RAUT NE
des registres et les nouveaux renseignements qui me sont parvenus. Je vous le répète, dit-il aux membres du Comité de Salut Public, il existe ici une masse de citoyens qu'il faut honorer et non flétrir ; il existe des patriotes vigoureux à qui il faut restituer comme un dépôt sacré le nom de Marseille; nous le leur donnerons à garder. Cet acte de confiance ajoutera à leur énérgie et nous verrons si le sentiment que cette marque de bienveillance produira, ne vaudra pas celui que l’on obtient de la terreur et de l'abattement.
« Alors, citoyens, quand les patriotes seront sûrs que les temps de l'erreur sont passés, que la République se plait à les compter encore au nombre de ses défenseurs, quand nous aurons enlevé de chaque commune les conspirateurs qui y sont encore et que nous ne manquerions pas de voir porter dans les administrations, parce que ces hommes, pour sauver leur tête, sont aujourd’hui à l'extérieur bien plus patriotes que nous, nous entreprendrons l'épuration. Mais tout serait perdu si nous brusquions l'opération. » (1)
Que voulait dire Maignet en parlant d'épuration ? Nous l'expliquerons en peu de mots.
Par la loi du 14 Frimaire an n (4 Décembre 1703) la Convention avait organisé le Gouvernement Révolutionnaire, que l'acte du 19 Vendémiaire avait institué. Le but était d'assurer la prompte et vigoureuse exécution des lois.
Il fut décidé que les procureurs syndics, alors en exercice dans les départements deviendraient, après épuration, sous le nom d'agents nationaux, les Représentants du Pouvoir Central dans leurs districts et leurs communes. Ils seraient révocables par la Convention et remplacés par elle. Ainsi la centralisation triomphait des derniers restes du fédéralisme.
(1) Lettre écrite le 25 Pluviôse au Comité de Salut Public,
EN 1e
Mais à qui la Convention pouvait-elle confier cette tâche délicate de remanier la liste des procureurs syndics et d’en exclure tous ceux qui n’offraient pas les garanties désirables ? Elle ne pouvait mieux faire que d’en charger ses Représentants en mission. Elle leur ordonna d'achever sans délai l'épuration complète de toutes les autorités constituées et d’en rendre compte à l’Assemblée (1)
Maignet se trouva donc en face de difficultés considérables. Il nous les fait connaître dans une lettre qu’il adresse le 28 Pluviôse au Comité de Salut Public
« Le Gouvernement Révolutionnaire s'établit lentement dans ces contrées, dit-il, les agents nationaux près les districts que je ne cesse d’aiguillonner chaque jour me prouvent leur diligence et croient trouver dans la multiplicité des municipalités la raison de cette entrave. Il y a, m'assurent-ils, des communes où tous les citoyens sont employés dans des fonctions publiques et où l’on est embarrassé pour le renouvellement.
Peu instruit encore des localités, je ne sais jusqu’à quel point le fait peut-être vrai, mais il me paraît assez vraisemblable par ce que j'ai vu moi-même dans le département du Puy-de-Dôme. Il s'y est trouvé .des municipalités où le greffier seul savait signer et où le renouvellement a été impossible... C'est l'instruction qui manque. En élaguant les membres gangrenés ou faibles que les autorités renferment encore, nous ne pourrons pas y porter ce qui leur manque de ce côté-là et cependant tout sera retardé tant que ces
officiers municipaux ne connaïîtront pas leur devoir.
« Le décret du 14 Frimaire permet bien aux agents nationaux près les districts de parcourir les municipalités
(x) Section IV, Art, 2,
Ne
pour s'assurer si la loi s’y exécute, mais ces visites pourrontelles être assez fréquentes pour opérer quelque bien ? Je pense qu'il serait bon que les agents nationaux se transportassent alternativement chaque décade dans le chef-lieu d'un canton, et que là, ils s’appliquassent à faire connaître dans une instruction publique les lois qui auraient été reçues dans l'intervalle, que les agents nationaux près de chaque municipalité du canton fussent tenus de se rendre à cette instruction... »
Mais le courage de Maignet ne faillit point, quels que soient les obstacles. Il se décida à faire lui-même la tâche des agents nationaux. Il écrit au Comité de Salut Public le 12 Germinal :
« La paix et la tranquillité qui règnent à Marseille me permettent enfin de m'’absenter pour deux décades. Je vais parcourir tous les chefs-lieux des districts pour y faire l'épuration. J'ai pris pendant mon séjour ici des renseignements qui abrègeront infiniment le travail. Je pars demain ou pour le plus tard après-demain pour me rendre à Avignon, d’où je me rendrai successivement à Salon, Tarascon, Orange et Carpentras. Je ne me dissimule pas que c'est là où m'attendent toutes les passions. Les corps administratifs regorgent d'hommes qui sentent bien que la mise dans le creuset va les réduire à peu de chose et déjà, sans doute, ils s'apprêtent à crier quand on mettra le doigt sur la plaie. Mais n'importe, citoyens collègues, ne voyant que mon devoir, étranger à tout parti, ne voulant en servir aucun, je frapperai partout où je trouverai des hommes dangereux ou incapables.
Quand les dénonciateurs arriveront, du moins, avant d’en recevoir aucune impression fâcheuse, entendez-moi et soyez toujours assurés d'avance que, dénué de toute ambition, n'ayant jamais couru après les réputations, je ne serai
NI
constamment animé que du désir de servir utilement ma Patrie. »
Nous ne suivrons pas Maignet dans l'exécution de son programme. À partir de ce moment, en effet, son esprit semble s’obscurcir ; et en face des difficultés qu'il rencontre, dans un pays inconnu de lui et au milieu d’une population hostile, il s'irrite et incline de plus en plus vers les méthodes de violence.
Dès son arrivée à Avignon, il fait de cette ville le plus noir tableau. Il écrit le 27 Germinal au Comité de Salut Public : |
« Depuis le 17, je suis à Avignon, citoyens collègues, c'est vous annoncer que depuis ce moment je n'ai plus connu la paix ni le repos.
» J'ai trouvé une commune en proie à toutes les passions, déchirée par les intrigues ; j'y ai vu des hommes bourrelés par les cris de leur conscience, pâlissant d’effroi à la moindre démarche que je fais pour pénétrer dans ce cachot de fraude, cherchant à semer autour de moi les bruits de mon rappel pour me dégoûter d’un travail déjà assez rebutant, tentant des demi-soulèvements pour m'intimider, me faisant passer charitablement des avis d’un bouleversement prochain pour me détourner de pousser plus loin mes recherches, voulant en un mot à toute force me décider à étrangler une affaire qui a besoin d’être traitée à
fond si l’on veut sauver le département. »
On voit que la résistance artificieuse que rencontre Maignet excite son ardeur et lui fait perdre de son sangfroid, on le brave, hélas, ce ne sera pas le moyen de le calmer ! Il n’en est que plus prompt à dresser son plan de défense. Mais il ne le révèle qu'après avoir fait la descrip-
tion complète du mal qu'il veut guérir,
re
« Le croyez-vous, s’écrie-t-il, à peine la loi du 17 Septembre (1) était-elle connue ! Pas une arrestation n'était faite. Avignon était devenu le rendez-vous des nobles et des aristocrates. Ils s'y promenaient publiquement et y étaient accueillis. Pas une femme n’y portait la cocarde nationale. Les biens nationaux y devenaient la proie d’une société publiquement organisée, ayant ses trésoriers ‘et sa caisse, éloignant tous ceux qui se présentaient pour acheter, et achetant presque toujours au-dessous de la moitié de leur véritable valeur les héritages les plus précieux et pour comble d'horreur, des administrateurs, loin de poursuivre ces dilapidations, faisant acheter pour leur compte, à cette même société, les domaines qu'ils ne paient pas la moitié de ce qu'en offraient les habitants de la commune sur laquelle ils sont situés.
» Voilà, citoyens, ma position. Ajoutez-y, pour vous en faire une première idée, l'impossibilité de pouvoir consulter un seul homme pour ne pas tomber dans les partis, forcé de les entendre alternativement pour prendre leurs accusations réciproques, mais obligé ensuite de peser, par la moralité des personnages, le mérite de leurs dénonciations.….
» Que faire dans une situation aussi déplorable ? obéir au cri de ma conscience, déchirer le voile, dévorer tous les
dégoûts, braver tous les poignards italiens (sic) pour connaître enfin toute la profondeur de la plaie et y apporter
non plus des palliatifs, mais le fer et le feu, s’il le faut.
» Mon premier soin a été de dépouiller au moins un quintal de papiers qui m'ont été remis par tous les partis et d'appeler autour de moi des hommes qui pussent me
(1) Le décret du 17 Septembre 1793 avait prescrit des mesures de sûreté contre les nobles, les parents des émigrés et les partisans du fédéralisme,
re
faire bien connaître les événements qui ont eu lieu dans ces contrées, les causes qui les ont provoqués, les hommes qui y ont figuré et les motifs qui les ont fait agir.
» L'embarras était de trouver ces hommes. Je n'en ai connu qu'un. Il était dans la Drôme, c'était le citoyen Payan. Je me suis rappelé que c’est à son énergie et à son républicanisme qu'est due la conservation du Midi, que c’est lui qui a coupé le lien aristocratique qui devait unir Marseille à Lyon, et quoique je ne l'ai jamais vu, je ne m'en suis pas moins décidé à lui demander secours et instruction.
» Vous l'aviez jugé comme moi, vous l’appeliez auprès de vous quand je cherchais à m'en entourer. Mais il m'a indiqué quelques personnes dont les qualités morales garanties par lui me donnent le plus grand espoir... Demain ces citoyens arrivent et de suite nous traiterons tout ce qui regarde le département. Les maux y sont grands, citoyens collègues, j'ose vous dire qu’il n’y a que de grands remèdes qui puissent les guérir... »(1)
Nous savons ce que Maignet avait demandé à Payan. Dès le 20 Germinal, c’est-à-dire sept jours avant la date de la lettre que nous venons de reproduire, il lui écrivait : « Tu sais combien il est indispensable d'assurer enfin la vengeance du peuple » et il le priait de lui envoyer une douzaine de francs républicains propres à entrer dans un tribunal révolutionnaire... » (2)
Ces mots viennent illustrer les termes de sa lettre du 27 Germinal et ne nous laissent malheureusement aucun doute sur ses intentions.
(x) Archives nationales. D, 6 I, 29.
(2) Papiers trouvés chez Robespierre, N° 109, (c) p. 370.
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Son plan est d'ailleurs exposé franchement à la fin d'un long rapport qu'il adresse au Comité de Salut Public le 3 Floréal. Le premier point consiste dans la création d’un tribunal révolutionnaire composé de personnes étrangères à Avignon.
« Quelques exécutions répétées pendant quelque temps, dè jour en jour, sortiront les esprits de ce modérantisme qui infecte tout et prouveront à l'aristocratie que le temps des protections est passé » dit Maignet à l’appui de sa proposition, et il finit son rapport par cette réflexion : « la position de ces départements-ci, n’est pas assez connue ; presque tout y est gangrené,; il n’y a que la vigueur de grands remèdes, une guerre éternelle à tous les coquins, qui puisse les sauver. » (1)
M. Henri Wallon, dans son ouvrage sur les Représentants du Peuple en mission, a fait un magistral tableau des exécutions qui eurent lieu à Marseille, à Avignon, à Orange, sous ce qu'il appelle le Proconsulat de Maignet. (2)
Nous n'essaierons pas de reproduire, encore moins de résumer ces pages dramatiques, où l'affaire de Bédoin tient, comme il est juste, une place privilégiée.
On sait que dans cette malheureuse commune, voisine de Carpentras, l’arbre de la liberté avait été coupé au cours de la nuit du 12 au 13 Floréal. — Ce sacrilège — car le terme de sacrilège à cette époque n’eût pas paru trop fort — exigeait une vengeance immédiate. L'agent national près le district de Carpentras, nommé Legoz, arriva le 16 Floréal, avant le jour, à Bedoin, avec la force armée. La commune fut
(1) Archives nationales. D. Ç I, 29.
(2) À Orange, une Commission militaire, créée sur le conseil de Maignet par un décret du 1er Prairial, jugea et condamna à mort trois cent trente-deux açcusés. Voir Henri Wallon, op. cit. t. 3. p. 176.
Ep —
investie. Le maire est arrêté. Les habitants sont obligés de se constituer prisonniers. Tous les ci-devant nobles, prêtres et religieux sont étroitement gardés. On réquisitionne, on saisit.
Le chef de bataillon Suchet, qui plus tard devint maréchal, groupe les individus mis en état d’arrestation pour les conduire à Avignon, où on les jugera.
Maignet ne reste pas en arrière. Il écrit au Comité de Salut Public, le 17 Floréal :
« L'expédition sur Bédoin est faite. La copie de la lettre de l’agent, que je vous fais passer vous instruira du succès qu'elle a eu; mais elle vous apprendra en même temps que les individus qui sont arrêtés s'obstinent à garder le plus profond silence et que la commune entière ne craint pas de partager l’infamie dont ces forfaits vont la couvrir.
.…. J'ai cru, citoyens collègues, qu'il fallait donner à la vengeance nationale un grand caractère ; j'ai investi le Tribunal criminel du département, du pouvoir révolutionnaire, parce que la punition ne saurait être assez prompte. Le 20, le Tribunal se transportera sur les lieux mêmes. La guillottine sera dressée sur l'endroit où l’outrage a été commis, les têtes des plus scélérats abattues. J'ai ordonné que la Commune tout entière fût livrée aux flammes.
ae Si vous trouvez cette nouvelle mesure trop rigoureuse, faites-moi connaître vos intentions. Supprimez ma lettre à la Convention, et instruisez-moi au plus tôt de votre décision... » (1)
Et dans sa lettre à la Convention, en insistant sur la grandeur du crime, il ajoute pour finir
« Puissent périr ainsi tous ceux qui oseront braver la
(1) Archives nationales, D. 6 1er, 21.
volonté nationale et méditer de nouveaux complots contre la liberté française ! » (1)
Après ce coup d'éclat, la carrière de Maïignet, comme Représentant du Peuple en mission, peut être considérée comme finie. (2)
Toutefois, il y aurait lieu encore, pour un biographe, d'aller plus loin et de s'arrêter notamment aux pages du Moniteur où l'affaire Bédoin est remise en question. (3)
Après la chute de Robespierre, en effet, Maignet qui passait pour être son ami, ne tarda pas à être inquiété. Dès le 15 Thermidor, Rovère demandait à la Convention son rappel. Le 8 Fructidor, deux pétitionnaires vinrent à la barre et lurent une iongue dénonciation contre lui. Ils l’accusèrent d’abuser de ses pouvoirs pour vexer et désoler les patriotes, de faire chaque jour couler le sang, enfin d’être un bourreau dévoué à Robespierre. Il fut rappelé peu de temps après.
Mais ses ennemis ne l'abandonnèrent pas. Attaqué par Goupilleau le 5 Krimaire, il tomba le 20 Germinal, sous les coups de Tallien, avec Thuriot, Cambon, Granet de Marseille, Hentz, Levasseur de la Sarthe, Crassous et Lecointre de Versailles. Tous furent décrétés d’arrestation.
Maignet, après sept mois d'emprisonnement, fut sauvé par la loi d’amnistie du 14 Brumaire, qui interdisait toutes poursuites pour des faits purement relatifs à la révolution et
(1) Archives nationales, D. & rer 20.
(2) Le 2 Messidor un arrêté du Comité de Salut Public, signé de Barère, Robespierre et Billand Varennes, chargea Maïgnet de se rendre dans l’Ardèche pour y épurer les autorités constituées.
(3) Voir principalement la Gazette Nationale ou le Moniteur Universel du 20 Nivôse an III (9 janv. 1795 vieux, st.):
— di —
ordonnait de mettre en liberté tous ceux qui étaient détenus à l'occasion de ces mêmes faits.
Mais sa carrière politique était close. (1)
(r) Maïgnet rentre dans son pays, reprit sa profession d’avocat et fut élu, en l’an VI, haut juré, puis maire d’Ambert, sa ville natale. Le 15 mai 1815 il fut nommé Représentant du Puy-de-Dôme à la Chambre des Cent-Jours, mais en 1816, il dut quitter la France, comme ancien régicide, et se retira en Belgique.
Il ne rentra qu'après 1830. — Il mourut à Ambert, le 28 Octobre 1834.