‹ Un Représentant en Mission dans ses Rapports avec la Convention et le Comité de Salut Public: Étienne MaignetChapitre 18 sur 27 · ENT · texte numérisé non relu

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Mais il repousse ce procédé. « Les actions sur l'étranger, dit-il, sont sans contredit, un moyen excellent pour assurer nos transactions commerciales dans l'étranger, mais c'est parce que ce moyen est excellent qu'il faut le réserver pour les pays où l'on ne pourra traiter que de cette manière. Avant de toucher à cette ressource, qui, dans beaucoup de parties de la République sera la seule qu’on pourra employer, il faut faire usage de toutes celles que la nation a attachées au sol que nous habitons. »

Et Maignet envisage un second mode de paiement.

« Les nations qui nous avoisinent, dit-il, recherchent nos vins et nos eaux-de-vie. Donnons-les pour le blé qu’elles nous apporteront. »

« J'ai mandé près de moi, explique-t-il, les agents des Subsistances militaires et les autorités constituées pour apprendre d'eux quelle était, à cet égard, notre situation. Ils m'ont assuré que nous avions un superflu extraordinaire. Ce que la Commission des Subsistances a fait mettre en réquisition laisse un excédent dont le propriétaire serait véritablement embarrassé... Après avoir acquis cette certitude, je n'ai pas balancé à adopter ce mode de paiement... »

À ce propos, Maignet passe la question de savoir s’il convient d'appliquer aux marchés faits avec l'étranger la loi du maximum, laquelle fixe une limite au prix des denrées. Il penche pour l’affirmative.

« Quand on aurait su, dit-il, qu'à Marseille, qu'à Nice, l'on y vendait les vins, les eaux-de-vie à tout prix, l’on aurait vu toutes ces denrées se précipiter de l’intérieur vers es ports. Au sein de l'abondance, la disette la plus affreuse se serait faite partout sentir. Les entraves que vous auriez voulu mettre à cette fraude auraient été annulées par l’accapareur qui brave tout. Eussiez-vous pu déjouer tous les pièges, il était impolitique d'établir une pareille lutte entre

le gouvernement et les citoyens. J'ai donc adopté la fixation du maximum... »

On est contraint d'admirer la sagesse dont Maïgnet fait preuve dans toutes ces considérations. Il se montre habile économiste et politique avisé. Mais, désireux, avant tout, d'une solution pratique, il ne se contente pas de sa découverte. Il prévoit, en effet, que si beaucoup d'étrangers seront amateurs de nos produits, d’autres les rejetteront.

Pour ceux-ci, un troisième mode de paiement est nécessaire. Contre leurs marchandises, ils voudront du numéraire, de l’or et de l'argent.

« Au milieu de la pénurie où nous vivons, au milieu des craintes qui nous montrent un avenir terrible si nous ne profitons pas du moment où les éléments nous ouvrent le passage, j'ai pensé, conclut Maïignet avec autorité, qu’un peuple qui veut la liberté n’a pas de meilleur emploi de faire de son numéraire que de le consacrer à se procurer du pain , et j'ai fait concourir le paiement en numéraire et en denrées. Cela m’a paru le seul moyen de lever tous les obstacles qui se sont opposés jusqu’à présent au versement de ces grains étrangers dans nos ports... »

Mais à ces conclusions Maignet soulève lui-même une objection, ne risque-t-on pas de réveiller la cupidité des particuliers, en Îles laissant approcher des ports, pour vendre eux-mêmes leurs denrées à des étrangers, qui, ayant reçu

du numéraire, payeraient en numéraire.

« Je crois avoir fait disparaître cet inconvénient, dit Maignet, en rendant la République acquéreur et vendeur. Ce sont les agents de la Nation qui traiteront seuls avec Îles étrangers, pour l'achat et la vente. Ceux-ci, alors, chargés de se procurer les objets qui devaient être donnés en

contre-échange, les paieront avec nos assignats et au prix

maximum, et s'ils éprouvaient des difficultés pour s'en procurer, la voie de la réquisition lèvera tous les obstacles... »

Mais comment demander au ‘Trésor national, le numéraire dont Marseille a besoin ? Ne vaudrait-il pas mieux faire convertir à Marseille même, dans l'Hôtel de la Monnaie, les matières d'or et d'argent qui s’y trouvent et celles que l’on aurait soin de tirer des églisesr Telle est la solution que propose Maignet, en définitive. « KFaites-moi connaître promptement vos intentions sur ce projet, dit-il. En attendant, j'ai suspendu l'envoi des matières qui se trouvaient déposées à l'Hôtel de la Monnaie. » (1)

Les combinaisons habiles du Représentant, son indépendance, son énergie ne tardent pas à porter leurs fruits.

Grâce aux matières précieuses que, de sa propre autorité, il a fait fondre à l'Hôtel de la Monnaie, Maignet permet à un de ses collègues d'acheter la cargaison d'un convoi de cinquante voiles, parti de Messine pour lui apporter du grain. (2)

Il vient en aide de la même manière à l’agent des vivres à Nice, qui, faute de fonds pour payer les grains qui lui arrivent en abondance, va être obligé de fermer ses magasins. Il lui envoie quarante mille six cents marks d’argent en lingots provenant de ceux qu'il a fait fondre. (3)

Mais comme le Trésor dont Maignet dispose est encore trop faible pour répondre aux besoins, il prend de nouvelles mesures, dont on ne peut méconnaître l'intérêt.

« J'ai fait une invitation à toutes les communes des

deux départements, dit-il, à porter à la monnaie l’argenterie

(1) Archives nationales. Ibidem.

(2) Lettre du 10 Ventôse au Comité de Salut Public.

(3) Lettre du 9 Germinal au Comité de Salut Public.

qui reste dans leurs églises. J'en ai adressé une semblable à tous les citoyens. Pour la rendre plus pressante, j'ai ordonné que les communes qui formeraient des demandes en délivrance de grains seraient tenues de joindre à leur pétition le certificat du Directeur de la Monnaie, constatant la quantité des marks d’argenterie déposés et celui de la municipalité qui attestera que c’est là tout ce qui forme l’argenterie des églises de la Commune: Pour aiguillonner les citoyens, j'ai ordonné que le récépissé du Directeur de la Monnaie serait enregistré aux Comités de surveillance de chaque commune, pour être par eux, consulté quand quelque dénonciation leur parviendra contre le citoyen. J'espère que cette proclamation, faite dans la dernière décade où doivent être terminées les arrestations des hommes suspects, nous donnera des ressources. » (1) |

Malheureusement, la Convention vient contrarier les dispositions prises par Maignet. Elle décrète qu'aucun bâtiment ne pourra, sous quelque prétexte que ce soit, sortir de nos ports sans une escorte. D'autre part, elle défend de faire effectuer les transports des denrées d’un port à un autre par des bâtiments étrangers.

Maignet s'alarme, mais il ne retire pas ses arrêtés.

« Les circonstances où nous nous trouvons, sont tellement impérieuses, écrit-il le 11 Germinal au Comité de Salut Public, que vos dispositions nous réduiraient à la famine, si nous étions obligés de les suivre. Il nous est impossible de faire des transports par terre. Les réquisitions ont été tellement réitérées dans ces contrées que tous les bestiaux sont harassés et que l’agriculture en a beaucoup souffert. La consommation a été telle qu'il nous est presque impossible

(1) Ibidem,

de pouvoir faire approvisionner les maîtres de poste et que, sur la route de Marseille au Port de la Montagne, l’on ne trouve ni foin, ni avoine, ni son, et qu'à peine peut-on procurer à ses chevaux de la paille.

Les réquisitions faites pour armer notre flotte ont rendu les transports par mer presque aussi difficiles. Tous ceux qui avaient l'habitude de la mer sont partis. Il ne reste que des hommes au-dessus de cinquante ans et on sent bien qu'ils sont ni assez nombreux, ni assez forts pour leur confier une pareille tâche, si on avait besoin d’un service véritablement actif.

Dans cet état, nous sommes heureux que d’un côté la nature ait rendu ici la navigation assez sûre et que de l’autre les navires étrangers soient assez abondants, pour pouvoir suppléer à tout... »

Afin de donner à son avis plus de poids, Maignet fait appel à l'autorité des gens compétents.

« Tout le monde m'assure, ajoute-t-il, que sur la côte se trouvent une foule de petits ports qui offrent aux bâtiments poursuivis un asile toujours assuré. Tous me disent qu’il y a moins de dangers à faire naviguer sans escorte qu'avec une escorte telle que nous pourrions la fournir, escorte qui devant être toujours insuffisante ne ferait qu’augmenter nos pertes loin de les diminuer.

Jai voulu avoir l'avis des corps administratifs. Je vous transmets celui de la municipalité. L'agence d’Afrique que j'ai fait appeler pour conférer avec elle m'a fait les mêmes observations... »

Et Maiïgnet conclut, avec un certain courage, qu’il ne peut obéir.

« Placé, dit-il, au milieu de cette alternative de tout paralyser et de mourir de faim pour suivre littéralement la loi ou de prendre sur moi la responsabilité d'y déroger pour

donner du pain, je n'ai vu que le peuple. J'ai pris sur moi le danger pour l'écarter de dessus la tête des citoyens. J’ai permis provisoirement et jusqu'à ce que vous eussiez autrement ordonné, les transports par bâtiments étrangers et la sortie sans escorte. C’est à vous à prononcer. Votre silence sera une approbation des mesures que je vous avertis devoir

continuer jusqu’à ce que les besoins cesseront ou que vous les blämerez. » (1)

Cette attitude énergique de Maignet mérite certainement les plus grands éloges. Il y avait toujours du péril à aller contre les ordres de la Convention.

Il montre une semblable fermeté dans une lettre qu'il adresse au Comité de Salut Public le 13 Germinal. Il vient de recevoir un décret interdisant la fonte des lingots d’or et d'argent. Ce décret cause la ruine de son système. Cette fois, pourtant, il croit devoir satisfaire à l'ordre reçu, mais il proteste énergiquement

….« Maintenant, dit-il, je vais satisfaire à ce que ma conscience, l'empire des circonstances , le salut du peuple me dictent. Je vais vous exposer les dangers auxquels l'exécution de votre arrêté va exposer ce département. Les principes sur lesquels vous vous appuyez pour vouloir faire tout apporter à Paris peuvent être vrais, mais il est des circonstances, où tous les principes fléchissent : ce sont celles où il n'y a qu'à choisir entre l'observation rigoureuse du principe et la mort du peuple... Lorsque tout dans le midi, annonce le plus grand besoin, lorsque non seulement il faut tirer de nos ports de quoi faire disparaître ces besoins, mais encore fournir aux départements du Var, des Alpes Maritimes, Vaucluse, l'Aveyron , la Lozère, l'Hérault, le Gard, lorsque

(1) Archives nationales. D. S I, 29.

tout vous impose la nécessité de pourvoir abondamment ceux qui ont votre confiance, de tout ce qui leur est indispensablement nécessaire pour faire des achats qu’il faut activer, au lieu de s’exposer à les ralentir, vous déterminerez-vous à tirer de ces départements les matières qui doivent fournir aux achats, à leur faire faire un double voyage, à les exposer à de doubles dangers, à tout entraver, tout détruire par le moindre retard ? Nous serions morts cent fois de faim si nous n'avions eu la ressource de lingots pour engager les Gênois à venir nous conduire eux-mêmes leurs grains dans le port de Marseille...

Je crains, citoyens, que l'alarme se répande quand on verra cesser la fonte des lingots et avec elle l’arrivage des bâtiments neutres dans ce port... »

Et Maïignet demanda au Comité de Salut Public de renoncer à la défense qu'il a faite de fondre les lingots, du moins en ce qui regarde Marseille.

« Au nom de la République, termine-t-il, je vous conjure de bien réfléchir s’il ne vaut pas mieux s’exposer à quelque perte, plutôt que de s’exposer à détruire entièrement nos approvisionnements... » (1)

(1) Archives nationales. Ibidem.

SECTION III

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