‹ Un publiciste du XVIme siècle: Juste-LipseChapitre 8 sur 14 · APERÇU SUR LE XV I^ SIÈCLE · texte numérisé non relu

APERÇU SUR LE XV I^ SIÈCLE

LA POLiTiQ UE (Uvres I et ii).

?vOUS avons essayé de tracer les lignes

principales de cette personnalité du ^'^l XV 1*^ siècle. Si nous avons fouillé dans cette vie universitaire peu connue , bien qu'elle offre le reflet intéressant des troubles et des agitations de la Renaissance^, c'est qu'il y a profit pour une époque comme la

nôtre à voir quel essor cette Renaissance a imprimé à renseignement dont, mieux qu'une autre, elle sent le prix et la nécessité. Nous sommes à la source des idées modernes ; il est bon de nous y arrêter un instant.

Du v^ au ix^ siècle, lorsque le monde Romain se fut effondré sous le choc de la grande invasion (406), ce ne fut qu'un chaos, une nuit épaisse qui s'abattit sur TOccident. Charlemagne, à grands coups d'épée, relit un peu de jour, de clarté dans les esprits ; clarté bien faible, bien vacillante encore, mais qui ne fut pas sans résultat. L'Eglise, qui seule avait eu le courage et la puissance de modérer, de régler les appétits barbares, l'aida puissamment et secoua quelque peu la torpeur environnante ; elle luttait alors pour l'existence et ne dominait pas encore. Au Midi, les municipes avaient pour la plupart sauvé quelques restes de ces lois et de ces idées qui avaient légitimé la conquête Romaine. Aussi, dès le x^ siècle, lorsque les hordes Germaniques se furent à peu près fixées, vit-on surgir comme une résurrection dans ces riches provinces qui

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s'étendent de la Loire aux Pyrénées^ des Alpes à l'Océan. Les âmes respirent et se remettent à penser, à chanter, à vivre : ce fut une première floraison qui promettait une moisson prochaine. Au-delà des Pyrénées, dans l'Espagne du midi, les Maures et les Juifs avaient ranimé par le commerce etPagriculture, par les arts et la science les plaines fortunées de Valence et de Grenade. LAntiquité même y reparaissait, travestie, il est vrai, falsifiée par les traductions arabes d'Aristote et d'Hippocrate. En Sicile, en Italie, sous finfluence des Sarrasins et d'un homme que les papes n'aimaient guère. Pallié des Infidèles, Pincrédule Frédéric II, la médecine avait dit son mot par Pécole de Salerne. En deçà des Pyrénées et des Alpes, les troubadours et les trouvères, poètes et guerriers, chantres de l'amour, des tournois ou des batailles, avaient créé une nouvelle langue qui ne demandait qu'à s'épanouir. Les mœurs s'étaient adoucies par les Cours d'amour, où, chose nouvelle, inconnue des vieux âges, régnait la femme, idéafisée par la culture de l'esprit, par le sentiment épuré de la chevalerie, par le Chrisdanisme.

Mais tout-à-coup les choses changent de face : cest un coup de foudre dans un ciel serein. Les invasions sont fermées ou à peu près. L'Eglise, maîtresse désormais absolue, fait appel au bras séculier, aux rois, qu'elle aide à étouffer les communes et leur modeste essai de liberté, pour tuer une liberté bien autrement dangereuse, la raison qui s'essaie à scruter, à sonder l'insondable, la Foi. Le Manichéisme, importé d'Orient dans nos contrées du Midi, doctrine incomplète sans doute, fausse même, n'en est pas moins un réveil qu'il faut éteindre à tout prix. Les bandes affamées de Simon de Montfort, le pape et Saint-Dominique s'en chargent : le sang noiera l'hérésie Albigeoise et Dieu distinguera les coupables, comme disait le légat. Une formidable machine, l'Inquisition, est trouvée et calmera par le feu, par la torture ou dans les in-pace ces velléités d'indépendance. Il n'y a plus à chercher depuis l'Evangile, tout est dit, consummaîum est. Du xiii au xv^ siècle et au-delà, la machine fonctionnera si bien que la pensée sera morte à peu près, ou s'évanouira dans un ver-

biage absurde^ stérile, qui s'appelle la scholastique. Il y aura des révoltes ; on n'impose jamais un silence absolu à la nature. Mais Dante, l'ennemi des papes, le grand Gibelin, ne sera pas compris de l'Italie dont il fonde la langue ; il n'est, d'ailleurs, en théologie que l'humble disciple de saint Thomas. Roger Bacon, plus hardi, qui a prévu quelques-unes de nos découvertes modernes, passe pour sorcier et n'échappe à la délation des moines, au feu, que parce que les papes sentent en lui un médecin utile 5 il meurt à temps, à 80 ans, sans secouer le sommeil qui l'entoure. Les princes de ce monde abâtardi, d'autre part, c'est saint Thomas, l'Ange de l'Ecole, qui assouplit aux dogmes le faux Aristote d'Avicenne et d'Averroés ; c'est Pierre Lombard, le Maître des sentences 5 c'est surtout Duns Scott qui remplit les écoles de disputes, de mots, de vent, si bien nommé ÏErig'ene. L'art du Moyen- Age, né de l'ogive Mauresque, se perd, quoi qu'on en pense, dans les frisures, dans les dentelles, dans les minunes élégantes, n'a qu'une hardiesse d'emprunt, voilée par cette forêt d'étais, que

Ton contemple encore autour de nos cathédrales gothiques ; la science^ le calcul n'apparaîtront qu'avec Brunnelleschi, qui, du reste, ne fera point d'élèves : le Dôme de Florence est unique en Italie. La poésie, si naïve et si vraie au xii^ siècle, se perd dans d'interminables fabliaux qui se répètent tous, dans la stérilité bavarde. La prose seule survit dans Joinville, dans Froissard, dans Comincs, admirables conteurs d'histoires et d'anecdotes, mais sans critique, sans philosophie aucune. Les couvents qui pullulent, plus que Fincendie, plus que les Barbares, ont détruit, peu s'en faut, les restes si pauvres de FAntiquité, par leurs palimpsestes qu'on admire sottement. En Espagne, les iVlaures, industrieux, agronomes, savants, sont rejetés en Afrique ou convertis de force, et les Juifs brûlés ou expatriés, à moins qu'ils n'abjurent 5 aussitôt le désert gagne la hiierta de Valence et les plaines d'Andalousie, alors paradis de FEurope, oii, depuis, For du Nouveau-Monde n'a pu effacer la misère et Faridité. L'Italie, où la banque et la boutique des Médicis ont remplacé les Juifs^ se tait et s'efflice

devant la terreur du Saint-Office ; saignée par les tyrannies locales, podestats, condottieri, etc., périodiquement ravagée par l'étranger qui l'achève, elle devient la nouvelle Sodome , un cloaque; elle est mûre pour les Borgia. Partout la mère-nature, la vieille Cybèle, se meurt de jeûnes et d'inanition, de mysticisme et de sorcellerie. Rabelais seul a trouvé le mot de génie qui caractérise le monde d'alors : c'est Vii7i-^\jat^. Heureusement, ce lourd sommeil du Moyen- Age, cet affreux cauchemar, n'était pas la mort : il est, grâce à la découverte de l'Amérique, grâce à l'imprimerie, ces deux leviers énormes qui vont soulever le monde, il est suivi d'un réveil éclatant, prodigieux. L'Europe, courbée jusque-là sous la férule de 1 Eglise, agonisante sous le cilice, renaît à la vie de l'esprit. L'Antiquité, retrouvée cette fois, évoque à nouveau le culte de la nature, toute meurtrie encore des macérations de 1 âge précédent, et remet en scène la beauté, la santé qui ne sont plus les attributs du Diable. Là-dessus il faut entendre Montaigne, nullement mystique, presque Grec par l'accent et la tournure : « Je ne

puis dire assez souvent combien j'estime la beauté qualité puissame et avantageuse. 33 (i) Et plus loin, dans le même chapitre, comme il condamne à demi-voix l'erreur des siècles passés où l'on tuait le corps pour sauver 1 ame, où la maladie, la scrofule, les stigmates étaient une grâce du Ciel ! « Je hais cette inhumaine sapience qui nous veut rendre dédaigneux et ennemis de la culture du corps, w Ne vous semble-t-il pas entendre l'adage antique, si humain, si rationnel : mens sana in corpore sano ? Les arts et la pensée marchent de pair à la conquête du monde réel, pour lequel la scholastique n'a eu que du dédain. Cette scholastique faisait, nous l'avons vu, profession de ne prendre aucune initiative, de partir toujours d'un texte, de commenter, de gloser comme disent les Essais ; elle avait peur de l'observation, ne voyant rien, ne voulant rien voir aux merveilles de l'univers. Mais un élan nouveau dissipe les sottises de l'Ecole. Par Christophe Colomb, par Cuttemberg, par Copernic et

Galilée l'observation fait sa trouée dans la science et refoule non sans peine la méthode à priori de saint Thomas, quoiqu'elle n'ait pas dit son dernier mot. C'est là proprement l'œuvre de la Renaissance, ère de création en tout genre, dont l'énergie native ne fut point étouffée par son immense labeur d'érudition ; bien au contraire. Distinguons ici la Renaissance de la Réforme qu'on a tort de confondre. Au point de vue de l'art et de la philosophie, il faut le dire, la Réforme fut un pas en arrière : « Les mystiques, Luther et Calvin, fuirent à reculons jusqu'au berceau des âges chrétiens (i). 33 Le premier, dit Micheîet (2), « dans son magnifique mépris de Rome et de Satan, veut un passé plus antique et par saint Paul il prétend y retourner. 3> Remontant au Jéhovisme par la Grâce, par la Prédestination, ils étaient tous deux, quoi qu'ils en eussent, rivés à la tradition qu'il s'agissait précisément de renverser : ils mirent

(1) jMichelet, Ren. pag. 179.

(2) Ren. Int. 66.

la Bible à la place du pape et des conciles. C'était quelque chose, ce n'était pas assez. La science et la pensée^ elles, ne s'arrêtèrent pas en chemin. Mais, à leur insu, et c'est là pour nous leur grande utilité dans 1 histoire, Luther et Calvin aidèrent puissamment à la ruine future non-seulement des données ultramontaines, mais des dogmes auxquels ils s'étaient ralliés euxmêmes. A coup sûr, le libre-examen sapait les indulgences, les vœux monastiques, les sacrements, la confession, le pouvoir temporel et rinfaiUibilité du pape ; mais il allait au-delà et, dès le xvi^ siècle, par les Anabaptistes, il s'en prenait aux bases mêmes de la foi.

L'Eghse Romaine, on le devine, ne reste pas inactive et désarmée. A peine le moine de Wittemberg a-t-il protesté contre ses abus, que, menacée dans son existence, la papauté, toujours habile, concentre ses forces et fait appel non-seulement au bras séculier comme par le passé, mais à des moyens encore inédits. Les ordres monastiques, milice active sinon toujours soumise, subissent tous une réforme 3 on en crée de

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nouv'eaux plus aveuglément dévoués, et dès i ■jîj.o les Jésuites entrent en lice. La lutte s'engage contre l'hérésie, contre toute idée en désaccord avec les Ecritures et avec la tradition. La science surtout est plus suspecte que jamais à l'Inquisition ; si, par hasard, le monde venait à s'éclairer, à raisonner, si saint Thomas n'avait pas dit le dernier mot, l'église catholique, déjà minée, pourrait s'effondrer. De là deux camps bien tranchés : d'un côté Rome, le passé, la tradition, la scholastique ; de l'autre la Réforme novatrice et la libre-pensée qui ne tardera pas à se dégager de son alliée pour se frayer une route à part.

L'art proprement dit restant neutre, quoique d'instinct catholique plutôt que protestant, l'enseignement et les écoles devaient répercuter cette division des esprits : ici les partisans du sraru-quo, les conservateurs, comme nous dirions aujourd'hui ; là les partisans du progrès, les révolutionnaires ; entre les deux les modérés, les Toliiiques de France, les sages qui ne font table rase qu'à bon escient, mais qui sont rarement

les plus forts. Car il faut le scepticisme prudent d'un Montaigne ou le génie plantureux d'un Rabelais, ce « bouffon colossal jj, comme l'appelle Michelet, pour sortir sain et sauf d'une mêlée si confuse.

On a vu, par ce qui précède, que Juste- Lipse appartenait à la première catégorie, celle des Romanistes , nos réactionnaires , nom nouveau d'une chose fort ancienne. Il en a les qualités et les défauts que nous avons relevés avec impartialité, comme c'était notre devoir ; ne faut-il pas, dans ce triage de l'histoire, conserver du passé ce qui mérite le respect, ce que la science ne désavoue pas ? FaciHté précoce, travail opiniâtre en dépit d'une santé débile, amour passionné des lettres antiques, étude approfondie du stoïcisme que le Moyen-Age avait laissé dans l'ombre, dévouement continu à sa profession, aux disciples nombreux que réunissaient autour de sa chaire une parole brillante et une érudition sure, enfin, comme couronnement à sa vie de labeur, une œuvre politique médiocre assurément, mais où Ion trouve des

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points à noter, un premier pas dans une voie inexplorée auparavant 5 puis, par contre, une foi d'autant plus rétrécie qu'elle n'est plus, comme dans les âges antérieurs, le simple résultat de l'éducation et du milieu, mais une foi disciplinée, armée en guerre, telle que l'exigeaient l'institut de Loyola et le concile de Trente, une arme de parti, moins désintéressée, moins respectable par conséquent, quoique sincère. On sent en Juste-Lipse, non le croyant de l'Imitation que la nature effraie et qui n'a de culte que pour son Créateur, mais un sectaire avec ses défauts, un publiciste militant dans le genre de de Maistre, moins la fougue et l'originalité. Son désintéressement et son honnêteté sont hors de débat ; mais le contact d'opinions contraires dans les Pays- Bas où son existence s'est écoulée, dans sa parenté même, comme nous l'avons dit au début, mais ses voyages en Europe, ses relations avec les célébrités de la Réforme et ses études étendues auraient dij, sinon lui dessiller les yeux, le rendre du moins plus circonspect, plus patient surtout. Nous aurions eu moins d'agitation dans

sa vie, et le modeste éclat de sa mémoire n'y eût rien perdu.

L'histoire prend les hommes tels qu'ils sont, et, en les présentant sous leur vrai jour, sert les intérêts de la science et de l'humanité. Rien, d'ailleurs, n'est à négliger dans les personnages dont elle s'occupe, pas même les erreurs : elles nousfont apprécier les progrès accomplis. Quand on se donne la peine de fouiller sans arrièrepensée les annales de nos pères, on s'explique mieux les résistances que nous éprouvons aujourd'hui ; on tient mieux compte des hommes et des choses, et les théories absolues, en politique, en sociologie surtout, nous deviennent plus suspectes. Ceci n'est ni du scepticisme, ni de l'indifférence ; c'est une méthode qui ne se paie pas de mots, voilà tout, qui classe, sans opinion préconçue, les données si diverses du problème social. N'allons pas, àl'instardes scholastiques, nous forger àpriori un monde imaginaire, où nous ne ferions preuve que d'inexpérience et de prétention. Onl'a dit avant nous, le présent est en germe dans le passé, dans le xvi* siècle peut-être plus que

dans tout autre 3 voilà pourquoi il nous attire de préférence ; la critique serait donc mal venue à faire maison nette. Soyons indulgents pour les hommes qui n'ont pas eu, comme nous, à leur service deux cents ans de révolutions politiques ou philosophiques et la prédominance de plus en plus marquée de la méthode expérimentale. La modestie, enfin, ne messied pas à une épocjue que nos héritiers ne trouveront pas, c'est à craindre, non plus, irréprochable.

Nous voilà suffisamment renseignés sur la vie de Juste-Lipse, sur son caractère, sur ses idées et ses opinions, sur le cercle où il a vécu, pour aborder celle de ses oeuvres qui a été le but et comme l'objectif de cette étude.

Cette œuvre est intitulée : Civilis docirinœ libri sex. Ne nous attendons à rien d'original ici : outre que, sans parler des Anciens, Aristote et Platon qu'il ne connaissait qu'imparfaitement, la matière avait été traitée par saint Thomas et par Jean Bodin dont il ne parle pas, Juste- Lipse n'a jamais été original dans le sens qu'on attache à ce mot ; il n a jamais été ce qu'on

IfO JUSTE-LIPSE.

appelle un créateur, un intuitif, ec cest ce qui explique pourquoi il n'a obtenu de la postérité qu'un souvenir d'estime. Tel n'est pourtant pas son avis : « J'emprunte aux autres le bois et la pierre 5 la construction et la forme de l'édifice n'appartiennent qu'à moi (i). » La lecture de son livre va-t-elle justifier son dire et le vers d'Horace qu'il cite à ce propos :

Crescet occulto velut arbor œvo ?

Qiiand même il ne l'eût pas composé durant son hépatite, comme il ne manque pas d'en avertir dansl'avant-propos, il est douteux qu'avec ses idées et son idolâtrie pour la tradition il eût pu réussir à lui donner ce qui fait vivre, l'ampleur et la nouveauté dans la conception ec dans la forme. Sans analyser par le menu cette œuvre assez longue, qu'il avait pris, en bon catholique, la précaution de soumettre à l'approbation du pape, nous nous attacherons surtout à certaines questions non encore résolues de son

(.) Pol. I, I.

in

temps et du nôtre et que l'auteur a traitées non sans mérite, mais à son point de vue. Il y aura profit à étudier cette face du xvi^ siècle incomplètement éclaircie j Juste-Lipse y gagnera et nous y gagnerons nous-même de sonder après lui certains problèmes à notre ordre du jour.

Le I^' livre de cette Politique n'est qu'un lieu-commun sur la vertu, la piété, la prudence nécessaires au gouvernement des Etats, qui n'a pas un trait direct au sujet et dont le lecteur peut se passer 5 mais c'est la manière de saint Thomas, de Buchanan, de Mariana, des publicistes d'alors ; il faut nous résigner ici à ces préambules à peu près inutiles.

Le 11^ livre est consacré aux différentes formes de gouvernement, mais ne vise en réalité que la monarchie, proprie de principaiu agimus, et n'offre sur l'aristocratie et sur la démocratie que des vues sommaires et superficielles 5 il y a absence de toute théorie, de toute conception philosophique. Après les avoir brièvement examinées dans leur essence, l'auteur se décide dans son choix : « Je donne la préférence à la monarchie comme

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plus conforme à la nature, n Ceci est à l'adresse de Philippe II; car sa Correspondance contredit sa Politique, et il semble qu'il ait eu, lui aussi, sa doctrine ésotérique : « J'aime l'aristocratie , quand elle est bien constituée, comme à Sparte ou à Venise. Oh ! quel Dieu nous la donnera! (i) 5) Simple manque, non de sincérité, mais de courage : il avait à ménager son parti, surtout à cette date. Il exprimait, d'ailleurs, l'opinion alors générale. Saint Thomas, dans son De l^egimine principiim^ n'a pas d'autre sentiment, mais avec cette restriction profonde et qui exclut tout absolutisme : « Ce n'est pas le peuple qui a été créé pour le roi, mais le roi pour le peuple (2). n Calvin lui-même, si révolutionnaire en rehgion, est un monarchiste pur : « La puissance la moins plaisante aux hommes est recommandée singuhèrement par-dessus toutes les autres, c'est à savoir la seigneurie et domination d'un seul homme (3). » Il accor-

(3) Ch. XV.

(3) Inst. Chrét.

de toutefois, et la concession est plus force qu'il ne pense, que c'est la forme la moins plaisante. Jean Bodin, politique et jurisconsulte de valeur, auquel Montaigne accorde « plus de jugement qu'à la tourbe des escrivailleurs de son siècle (i), » ne pense pas autrement. Il est même, comme à peu près tous ses prédécesseurs, pour ce que nous avons appelé depuis le droit divin : u Le souverain tient le sceptre et la puissance de Dieu. » — « Les peuples ont découvert à vue d'œil et par longue suite de siècles aperçu que les monarchies étaient plus sûres, plus utiles, plus durables que les Etats populaires et aristocranes (2). :» Bossuet, tout en admettant, au siècle suivant, le principe du droit divin, omnis potesias de Veo, laisse tomber un aveu, qui restreint singulièrement cette maxime. « Il n'y a point, dit-il, de tentation égale à celle de la puissance, ni rien de plus difficile que de se refuser

(i) Ess. II, 33.

{2) Rep. I, I.

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quelque chose quand les hommes vous accordent tout (l). "

En ce cas, quel est, dans la monarchie, le remède à cette toute-puissance? Sous Louis XIV, Bossuet, s'il y a songé, n'a pas pu inscrire dans son oeuvre la souveraineté populaire. S'il faut en croire de Maistre (2), « toute la théologie française repousse justement le système de la souveraineté du peuple comme un dogme anti-chrétien. 5) A l'époque de Bossuet, le mot n'était pourtant pas nouveau La Réforme, après les Anciens toutefois, partant du libre-examen, si voisin du rationahsme, avait remis l'idée en crédit, tout en maintenant avec Calvin le principe monarchique. Il n'est que juste aussi de rappeler que, bien avant la Réforme, aux états de Blois de 1484, l'orateur de la noblesse, le chancelier du duc de Bourgogne, Philippe Pot, ne craignit pas de s'écrier au nom de son ordre, et contrairement au dire de saint Paul : « Tout

(1) Pol. X, 6.

(3) Du Pape, II. I,

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pouvoir vientdu peuple, tout pouvoir lui retourne, et par le peuple j'entends tout le monde; je n'en excepte aucun habitant du royaume. » Cette déclaration si nette a mis 562 ans à trouver sa formule dernière, le suffrage universel. Quelle leçon pour les esprits impatients qui veulent forcer la marche toujours si lente de l'histoire !

On dirait que la harangue du seigneur Bourguignon ait laissé comme une traînée de poudre sur le XVI* siècle et c'est ce qu'on n'a pas assez remarqué. Sous le règne du bon plaisir, de François I'^'' à Phihppe II , les publicistes catholiques et protestants ne se font pas faute, dans leurs élucubrations , d'arborer , à mots plus ou moins couverts, le drapeau populaire; les Jésuites eux-mêmes, si dévotieux pour le pape, ne se gênent pas avec le roi. « Suarez veut qu'une loi ne soit promulguée, qui n'ait été d'abord acceptée par le peuple et revêtue de sa sanction (i). n Son compatriote iMariana arrive à une conclusion approchante ; il se dé-

(1) Erank. Publ. i, 44.

l<)6 JUSTE-LIPSE.

clare, sous Philippe II, pour la monarchie tempérée, nous dirions presque parlememaire : «Nous estimons la monarchie préférable, mais à condition que le P^'ince appelle dans ses conseils les meilleurs citoyens et que, devant un tel sénat, il traite les affaires publiques et privées (i). » Il est plus explicite dans un autre passage : « Si le Prince met l'Etat en péril, s'il témoigne du mépris pour la religion du pays et que le mal soit sans remède, il doit, d'après nous, être déposé et un autre mis à sa place (2). n Au chapitre 8, il n'y a plus de doute, c'est la souveraineté du peuple qu'il proclame : « Lorsque les vices du roi troublent la répubhque et que son pouvoir dégénère en tyrannie évidente, la répubhque qui peut Xarrèier, peut aussi le dépouiller de la royauté et de la vie, au besoin ; lorsqu'elle a délégué ses pouvoirs au roi, n'en a-t-elle pas gardé pour elle la plus grande partie, majori potestate? s'il en était autrement, le fils serait au-

(i) De Rege, i, 3.

{2) Id., 1, 5.

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dessus du père, la source plus forte que le ruisseau (i). »

Si des ukramontains nous passons aux réformés, le concert n'est pas moins unanime; nous n'avons plus affaire à la timidité de Calvin, dont la situation, il est vrai, était plus difficile sous François P*" que celle d'Hubert Languet et d'Hotman durant les troubles de la Ligue. Ce sont des révolutionnaires auprès du dominateur de Genève. « C'est le peuple qui établit les rois, qui leur met les sceptres es mains 5 c'est du peuple après Dieu que les rois tiennent toute leur souveraineté ; qu'ils se souviennent être de même paste que les auttes (2). » Plus loin, Hubert Languet insiste : « Puisqu'il n'y eut jamais homme qui nasquit avec la couronne sur la tête et le sceptre en main, c'est chose très-assurée que tous les rois ont esté premièrement estabhs par le peuple. Puisque le peuple esht et estabUt

(.) Id.,i, 8.

(3) Hubert Languet, De la puissance légitime du Prince, III, p. 96.

If8 JUSTE-LIPSE.

les rois, il s ensuit que le corps du peuple est par-dessus le roy (i). ^ Ce mot dépeuple étant vague, Hubert Languet le précise et l'explique en termes presque modernes : « Quand nous parlons du peuple, nous entendons les magistrats et les Etats, qui ne sont autre chose que Yepitome du royaume. Comme les officiers susnommés qui composent ces Etats, sont inférieurs au Roy, aussi étant considérés tous ensemble en ce corps sus-mentionné, ils sont ses supérieurs (2). » Suarez et Mariana ont écrit en Latin et pu échapper ainsi à l'œil jaloux de Philippe II 5 Hubert Languet, au contraire, s'est mis à la portée de la foule en publiant son livre en langue vulgaire. L'Ecossais Buchanan, qui eut Marie Stuart pour élèvCg quoique ayant passé une grande partie de sa vie en France, n'ayant pas notre idiome à sa disposition, se contenta du Latin, avant l'apparition de Schakspeare, le créateur de la prose Anglaise. Il n'est ni moins

(i) Id., p. 103, 105.

(2) Id., 11' question.

explicite ni moins absolu ; après avoir repris la maxime de saint Thomas, que « Les rois sont faits pour le peuple et non le peuple pour les roiSj n il ajoute : « Je ne crois pas que le Prince ait un pouvoir absolu sur toutes choses (i). » C'est déjà la monarchie tempérée ; voici la souveraineté de la nation : « La nation a le droit de déférer, déferai^ le pouvoir à qui bon lui semble. Quand elle a donné ce pouvoir, je veux, volo, qu'il lui soit loisible d'y mettre des bornes (2). » Il ne craint même pas d'aller jusqu'au plébiscite, et en cela il a dépassé le but; mais nous ne discutons pas, nous constatons seulement : « Lorsque les Ordres de la nation ont pris une décision, cette décision sera soumise, defererur, à l'approbation du peuple (3). jj II soutient, en un mot, que « le peuple étant plus puissant que le prince, le peuple réuni a sur lui le même pouvoir que sur les simples ci-

(1) De Jure Regni).

(.) Id.

(3) Id.

l6o JUSTE-LIPSE.

coyens(i). » Sans aller aussi loin, Bodin conçoit déjà la royauté comme un mélange des trois sortes de gouvernement : « L'Etat royal doit être tempéré par rétat aristocratique et populaire (2). » On le voit, la royauté démocratique, comme on la comprenait en 1830, n'est pas née de nos jours.

A part Bodin, ces quatre publicistes, on a pu s'en convaincre, ont évidemment forcé la note permise au xvi^ siècle; un esprit moins aventureux, plus pondéré, un jurisconsulte de valeur, va nous donner la note exacte.

Nous voulons parler de François Hotman, dont Juste-Lipse avait pu lire la Franco-Galliay parue avant sa Politique. On nous permettra de nous arrêter sur ce premier théoricien des libertés constitutionnelles que, dans la préface de ses Récits Mérovingiens, Augustin Thierry, à peu près seul de nos historiens, a tiré de l'oubli injuste où notre ignorance l'a laissé.

D'après de Thou (5), si précieux pour toute

(.) id.

(3) VI, 6. (}) Liv. 99-

JUSTE-LIPSE. l6l

cette période, Hotman, fils d'un conseiller au parlement de Paris, étudia le droit à Orléans jusqu'au moment où il fut forcé de fuir pour cause de religion. Il chercha un asile à Lausanne où il professa pour la première fois. Rappelé par Monluc, évêque de Valence, dont on connaît les attaches avec la Réforme, et par la seconde Marguerite de Valois, successivement à Valence et à Bourges, il soutint sans pâlir le voisinage de Cujas jusqu'au soulèvement de Paris, en 1^88, à lajournéedes Barricades. S'expatriant alors définitivement, il se retira d'abord à Montbéliard, terre d'Empire, puis à Bâle où il mourut dhydropisie en If 91, à l'âge de 6f ans. Travailleur comme l'a été sa génération, il a laissé de nombreux traités de législation que nous n'avons ni à examiner ni à mentionner ici, et une œuvre savamment composée, un peu systématique peutêtre, mais qui mérite de vivre, la Franco-Gallia, où il a comme entrevu les lois de ce que nous avons appelé le gouvernement parlementaire. Il ne saurait donc partager sur l'origine et la nature des Pouvoirs les vues arriérées que

Juste-Lipse va nous exposer. 11 aJmet sans doute, il respecte même la monarchie, avec des restrictions toutefois qui font honneur à sa clairvoyance, et que nous sommes heureux de remémorer à nos législateurs qui croient les avoir inventées. Hotman aussi fait appel aux Anciens, mais avec une tout autre critique. S' appuyant sur le passage où Tacite constate, dans sa Germanie, que « le pouvoir des rois n'était ni arbitraire, ni illimité » , il rappelle que chez nos ancêtres « l'autorité souveraine appartenait aux assemblées de la nation, qui pouvait déférer et reiirer la couronne à son gré (i). 35 Il montre que « l'administration même rentrait dans les attributions de ces assemblées annuelles, qui réalisaient, à son avis, le rêve des philosophes par la coopération des trois ordres à la chose publique (2). » Il n'oublie pas la déclaration si fîère des Certes d'Aragon à la consécration des rois : «Nous qui sommes autant que vous et qui pouvons

(1) Franco-CiiUia, vir.

(3) Id., X.

plus que vous, nous vous élisons roi sous telles et telles conditions ; entre vous et nous il y en a un qui commande plus que vous. » A coup sûr, Juste-Lipse connaissait la coutume d'Aragon, citée par Hotman ; il n'y fait même pas allusion ! Outre qu'il ne mettait pas là son idéal, il savait qu'Hotman avait réfuté les prétentions des Guise, alliés de Philippe II; qu'il avait, dans un pamphlet intitulé Brutus, tourné en ridicule la huile de Sixte-Quint contre Henri de Navarre et le prince de Condé; il savait, en un mot, que Hotman avait embrassé les opinions de Calvin. En outre, le principe de la souveraineté populaire circulait autour de Juste-Lipse aux Pays- Bas; on n'avait pas oublié la tentative des Arteveld, bien qu'elle eiit échoué comme celle de Marcel à Paris, etGrotius ne devait pas tarder à proclamer que : « Les philosophes savent bien que c'est le consentement et la volonté du peuple qui insiituem les Pouvoirs (i). n Juste-Lipse lui même parle quelque part (2)

(ij Ann. m, 70.

(a) Pol. II 4.

du consentement populaire, consensus, à propos de la monarchie héréditaire ; mais il glisse et n'appuie pas. Il avait dit dans le chapitre précédent : « Je n'adopte pas toute monarchie, mais la véritable et légitime, celle que je définis : le pouvoir confié à un seul par les mœurs et les lois au profit des sujets. >? Or, d'oii naissent ces mœurs et ces lois, si ce n'est du peuple même qui les a établies ? La réticence est volontaire ici : Juste-Lipse n'ose pas dire toute sa pensée. Il connaissait aussi suffisamment Aristote et Platon, qui avaient depuis longtemps déblayé le terrain. Mais, d'avance, il avait son parti pris, son siège fait. D'ailleurs, au milieu de la lutte, ne demandons au combattant ni le sang-fi-oid, ni l'impartiaHté, ni même toute sa dose de sincérité : la passion domine au xvi^ siècle, c'est sa caractéristique. Conservateur, Juste-Lipse n'était pas libre de ses mouvements. Cent ans après, Bossuet, nous l'avons laissé entrevoir, dans sa Politique tirée de l'Écriture Sainte, ne soutient pas d'autre thèse que le publicistc de Lcyde. Il est vrai qu'il est

JUSTE-LIPSE. l6f

évêque, qu'il écrit sous I œil d'un maître peu commode et que les temps ne sont plus aux hardiesses politiques. Sous ce rapport^ le xyii*^ siècle est en recul sur le xvi^. « La monarchie est la forme de gouvernement la plus commune, la plus ancienne et aussi la plus naturelle. Le gouvernement monarchique est le meilleur (i). » Aujourdhui encore, non-seulement en Europe, mais en France même, malgré le progrès incontestable des idées, cette théorie ne manque pas de partisans sincères avec lesquels nous avons à compter. C'est, il nous semble, une suffisante excuse pour notre auteur.

Il y a plusieurs sortes de monarchies ; Juste-Lipse ne peut être que pour [héréditaire fc Elle est plus généralement admise, et semble meilleure, plus sûre (2). :» Hubert Languet avoue lui-même, que : « La sucesssion a été tolérée pour éviter les pratiques, brigues, mécontentements, interrègnes et autres incommodités

(1) Liv. Il, art. i".

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de rélection (i). j) Tel esc aussi l'avis de Bodin, qui préfère a celles qui sont fondées en droit successif du mâle le plus proche (2). ?) — ce De toutes les monarchies, dit Bossuet à son tour, la meilleure esc la successive ou héréditaire (3). 'j Mais quand la monarchie tire son origine de la conquête, ce que n'a pas omis ce grand génie qui connaissait l'histoire, comment légitimer la force ? Par une composition amiable et par la Bible qui sanctionne la victoire. Bossuet oublie trop, pour un évêque surtout, que la victoire est un fait brutal, jamais un droit. Il faut bien avouer, quoique la chose soit triste à dire, que les religions, comme Bossuec, onc toujours sanctionné la force et le succès 5 qu'il y a des Te T)eiim pour toutes les victoires, tous les attentats qui réussissent. Au point de vue pratique, car il faut se résigner aux faits inéluctables, et dans les civilisations rudimentaires, la monar-

(1) m' question, |i, 105.

2) Rep. Il, I.

(j) II, art. 1"

chie^ telle que rentendent les bons esprits, peut avoir son utilité, sa raison provisoire ; l'histoire en offre de nombreux exemples. Au point de vue rationnel, qui ne s'attache qu'au droit et à la hberté, les opinions sont et resteront longtemps encore partagées jusqu'à ce que la lumière se fasse éclatante pour tous ; ce qu'il faut espérer du temps. Même au xvi^ siècle, si hardi pourtant, les écrivains les moins entichés de la tradition, hésitent à se prononcer pour la forme démocratique : « A peu que je n'entre en haine inconciliable contre toute domination populaire, dit Montaigne, quoiqu'elle me semble la plus naturelle et la plus equùable(i). » Montaigne, tout original qu'il est, ne s'abstrait pas toujours des idées reçues, du milieu et du pays où il a vécu : il a peur de l'innovation en politique : « Rien ne presse un Etat que Finnovation ; le changement donne seul forme à l'injustice et à la tyrannie. C'est à faire à ceux qui pour décrasser, effa-

(1) EsSiiis, I, }

l68 JUSTE-LIPSE.

cent(i).» Le mot n'est que spirituel; à ce compte, nous en serions encore à la monarchie primitive. Des amis irrécusables de la liberté, M*"^ de Staël par exemple (2), diront sans sourciller, après Hubert Languet, que « rhérédité dans les monarchies est indispensable au repos et au progrès de Tesprit humain, » Le repos peut-être; à supposer, ce qui n'est pas démontré, que les autres gouvernements ne puissent pas le garantir aussi bien; mais le repos n'est pas la vie, pas plus pour les peuples que pour les individus. 11 s'agit, non de se reposer, mais de marcher ; vira est in motu. Quant à la morale et au progrès, M'"^ de Staël nous permettra d'opiner autrement. Rendons à Juste-Lipse la justice de reconnaître qu'il a eu la sagesse de maintenir, quoique à regret, nous le verrons ci-après, la monarchie tempérée, la seule soutcnable. Mais qu'il est au-dessous non-seulement d'Aristote qu'il semble n'avoir pas lu, mais

{2) Cl ns. V. I.

même de son ami^ Tinsoucianc et sceptique Montaigne !

Aristote est très-clair sur ce point : « La foule juge mieux que le premier venu ; de plus, la majorité des citoyens est moins sujette à la corruption (i). » La condition d'une majorité libre et obéissante à la loi une fois remplie, « Taristocratie, avec ou sans souverain, serait préférable pour les Etats à la monarchie. Car donner le pouvoir à un homme seul, c'est se donner pour maître une béie féroce, evip-.cv. Evidemment, dans une société de membres égaux et semblables, il n'y a ni justice ni avantage à ce qu'un seul domine tous les autres. D où il faut conclure que, des trois formes régulières de gouvernement, il faudra préférer celui des meilleurs, Twv i'A<j-cyi (2). 33 Mais ces meilleurs, quels sont-ils ? Les plus vertueux d'abord, au sens Grec du mot, les mieux nés, les plus intelligents et les plus riches. « Les plus

(i) Pol. m, II.

(2) id. Il, 13

riches auront naturellement et plus d'instruction et plus de naissance. Il n est donc pas possible qu'un Etat gouverné par une telle aristocratie ne soit pas le mieux administré (i), » Le lecteur ne se méprendra pas sur ce mot d'arisiocraiie ; il ne s'agit pas ici de richesse et de noblesse héréditaires comme chez nous, lorsque nous prononçons ce mot assez mal sonnant à nos oreilles ; il s'agit, remarquons-le bien, de mérite et de vertu, de supériorité morale et intellectuelle avant tout, acquise ou native. Pour peu qu'il ait de jugement, le démocrate ne s'en offusquera pas : le pouvoir ne revient il pas au plus digne?

Montaigne aussi, quoique nourri dans une royauté et tout insoucieux qu'il est des questions de principe, aurait pu, quoique à un moindre degré, être utile à consulter. « L'excellente et meilleure police est à chacune nation celle dans laquelle elle s'est maintenue ; sa forme et commodité essentielle dépend de l'usage (2). »

(1) Pol. IV, 8.

(a) III, 9. • '

Ne dirait-on pas que Montaigne a emprunté cette pensée à saint Thomas que probablement il n'avait pas lu ? « Le gouvernement et la souveraineté doivent se régler sur Fusage et la coutume, disposinonem , de la nation (i). » C'est la politique du bon sens et de l'observation, la politique expérimentale, qui n'est pas la plus mauvaise, la politique vraiment scientifique : une constitution a priori, qui ne se fonde pas sur les mœurs et les idées, pèche par la base. En tout cas, Juste-Lipse, dans la monarchie à sa façon, aurait pu tout au moins et sans déroger à son point de départ, aurait dû même admettre l'égalité des citoyens sous l'obéissance générale, égalité qui n'a rien d'incompatible avec la royauté, dont il ne parle nulle part et sur laquelle Thomas Morus venait de fonder son Utopie; or l'Utopie date de Henri VllI, mort depuis longtemps lorsque parut la Politique. Bodin à son tour, bien qu'il ait varié d'opinion sur la monarchie tempérée, qu'il repousse et qu'il

(i) De Reg. Principum, iv, 8.

admet successivement (i) dans son livre, méritait d'être mieux apprécié de Juste-Lipse, puisqu il avait le même culte que lui. Car nous ne pouvons pas admettre quil n'avait aucune connaissance d'une œuvre aussi considérable, née treize ans avant la sienne, en Tfvy. Bodin veut que « les lois publiques soient communes, autant qu'il sera possible (il aurait pu se passer de la restriction), et que le Prince ne lève point d'impôts à plaisir sur le peuple, et qu'il ne prenne pas le bien d'autrui (2). Si c'est une monarchie tempérée vaguement comprise, mal définie, les termes soulignés répugnent à l'absolutisme. A ses yeux, les rois ne sont « sujets qu'aux lois de Dieu et de nature et à plusieurs lois humaines reconnues de tous les peuples (5). C'est sans doute insuffisant et sans précision 5 mais cette timidité regrettable n'excluait pas, chez Bodin, un attachement sincère

(i) Rep. II, 1.

(1) Rep. I, 2.

(1) Id., I, 8.

pour la liberté : lisez son chapitre sur la tyrannie (i). Nous n'en dirons pas autant de Bossuetj lapôtre dur et hautain du pouvoir absolu, pour lequel « le Prince ne doit rendre compte à personne de ce qu'il ordonne (2) »

(i) id., Il, 4.

{2) Pol. IV, art. i"'.

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