour la littérature impériale, objet favori de ses études. Sénèque, qu'il commente et médite toute sa vie, parce que, d'après lui, c'est le philosophe qui se rapproche le plus du christianisme (2),
(1) Leu., Il, ic. {2) Lea., Il, 1 582.
est, à ses yeux, un penseur de premier ordre, un modèle à suivre en tout genre. C'était aussi l'homme de Montaigne, moins toutefois que Plutarque, dont le bon sens et la bonhomie corrigeaient ce que l'autre avait de tendu, d'excessif. Malgré l'attrait et la sympathie que Sénèque nous inspire, nous n'irions cependant pas jusqu'à tout innocenter dans le précepteur de Néron, jusqu'à tout défendre dans cette langue que nous avons appréciée ailleurs (i). Nousn'aimons CTuère, par exemple, les jeux de mots que lui emprunte Juste-Lipse : les calembourgs , même dans une lettre (i), ne nous plaisent pas infiniment. Par contre, si Juste-Lipse en a contracté le germe dans Sénèque, il lui a fait des emprunts plus heureux, son amour de la concision notamment, qualité rare en tout temps, parce que c'est la quahté des maîtres : a Rien ne me plaît à l'égal de la brièveté, pourvu qu'elle soit simple : un plat asiatique, oAsianœ dapes,
(i) L'Éloquence sous les Césars. (Sàièque).
JUSTE-LIPSE. llf
n'est pas mon fait (i). 3:1 Pour lune de ses plus belles Provinciales, Pascal s'excuse de n'avoir pas eu le loisir de la faire plus courte. Mais cette concision, chez Juste-Lipse, confine çà et là à lobscurité, comme on lui en fait le reproche. Grotius ne vise-t-il pas ce défaut dans le passage suivant : « Il entraînait par son éloquence; bien que la nature ne lui eût pas refusé une parole abondante et fleurie, il aima mieux une parole concise et gracieuse, moderne quoique antique de forme, qui a jeté dans le plus mauvais goût les esprits moins doués qui ont voulu l'imiter » (2). Juste-Lipse a luimême soupçon du blâme qu'il peut encourir : " Au nombre de mes avantages, je place en première ligne ma concision qui n'a rien d'obscur; je ne nie pas cependant qu'on ne rencontre parfois dans mes écrits des termes ou trop vieux ou trop brefs; mais on les pardonnera, si Ton prend la peine d'examiner le lieu et le sujet où ils
(i) Lett., 11, 74.
(3) Hi$t., V.
I l6 JUSTE-LIPSE,
sont employés (i). » Un autre travers^ celui-ci plus pardonnable, c'est un certain penchant à l'originaliréj sur lequel il nous édifie lui-même, car il est sincère toujours : « Je veux que mon style ait quelque chose de savant et de piquant, rien de banal; je veux également qu'il serve d'enseigne à mes idées et témoigne de la chaleur
b fc>
etdelalucidité de mon esprit(2). Ce n'est cependant pas un aîtique que Juste-Lipse : il manque de naturel et de simphcité : il est trop doctoral et ne se détend jamais.
Nous l'avons chicané sur le choix de ses modèles et sur quelques taches d'élocution ou de goût, rachetées par d'incontestables qualités de force et de solidité. Reste à constater cette imitation des Anciens, où il a trouvé sa véritable originalité. « Aimez l'Antiquité, répétait-il sans cesse, imitez-la, mais avec mesure et sans partipris (3). jj Applaudissons ici des deux
(i) Lt'ff., Il, 487.
(2) Id., M, 2}2.
mains : imiter ainsi au xvi^ siècle^, c'était innover, cétait redonner à l'esprit la sève qu'avait tarie la scholastique stérile et meurtrière. L'un des premiers aussi, Juste-Lipse a compris et prisé la valeur littéraire, aujourd'hui admise, de Pétrone, dont le nom sonne si mal sous d'autres rapports : a Savez-vous, écrit-il à Pierre Pithou, quelque chose de plus gracieux, de plus harmonieux! Que n'a-t-il dépouillé son obscénité! » Ce n'était pas un luuuralisie, bien s'en faut, et nous l'en félicitons. Pour en finir avec le côté purement littéraire de son œuvre, nous le querellerons encore de n'avoir pas senti, comme son ami Marnix et bien d'autres, que, pour vivre dans la postérité autrement qu'à titre de vague souvenir, un esprit de sa trempe doit parler la langue de son pays et de son temps ; que, pour se rendre l'écho de la société qui nous entoure et, au besoin, pour la diriger, il faut se faire peuple en quelque sorte et ne pas se contenter d'être simplement un homme de cabinet : Comines, Calvin et Montaigne n'avaient que faire du latin pour être entendus
de l'Europe. Autre querelle aussi fondée : Juste- Lipse prenait Tétude de la littérature grecque pour un ornement plutôt que pour une nécessité (i). Aussi n'en avait-il, il le confesse à M^^'^ de Gournay, qu'une connaissance superficielle, une teinture, avec le commun des lettrés. Peut-être aurait-il puisé, dans un commerce plus intime avec la Grèce, ce je ne sais quoi de souple, d'aisé, de compréhensif qui lui manquait et qui reflète des clartés inconnues aux lettres latines; peut-être eût-il été moins tendu , plus délié , plus ondoyanty à la façon de Montaigne qui pelonaii son Plutarque dans le texte ou dans la traduction d'Amyot. Il eut, en revanche, un mérite rare chez un humaniste de profession, à cette heure d'ardeur immense pour l'Antiquité, il ne négligea pas les modernes dont il dédaignait l'idiome : à preuve un excellent chapitre sur Comines dans l'appendice à sa Tolùique, à preuve l'appréciation qu'il a taite de Mon-
taigne, à preuve enfin certains détails que nous aurons à relever dans son œuvre capitale. C'est un méditatif, un pur lettré, umbraricus, mais un lettré au courant de ce qui se passait autour de lui. Son grand tort a été de se tenir trop à récart de la foule : « Je n ai jamais écrit pour le peuple; je n'ai jamais cherché à lui plaire. Ce que je sais, il ne l'aime point; ce qu'il aime, je l'ignore. » C'est un mérite que lui reconnaît Joseph Scaliger :
« A vulgi captu melior natura rcdemit. »
Pour réussir, même dans la haute culture, il est des sacrifices à faire, des habitudes et des susceptibilités à ménager. C'est ainsi que Juste- Lipse, avec l'étoffe d'un philosophe et d'un publiciste dans une humble mesure, n'est, peu s'en faut, qu'un érudit.
Mais reprenons le fil de notre récit.
Nous touchons à une phase critique de sa vie, à son départ de Leyde et de Hollande, blessure dont il garda longtemps la cicatrice, et qu'il dut uniquement à sa recrudescence catholique. On
dirait que jusqu'ici il n a joué qu'un rôle, et que, ce rôle pesant à sa loyauté, coûte que coûte, il jette le masque. « Nous avons souffert et nous souffrirons encore, s'il le faut, pour la religion, les cris, les calomnies et les pertes (i). ^-i Comme il ne s'est jamais expliqué catégoriquement, groupons les faits et les mots épars qui peuvent élucider la question.
Dans une lettre de i )()i , l'année même de sa faite de Leyde, où il avait été treize ans professeur d'histoire et d'éloquence, il écrit à Gruter : c< Mon corps est faible et capable à peine de résister à tant d'ennuis. Je vis cependant et me porte passablement. Vous ne me demandez pas et je n'explique pas ici les motifs de mon départ. Je me contenterai de vous dire que, ce que je viens d'exécuter, je l'avais résolu depuis cinq ans, et vous devez vous rappeler qu'un jour je m'enfuis jusqu'à Brème. Pour être cachées, mes raisons nen sont pas moins justes et ne dépendent nullement des circonstances (2). » La pu-
(i) Letr., II, I ^94.
{2) II, }î.
blication de la ToUtique n'aurait donc pas été, s'il fallait prendre les derniers mots à la lettre, le seul mobile de sa résolution ; il avait déjà dû rentrer ostensiblement dans le giron de l'église romaine, et de ce fait être traité de faux frère. Il écrit la même année à un autre de ses amis : « iMon esprit a trouvé le repos dans ce voyage, disons la vérité, dans cet exil, car je renonce pour toujours à la Hollande. » Il est ici déjà plus explicite ; mais il nous donne ailleurs la véritable clef de sa détermination, à savoir le zèle exagéré qu'il affectait pour le culte catholique : « En tout ce qui concerne le salut, j'ai constamment mis de côté toute prudence extérieure. C'est ma foi et ma renommée qui m'ont forcé à quitter la Hollande (i). ^^ N'oublions pas que nous sommes au xvi^ siècle, siècle de foi et de prosélytisme, et en un pays de réforme alors intolérante ; ce n'est qu'aux xvii^ et XYiii*^ siècles que la Hollande est devenue, au moins pour les étrangers, le refuge de la liberté philosophique.
Ce serait une erreur aussi de ne cherclier les fanatiques et les pharisiens que dans le catholicisme : alors comme aujourdhui, les sectes chrétiennes se valaient sous ce rapport 5 la tolérance leur était aussi inconnue que le mot qui la désigne. Les religions sont exclusives par essence : « Il n'y a de naturellement tolérants que les sceptiques et les opprimés, >y a-t-on dit avec esprit (i). Pour le croyant, la liberté d'erreur n'existe pas; il faut en prendre son parti.
Tel était le Calvinisme aux Pays-Bas, où, suivant Quinet, les Etats interdirent la messe (2). D'après Crotius, dont le témoignage a du poids ici : « Ils enlevèrent aux maîtres la faculté de professer devant la jeunesse des écoles des opinions condamnables, pravis opinionibus (3) " et par ces mots il entend la foi romaine. De Thou est moins positif et ne met que les Jésuites en cause; ce qui semble plus vraisemblable : « Les affiliés à la secte
(i) Demetz-Noblat, l'Église et /'£fjr, p. 154. (3) Marnix. 115.
(j) Aun. III, I Si.
pernicieuse et sanguinaire de Jésus furent par décret chassés des Provinces-Unies ; les membres de la Compagnie et les élèves qui suivraient leurs cours, n'y seraient point admis. La société avait deux mois pour vider les lieux. Enfin tous ceux qui fréquenteraient ses collèges en dehors des Provinces^ étaient déclarés incapables de toute fonction publique. Le décret visait en particulier les jeunes gens qui auraient fait leurs études sous les Jésuites dans les universités de Douai, de Louvain, de Dôlc et dans toutes celles qui dépendaient de Philippe II (i). » Bien que le décret, cité par de Thou, soit postérieur au départ de Juste-Lipse, les Etats ne pouvaient pas évidemment être mieux disposés en ifçi envers les catholiques fervents, surtout quand ils tenaient une place officielle. Si les temps peuvent seuls excuser ou plutôt expliquer une semblable mesure, il faut convenir que la pubhcation en un tel milieu d'un livre comme la Politique nétait pas faite pour l'empêcher.
(ij Liv. I 1 6, 1 596.
Grotius parle^ en outre, d'une injustice particulière dont Juste-Lipse ne souffle mot. Les Etats Fauraient-ils trop brusquement remplacé par Joseph Scaliger, philologue supérieur à son père et l'un des fondateurs de la chronologie moderne ? ou Tauraient-ils privé d'une partie de son traitement ? Ce seraient alors les pertes dont Juste-Lipse se plaint dans une lettre déjà citée de If 94. Toujours est-il que Juste-Lipse quitta la Hollande furtivement en quelque sorte, avant de demander son congé, et qu'il laissa le soin de ses affaires à sa femme. De Spa où il avait feint d'aller prendre les eaux en sortant de Leyde, il écrit : ce J'ai bon espoir dans mes afTiiires de Hollande ; j'ai fait en partant mes recommandations à ma femme. Qu'aurais-je d'ailleurs à craindre des Hollandais ? Ils m'aiment et supportent impatiemment mon absence. Mais je ne •suis rivé à personne. Aussi vais-je, au premier moment, demander mon congé, pourvu toutefois que je sois assuré d'emporter des biens que je ne voudrais pas perdre (1). » Ces derniers (i) Leu., II, 423.
mots qui peignent au vrai la situation, ne témoignent guère des regrets qu'il croyait laisser derrière lui. Au résumé, que conclure, sinon que Juste-Lipse avait fait trop parade de son catholicisme et que l'apparition de sa Politique avait brisé les derniers liens qui le retenaient à sa chaire de Leyde ?
Où va-t-il s'établir à présent et que deviendra-t-il? Nous avons ici des preuves nouvelles de sa réputation en Europe : des princes, des états, des villes cathohques lui font à l'envi les offres les plus séduisantes. L'archiduc Albert d'Autriche, sixième fils de fempereur Maximilien lï, gendre du roi d'Espagne et pour lors gouverneur des Flandres, lui propose la retraite avec un suppléant et 200 florins par an. Juste- Lipse n'accepte pas le titre de Conseiller d'Etat que le prince lui offrait par surcroît, et reste étranger aux affaires et à la Cour ; il ne veut pas renoncer à la vie simple que nous lui connaissons, à cette vie d'étude, de travail solitaire dont on ne se détache pas, quand on en a contracté l'habitude, et il se contente des 200 florins. Il
accepte, toutefois, les protections dont il a besoin dans la position où il se trouve, celle du gouverneur du Milanais et de ce don Enriquez Fontana à qui il dédiera, en 1^94, sa Thysiologie des Stoïciens et qui lui fit obtenir une pension de Philippe II. Le sombre champion de la foi lui conféra, un peu plus tard, l'office d'historiographe royal avec 1000 florins de traitement. Henri IV eut beau lui faire une montagne Sor, comme on lit dans une épitaphe, Juste-Lipse, et ce n'est pas un mérite commun, demeure inaccessible : il répond à la proposition du roi dont il goûte le caractère et le génie, mais pour le remercier uniquement. Dans une lettre à M^'^ de Gournay : «Vous pensez, me dites-vous, que votre prince m'a demandé de la manière la plus flatteuse ; c'est vrai, mais je ne l'ai pas écouté. A l'âge et dans l'état de santé oii je suis, il m'offrirait en vain autant d'or qu'il y a de sable sur les bords de la mer » (i). Le pape, le duc de Toscane, les villes de Padouc et de Venise ne
(j) II, 307.
réussirent pas mieux auprès de lui. La source de tous ces refus est dans le sentiment si noble et si touchant qui lui faisait respecter l'amour de sa femme pour son pays natal. Les enfants de sa sœur auxquels il servait de père et de tuteur, le roi d'Espagne qui tenait à conserver un aussi chaud et docte partisan, et les Etats de Belgique, à leur tour, n'étaient pas un obstacle moindre à ces diverses ouvertures. Ne faut-il pas aussi faire entrer en ligne de compte l'attachement si naturel qu'il portait à sa ville de Louvain ? « Y a-t-il en Europe une ville plus selon mes goûts que Louvain, s'écrie-t-il (i), sans parler de sa situation pittoresque, de ce je ne sais quoi qui attire dans son sol et dans son climat ? On rencontre dans le caractère des habitants une ouverture, une simplicité qui m'ont toujours charmé. 3> Il se décida donc pour la ville où il avait fait ses premières études et s'y établit sur la fin de 1^91.
Nous savons ce qu'il touchait d'Albert d'Autriche et de Phihppe II, 1200 florins, somme
!28 JL'STE-LIPSE,
minime même alors pour un professeur de son âge et de son talent. Les Etats de Brabant y ajoutèrent 600 florins pour qu'il remplit une chaire à leur université. Un passage de Mirée nous induit à penser qu'à ces divers traitements les curateurs de la faculté y ajoutèrent, de leur chef, un supplément de 200 florins 5 ce qui porterait à 2000 le traitement complet que Juste- Lipse touchait à Louvain. Juste-Lipse a beau ne pas être ambitieux, avoir de la simplicté dans sa mise, dans son mobilier, dans son service, comme l'atteste son biographe : sa fortune, ni ses revenus ne sufllsaient aux nécessités de sa position. Ses écrits, au moins, lui donnaient-ils l'aisance, cette médiocrité non dorée, mais honnête qui devrait être la récompense d'un labeur assidu ? Qu'on en juge par ce qu'il en dit luimême : ce Hélas, siècle dur pour les arts que je professe ! Je n'ai retiré de mes études qu'une gloire qui n'est pas même généralement admise. Les flots dorés du Tage n'ont jamais coulé dans ma maison (i). 33 II était de ces natures (i) II, 127.
naïves et droites, dénuées de savoir-faire, qui peuvent arriver à la science, jamais à la fortune. Ce n'était pas un de ces hommes habiles à se pousser et à se faire valoir, qui savent exploiter leur fonds, quelque maigre qu'il soit. « Rien en moi de brillant ni dans la tenue, ni dans le geste, ni dans la parole, rien qui plaise à notre temps. Ce que je suis, je le suis intérieurement. Je ne fais d'exception que pour ma chaire de professeur, quand j'y monte : peut-être ai-jc recours alors à une grâce extérieure qui ne me fait par défaut (i). » Cette pointe de coquetterie permise, il n'en fait montre que devant son auditoire : au bas de sa chaire, il redevient Ihomme grave et pensif que Ton devine. Pensionné par les princes et par les Etats de Brabant, maître illustre à l'université de Louvain, de plus en plus connu par ses écrits, a-t-il enfin conquis cette indépendance dont il était digne ? Donnons-lui encore la parole : « Voilà trois ans que je suis à Louvain avec un faible