AVENTURE DU CHAT GALANT
remarqua qu'elle prenait plaisir à converser avec une vieille femme du peuple qui se trouvait près d'elle^ et qui, depuis deuK heures qu'elle était à sa place, ne cessait de pleurer et de se lamenter.
Le capitaine voyait rire la dame et les gentilshommes des pleurs de la vieille femme, et comme il s'approchait d'eux pour savoir le sujet de cette joie et de cette douleur, il entendit la vieille s'écrier en parlant à Tun des cavaliers :
« Par saint Jean, monsieur, je voudrais le voir face à face avec vous, et je parie que sa moustache ferait peur à la vôtre, car elle est plus droitcf et mieuk retroussée que celle de tous les beaux godelureaux qui font cortège de laquais aune princesse de pied.
~Hé! la femme, dit Pierre du Ru, n'insultez pas cette noble dame, ou je vous fais arrêter par mes archers et jeter en la prison de l'hôtel.
— Bon, bon, reprit la vieille, puisqu'elle s'est mise à notre étage, tant pis pour elle. D'ailleurs, n'est-ce pas assez que les gens de cour nous prennent notre argent et nos bêtes pour la fête, sans nous prendre place pour la voir?
— Je vous dis de vous taire, reprit du Ru. '
— Monsieur, dit alors la dame Catherine, cette bonne femme m'amuse, et vous faites l'empressé plus qu'on ne vous le demande. »
Le capitaine fut encore plus mortifié, et il se dit en luimôme que si jamais il trouvait l'occasion de réduire l'orgueil de cetie fière beauté, il n'y manquerait pas. Il se retira donc encore et ne put entendre que Catherine s'informait de ce qu'il était, car elle avait été frappée de sa bonne mine et de la manière élégante dont il appuyait la main sur la poignée de son épée, comme ayant toujours l'air de dire : « Voilà qui répond pour moi. »
Cenpendant le roi Charles IX était arrivé. On lui avait remis une torche de cire blanche de deux hvres, garnie de
AVEHTURB Dn CHAT 6ALAM.
deux poignées de yelours rouge. Sa Majesté s'était approchée de l'arbre de la Saint-Jean, en avait allumé les preaiiii^rs fagots, puis était remontée en rHôtel-de-Yille. Peu à peu le feu gagna les bourrées, cotterets et tonneaux vides accumulés à une grande hauteur autour de l'arbre ; et aîor s, tandis que Michel Noiret , trompette-juré du roi' et six compagnons trompettes sonnaient dés fanfares, on vit un spectacle réjouissant. Les chats amarrés et retenus ju^e là au pied de Tarbre, se prirent à s'élancer de toutes façons , les uns grimpant jusqu'au plus haut de Tarbre pouy retom* ber dans la fournaise allumée au pied , d'autres s'y précipitant de rage et s'y débattant avec dés hurlements qui dominaient le bruit des trompettes. Tout à coup, du milieu des flammes, on vit s'élancer nu maître chat qui gravit jusqu'à la pl\is fine p<^nle du mât, et qui, de cette hanteur, tournait autour de lui des yeux aussi flamboyants que le feu luimême ; et en même temps on entendit par-dessus les rires de la multitude la voix d'une vieille femme qui criait de toutes ses forces :
« Le voilà, Martial, mon chat Martial, Martial! Martial! > C'était la vieille qui était près de la dame Catherine et qui avait j^econnu son chat. L'animal reconnut aussi la voix de sa maîtresse ; car au moment où il était près de diepatattre dans les tourbillons de flammes , il se lança d'unî bond prodigieux et tomba au delà du cercle de feu qui entourait l'arbre. Les sergents , qui veillaient auprès pour l'attiser, voulurent frapper le chat, mais il s'enfuit du' côté de sa maîtresse au milieu des rires de la cour et du peuple , ravis de voir cet animal sauvé par s&ft intrépidité.
Mais à ces rires se mêlèrent tout à coup des cris aigus et déplorables. En effet, le chat, en s'enfoyant, s'était fourré sous les jupons de la dame Catherine , et l'avait bellement mordue et égratignée , si bien qu'elle en tomba évanouie dans les bras des gentilshoïnmes qui l'accompagnaient.
AVÉNTORE DU CHAT GAULANT. Î9t
Eomme' ceux-ci retïtï)ottaient à travers la foule, lé capitaine du Ru, qui s'était approché au premier émoi dé cet accident, aperçut à terre une bandelette de satin blanc brodé d'argent, atec des noeUd^ de faveurs roses , et reconmif que C'était' la jarretière de la dame Cat'hei'ine, qui é'était détachée pendant que le chat déchirait sa blanche peau, biéïi plus finie et salifiée encore que ses jarretières. Le capitaine là ramassa et l'em^rta comme une chose précieuse , mais sans prévoir qu'il devrait son bonheur et le succès de son amouï à cette jarretière.
Pendant plus d'un mois la dame de Quinquebœuf fui malade de son aventure , et pendant tout ce temps le capitaine fut chaqnejour s'infoï*mer des nouvelles de sa santé. Ce soin (îonstant plut assez à la fière Catherine pour qu'elle permit à du Ru de lui venir faire la cour lorsqu'elle fut rétablie. Mais cê n'était que pour accroître d'un noble et beau gentilhomme de plus les galants qui bourdonnaient autour d'elle, cat elle était insensible autant que coquette. Du Ru se consumait donc en œillades inutiles et en galanteries dont il ne recevait aucune récompense, lorsqu'un jour qu'on parlait devant la belle prude d'un mariage qui allait se faire, lé plus jeune des cavaliers s'écria : « Mais j'aurai là plus belle part de là fête, car je détacherai la jarretière de la mariée. »
« Vraiment, dit la darte Catherine avec un air de grand dédain, je ne sais pas comment une fernme peut se soumettre à cette 'nlàine cérémonie; car, q'iiant à mol, j'ai bien su m'en affranchir le jour où j'épousai M. de Ouinquebœuf. »
Pkr unfe de ces inspirations que le dieu d'amour souffle aux amants bien épris, voilà que du Ru qui, le plus souvent, n'osait mêler qu'un mot timide à ces conversatitôns, lé voilà qui répond d'un air dégagé :
« Pardieu, madame, si vous ne l'avez point permis le jour de votre mariage, vous l'avez souffert un autre j^ut, car j'ai