LIVRES 111 ET IV. — QUESTION DES IMPOTS
^^^G^^^u livre m , Juste-Lipse s'occupe du V^/ \v choix des ministres, choix important,
,.^^^^^5::^ ou se révèlent les tendances du publiciste. Il faut d'abord qu'ils aient de la naissance : « Que leur extraction soit honnête, honesiâ, j) et là- dessus il s'en réfère à Aristote (i); Aristote, qui incline du reste à l'aristocratie, est moins affirmatif : « // esi probable qu'ils en vaudront mieux, » dit-il, et, sous cette réserve, la thèse est plus admissible. Bodin verse dans le même sens, et cite l'exemple des républiques de Venise, de Raguse et de Nu-
(i) Pol III, 8.
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remberg (i) ; oubliant que c étaient des républiques aristocratiques. Bodin et Juste-Lipse auraient pu se rappeler que Philippe-le-Bel et Louis XI ne s'étaient pas mal trouvés d'avoir employé de petites gens, lorsque ces petites gens avaient les qualités requises. La règle de ne prendre que des hommes d'origine noble pouvait avoir sa raison au xvi^ siècle^ où la bourgeoisie naissait à peine à la vie politique, et où la noblesse, comme corps de LEtat, avait encore une prépondérance marquée; c'était cependant la bourgeoisie qui alimentait déjà pour une bonne part Féglise et la magistrature, la finance et la basoche. Autour de lui, d'ailleurs, dans ces Flandres industrieuses et riches, Juste-Lipse aurait pu soupçonner l'aptitude aux affaires de cette classe active et intelligente, à laquelle il appartenait luimême. 11 fait une exception, il est vrai, pour les mérites éclatants, virtutis eximiœ; mais ces mérites-là percent toujours, ils s'imposent. Si, creusant plus à fond fadage d'Aristote, il se fût
(i) Rep. m, I .
demandé si les vertus, les talents ne se transmettent pas; si vraisemblablement la naissance, unie à la richesse qui facilite l'éducation, ne crée pas un milieu plus favorable à Féclosion des aptitudes politiques; peut-être ne le condamnerions-nous pas de tout point. Mais la science nen était pas encore là et Juste-Lipse n'était pas de taille à la devancer. Son esprit, dénué d'analyse et d'observation pénétrante , regarde trop souvent en arrière, ne marche que sur les errements, sur la parole (imo et verbis, il) des Anciens, et encore les interprète-t-il à sa manière. C'est un conservateur quand même de la tradition ; d'accord avec Montaigne cette fois, il s'écriera : « Dédaigne les innovations : elles n'aboutissent qu'à faire plus mal (i). :» Bossuet répétera le même lieu-commun; ces: un oreiller si commode! « N'outrepassez point les bornes posées par vos ancêtres, » avait dit l'Ecriture (2). ce Gardez les anciennes maximes sur lesquelles la monar-
(a) Prov. XXII, 28.
chie a été fondée (1), ':> dira Févêque. C'est comme le mot d'ordre de l'école catholique et piétiste ; Juste-Lipse se serait bien gardé de l'enfreindre.
Avant tout, le ministre, le conseiller sera pieux, et, plutôt que de prouver la nécessité d'une telle condition, l'auteur s'en rapporte simplement à Saint-Cyprien ? « La loi divine doit servir de guide dans le conseil (2). jj La naissance et la piété suffiront-elles ? Les choses de la poHtique présentent tant de complications, la multitude est si médiocre et parfois si mauvaise, qu'avec elle la ligne droite n'est pas toujours la plus courte. Juste-Lipse n'admet sans doute pas crûment comme Machiavel, qu'il faille tromper pour mieux gouverner ; mais force lui semble de prêcher la prudence et la dextérité. « On a souvent besoin d art et de souplesse, et il faut prendre la voie détournée, quand on ne peut pas suivre la droite (5). 3) Sans parler du for intérieur qui
(i) Pol. V, art. 2, (a) m, 5.
répugne à de tels errements, la raison seule, quand elle est élevée, les condamne au nom de l'expérience et de Futilité durable : les grands politiques, ceux dont Thistoire honore le souvenir, prenant le bien comme but de leurs efforts, y marchent à découvert. Les princes de la maison d'Orange, leurs amis, Marnix, Dousa, ont donné l'être et la liberté à la Hollande sans dévier de la droiture. Le ministre de Juste-Lipse, lui, nous fait l'effet d'un courtisan habile, voilà tout ; il n'est ni fort, ni judicieux. Serait-ce que le sens moral n'avait pas encore cette fleur de délicatesse que nous exigeons aujourd'hui ? Sans être trop délicats nous-mêmes, nous voulons, au moins en théorie, une pohtique honnête qui respecte le droit, même dans la simple police : le droit n'exclue pas le savoir-faire. Mais ne jugeons pas le xvi*^ siècle avec nos idées modernes : les plus probes alors ne pensaient guère mieux que Juste- Lipse : " L'opinion a presque passé en force de maxime que le Prince, forcé de fùre quelque paix ou traité à son désavantage, s'en peut départir quand l'occasion s'en présentera, '^ dit
Bodin (i). La sagesse, pourtant si clairvoyante de Montaigne, Ta-t-eile empêché d'écrire : « Le bien public requiert qu'on trahisse, qu'on mente et qu'on massacre (2) ? » Si ce n'est pas de l'ironie, la boutade est curieuse dans sa bouche. Enfin, iMariana, casuiste, il est vrai, déjà sévèrement jugé par les penseurs libéraux , s'échappe jusqu'à dire froidement : ce Le Prince usera de fraude et de mensonge, s'il y trouve avantage, mais rarement et comme remède (3). » Comprend-on, en hsant de telles choses, la raillerie si mâle, si indignée des Provinciales, cinquante ans plus tard ?
D'autre part, quoi qu'il en dise et malgré ses premières déclarations, Juste-Lipse tient au fond pour la monarchie absolue ; ce qui est une inconséquence. « Je veux qu'on sache que tout le monde dépend du Prince (4). n Bossuct,
(3) De rege, u, i o.
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dans une autre situation sans doute que Juste- Lipse, qui, professeur d'une université protestante et dans un pays libre, avait des susceptibilités à ménager, Bossuet a été plus franc : ce L'autorité royale est abi^olue. (i) 33 Une fois sur cette pente on s'arrête difficilement : fort de lautorité d'Aristote , Juste- Lipse insinue que son roi doit entretenir
des espions, ^cxTaw.ô-Gj; xat ÙTay-oiara; (2), Pour-
quoi même ne leur décernerait-il pas des récompenses, de l'argent et l'impunité r Pourvu qu'il agisse avec discernement dans ses choix, la conscience, à ses yeux, n'a pas à se récrier : « Dans les délanons veille, lui dit-il, à ne pas prêter l'oreille à tout le monde ; agis avec lenteur et prudence. » Il a beau faire, il n'efface pas l'odieux d'un tel système ; avouons seulement, encore à sa décharge, qu'aujourd'hui même, malgré le progrès des mœurs et notre prétendue délicatesse, les gouvernements, peu scrupuleux, n'y ont pas renoncé.
(i) IV, art. i".
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De la théorie du Pouvoir telle qu'on la pratiquait à la cour des princes mal famés du xv^ siècle et rajeunie par Juste-Lipse, à l'inégalité devant la loi, il n'y a qu'un pas; malgré l'étude qu'il a faite du Stoïcisme, défenseur éloquent et convaincu de l'égalité, Juste-Lipse ne veut pas que les nobles soient punis comme les roturiers : « Bien que dans la maladie, dit-il après Pline-le-Jeune, l'esclave ne diffère pas de l'homme libre, je vois les médecins traiter Ihomme libre avec plus de douceur et de ménagement ( i ). » La comparaison n'est d'abord pas exacte, les traitements de la médecine devant s'accommoder à la différence des complexions, et la complexion d'un rustre n'étant pas la même que celle d'un citadin. Ensuite, s'il pouvait y avoir une différence dans la pénalité, elle devrait être à l'avantage du roturier ; en morale, le plus coupable n'est-il pas le plus cultivé ? La simihtude, du reste, fût-elle complète, qu'en conclure à l'appui d'une telle énormité? Citer (faut-il encore
(l) IV, II.
j uste-l;pse.
citer à propos,) n'est pas prouver, et c esc trop souvent le défaut des érudits, quand ils ne sont qu'érudits. Qu'il s'en doute ou qu'il l'ignore, Jusie-Lipse se traîne sur les pas fangeux de Machiavel, comme Cornhert plus loin va le lui reprocher ; il le condamne, mais il le pille plus d'une fois. Il eût mieux fait de méditer cette parole de Bodln : « La rivière nourrice de paix et amirié est l'équahté (i). j)
Ne va-t-il pas, malgré la droiture moyenne de son àme, jusqu'à conseiller à son prince la corriiprion et la tromperie ? « Si tu sais te servir avec adresse de cet engin (entendez la corruption) , tu trouveras des gens qui, pour assouvir leurs appétits, te feront le sacrifice de l'honneur d'autrui et de leur propre liberté. D honnêtes auteurs tolèrent de tels moyens et les approuvent (2). jj D'après Platon, en effet, génie séduisant donc il faut se défier, plus poète que publiciste au vrai sens du mot, dans sa République, les ma-
(1) Rep. IV, 2.
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gistracs devront fréquemment user de tromperie irA-r, et de mensonge, ùv^^a, pour le bien des citoyens (i). C'est déjà le pr.ncipe fameux que la fin justifie les moyens. Notre savant enchérit encore sur cette erreur de Platon : s' appuyant sur le passage où saint Augustin déclare (2) qu'il y a des mensonges qui ne sont pas bien coupables sans être innocents, il prétend que la ruse est non-seulement licite, mais nécessaire : ce A ne regarder que la sagesse humaine, tu dois l'approuver, quand elle se propose le bien public : elle boit et suce aisément le venin de malice naturel eux ennemis du Prince, à peu près comme les poisons que Ton mêle aux remèdes pour les rendre plus efficaces (5). n Le mot esc joli ; mais Juste-Lipse a senti qu'il allait à Fencontre de l'Ecriture et de la conscience ; cela se voit à la peine qu'il se donne pour ne pas trop irriter ses contradicteurs,
(1) Rep. V.
(2) De Psalm. v (5^ 'V, 14.
Zenones quosdam, comme il les appelle (i). Le protestant Cornhert ne lui criera pas moins à juste titre « qu'il machiavélise, qu'il enseigne à son Prince la fraude, Ihomicide et le parjure. 3) Le reproche, pour être forcé ([homicide est de trop), n'est pas sans fondement, et la réponse de Juste-Lipse, dans ses Notes, n'est ni concluante, ni claire. Dans la préface de son œuvre, il avait cependant porté sur le grand Florentin, celui des Légations, des Discours sur Tite-Live, un jugement qu'il a eu le tort de perdre de vue : « Je ne fais pas fi de Machiavel, esprit vif, fin, ardent; que n'a-t-il mené son Prince au temple de l'honneur et de la vertu par la voie droite ! ■» Nous en dirons autant à Juste-Lipse. Machiavel, eut deux malheurs, celui d'appartenir au xv^ siècle, où vous trouveriez malaisément un souverain honnête, et celui d'être lami de César Borgia ; on pourrait en ajouter un troisième, celui d'être besoigneux sur ses vieux jours, aigri, désen-
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chanté. Sa haute intelhgence, faussée par son miUeu, ne comprit pas que la politique de Louis XI, dans ses parties mesquines, et du duc de Valentinois n est ni la meilleure, ni même la plus sûre. Presque d'un siècle postérieur à Machiavel et sincère croyant, comme il s'en vante, à l'abri de la misère, sans être riche, Juste-Lipse n'avait pas les mêmes excuses.
Il flétrit bien l'iniquité flagrante, ce qu'il appelle magnas fraudes, au nom de la morale, et il n'autorise guère que ce qu'autorisent ses devanciers, Platon et Aristote qu'il ne faut suivre, le premier surtout, que sous bénéfice d'inventaire : il veut ce qu'on ne dévie des lois humaines, quand on est chef d'empire, que pour sa propre conservation (i). n Nous ne saurions trouver la raison suffisante, pas plus que lui, au reste, puisque, dans un autre passage , il met le désordre au compte des mauvais gouvernants. « L'Europe est en proie à de telles agitations, les rois et les Etats sont tellement plongés dans le
(l) IV, I I .
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trouble et la guerre, qu'il en faut chercher la vraie cause dans une administration (jcnéralement peu sincère et peu juste (i). n Alors pourquoi recourir, dans la direction des affaires, aux voies tortueuses, inavouables de Platon ou de Machiavel? Ici, du moins, Juste-Lipsc laisse les vieilles ornières, il voit clair et se hasarde à faire de l'opposition, comme nous dirions aujourdhui; c'est si rare, que nous l'en félicitons avec bonheur. Les maux dont il est le témoin attristé, n'ont assurément pas d'autre cause que les mesures criminelles ou ineptes des gouvernements 5 l'histoire le dit assez, pour peu qu'on veuille ouvrir les yeux. Quoique cette conclusion renverse les prémisses, c'est une heureuse inconséquence qui découvre l'honnête homme sous le théoricien de parti-pris.
Avant de quitter ce livre IV, sur lequel nous aurons à revenir pour une autre question plus importante qui rentre dans notre cadre, relevons une utopie qu'il emprunte aux Anciens et que
(i) IV, 14-
Fénelon, un siècle plus tari, ne craindra pas de lui emprunter à son tour. C est, au xvi*^ siècle, l'embryon de ce que nous appelons d'un mot ambitieux, la question sociale-^ question, sinon insoluble, tout au moins fort difficile à résoudre, et dont il est utile de constater Téclosion.
Par un jeu de mots puéril (a censii ad censuram), l'érudit passe du cens ou de l'impôt dont nous parlerons ci-après, à la censure qui est tout autre chose. Il rêve, dans l'ignorance où il est de l'économie politique qui n'existait pas encore, le rétablissement de cette magistrature qui s'exerçait, à Rome, sur le luxe et sur les mœurs. a Avant tout, mon censeur dépouillera de son lustre et de son usage, usuni, l'argent qui fait la ruine des Etats; dès que la passion des richesses s'y esc déclarée, l'ordre et la discipline, la vertu n'ont plus assez d'autorité. Le censeur (car il en veut un dans son Etat,) devra donc empêcher la profusion et limiter la dépense dans les habitations et dans les repas (1). » Cest la chimère