XXIII - INOIDENTS ET AOCIDENTS
. Le soleil allait se coucher lorsque les rebelles attaque. rent la ligne de retranchement où se trouvaient nos deux héros. Le rempart était peu élevé et plusieurs soldats saluaient les balles ennemies, c'est-à-dire, qu’en les entendant siffler ils faisaient un mouvement pour les éviter.
Il y a des hommes très braves qui ne peuvent s’abstcair de faire un soubresaut en entendant siffler une balle; mais si le fait de saluer une balle ne prouve pas tou jours qu’on à peur, le fait de ne pas les saluer prouve assez clairement, non seulement qu'on n’a pas peur, mais encore qu'on est maître de ses nerfs.
Ils étaient assez nombreux dans l’armée américaine ceux qui refusaient de s'incliner pour saluer le passage de ces messagères de la mort, C'était peut-être une conséquence de ce sans-gène pour lequel les Américains sont si renommés. Dans tous les cas, ni Eugène ni Léon ne donnaient dans ce travers, Un homme né sur le sol
@méricsin, que ce soit au Canada, aux Etats Unis ou ailleurs, a une horreur instinctive des courbettes. 11 ne se prosterne qu’à bon escient. S'il n’a pas le cœur perverti, il dédaigne les puissants, à moins que ces derniers aient d’autres titres à son respect que le pouvoir de faire le mal,
— Le plomb est un vil métal, Il ne mérite pas qu'on s'abaisse devant lui, disait Eugène, D'ailleurs, lotsqu’on
entend siffler une balle il est déjà trop tard pour l'éviter, en supposant qu’on put savoir exactement où elle passe.
Un jeune officier s'était placé en dehors du fossé pour encourager les hommes.
—ÏTnutile de saluer ! Inutile de saluer ! répétait-il en accompagnant chaque parole d’un mouvement involontaire que lui faisait exécuter le sifflement d’une balle, et terminant sa phrase en faisant semblant de porter la main à son képi, espérant ainsi déguiser un mouvement trop accentué,
— Alors, pourquoi salues-tu toi-même ? espèce de mufle, dit Léon en français.
Le temps s'était couvert et la pluie recommengait,
La fusillade dura jusqu’à neuf heures environ.
Les officicrs eurent beaucoup de peine à y mettre fin. Il était inutile d'essayer à se faire entendre en criant. L'officier disait au soldat placé près de lui :
—Transmettez l'ordre de cesser le feu.
Et l'orûre passait de bouche en bouche, mais des malins, après avoir transmis l’ordre, donnaient un coup de coude à leurs voisins et disaient :
— Blaze away.
. Ce qui, dans les circonstances, auraient pu se traduire en Üanadien par : Envoyez fort.
Et la fusillade recommençait de plus belle.
Enfin, le calme se rétablit et les soldats, fatigués, en profitèrent pour s'endormir dans les attitudes les plus 1i-
verses eb les moins commodes, Les hommes devant se
relever à tour de rôle pour faire le guet, Vers deux heures du matin, on transmit à voix basse,
AR
122 UN REVENANY l'ordre de se préparer à retraiter on silence, dats devant avoir le soin de tenir LL
le long Vers cinq houres du maute où le reste de l’armée Le détachement ge dis=
Persa, et chaque groupe alla rejoindre son batalllon res-
pectif,
Tout à coup dos acclamatiens retentirent Le général Ulyses S, Grant, commandant en chef de l’armée du Potomao, passait à cheval avec Son étai-major. Il fumait
son éternel cigare, saluant à droite et à gauche pour ré. pondre aux vivats,
L'armée se remit on marche. A midi, on fit halte et l’on reçut ordre de drossser les tentes, ce qui n'était pas arrivé depuis le commencement de la campagne, ur mois Auparavant. On se reposa pendant quelques jours. Il y eut distribution de vivres de linge de corps &o. Eugène, que Léon traitait de Ya-nu-pieds, depuis qu'il avait eu a maladresse de jeter ses chaussures, quelques jours avant
. la bataille de Cold Harbor, en profita Pour mettre ses orteils à l'abri des intempéries de la saison,
Le 9, on leva le Camp et l’on se mit en route pour Petersburg, Pendant six ou sept jours, ce fut une série de marches forcées, À peine avait-on deux heures sur vingtquatre pour dormir, Le 16 au matin, on était À trois ou q'atre milles milles de Petersburg. Les soldats dormaient en marchant et Eugène se demandait comment
ses jambes avaient pu ic transporter là sans qu'ilen eut eu Connaissance, Qn était arviré Péésnt la nuit; on
avait executé quelques évolutions sur place et l'on avait . mis les armes en faisceaux, Eugène avait pris part à tous ces mouvements sans s’en apercevoir,
Après le déjeuner on reforma de nouveau les rangs. On avait reçu de nouveaux renforts au camp huit jours au-” paravant et, en plaçant les hommes par ordre de taille, on avait séparé les deux Canañiens, Léon étant beaucoup plus grand qu’'Eugène. Tout en n'étant plus voisins dans le rang, les deux amis continuaient à cuisiner ensemble et trouvaient moyen de se trouver côte à côte pendant la marche à volonté. Mais lorsqu'on se mettait en rang pour la manœuvre, il fallait quo chacun fut à sa placs.
Le bataillon se déploya en tirailleurs et, appuyant obliquement à droite, il entra dans un bois, Chaque homme était éloigné de cinq pas de son voisin ; les deux amis s'étaient perdus de vue en entrant sous les arbres.
Le mouvement avait pour but d'occuper le bois afin de commander une plaine qui s’étendait entre la forêt: et les rempoerts de l'ennemi, Il faisait une chaleur étouf-| fante et les soldats, altérés, eouverts de sueur et de poussière, avançaient en s’efforçant de conserver leur aligne-' ment, tout en contournant les obstacles qui leur barraient le passage.
Les obus et les projectiles de tout genre pleuvaient dans le bois. Quelques-unes des nouvelles récruës éprou vaient une certaine difficulté à conserver leur distance et leur alignement. À un moment donné, Eugène 8e trouva côte à côte avee un gros gaillard d’Irlandais. O’était une nouvelle recruo, un fier à bras, qu'ugène avait. vu à plusieur reprises prendre plaisir à rudoyer coux qui
étaient moins forts que lui. Il prétendit qu'Eugène n’était pas à sa place et voulut le faire appuyer à gauche. Eugène soutenait, avec raison, que c'était à l’Irlandais à appuyer à droite. Il s'en suivit une altercation.
En avant, à droite, les hommes se précipitaient au pas de course pour reprendre leur alignement, Un seui d’entre eux, un nommé Stevens, s'était aperçu de la dispute qui menagait de tourner au tragique et leur avait crié en passant :
—$i vous voulez vous hattre, les ennemis sont en avant. Ménagez vos coups pour les rebelles,
Et il s'était hâté de rejoindre la ligne croyant que les deux autres le suivaient,
Les deux interlocuteurs avançaient lentement tout en
#6 disputant et en se mesurent de l'œil, Un tronc d'arbre les séparait. L’Irlandais le franchit d’un bond et menaça Bugène de lui casser la tête. Ce dernier, reculant d’un pas, prit la position, ds garde nour l'escrime à la baïonnette, sans toutefois mettre la béionnette au canon, ei attendit son adversaire de pied ferme. (Oelui-ci n'osa pas l’attaquer eorps à corps mais, après avoir hésité un instant, il le mit en joue avec sa carabine. Prompt com me l'éclair, Eugène s'était baissé, puis, avec la soupless d'un chat tigre il s'était élancé sur son rodoutable anta goniste. Saisissant par le dessous le canon-de la carabine qui le menagçait, il l’éleva au-dessus de sa tête,
Le coup partit et la balle siffla dans l'air,
Au même instant lo Canadien qui, de sa main droite, tenait sa carabine par le milieu, fit décrire à son arme jun terrible moulinet de haut en bes, L'Irlandais avait
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eu juste le temps de soulever son arme pour parer le coup. Cependant, sa carabine, retenue*par la main gauche du Canadien, n’arriva que difficilement à la parade et la crosse de l’arme de Leduc s'abattit sur la tête de Pat avec encore assez de force pour assommer du coup ua homme ordinaire, ;
Mais notre Hiberafen avaît la boîte osseuse beaucoup plus épaisse que le commun des mortels. {lse conten-: ta do tomber à genoux, ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps. Puis il voulut se relever et ft des efforts inouis pour faire lâcher prise au jeune homme, dont la main-gauche tenait toujours la carabine déchargée,
La lutte continua encore quelques instants, L'Irlandais, couvert de sang, épuisait tous les jurons de son répertoire. Il se cramponnait de ses deux mains à sa carabine, se relevait, retomb.it à genoux. Comptant sur la force de ses,muscles, il secouait le jeune Canadien, l’enlevait de terre dans l’espoir de le terrasser, maïs co deraler, dépioyant une agilité extraordinaire, retombait toujours sur ses pieds et, au moment où.l’autre se remettait debout, il lui donnait un croc en jambe qui le renvoyait à genoux,
—Fais ta prière, lui disait-il alors,
Enfo, l’Irlanlais, lâcha d’une main ea carabine, et voulutsaisir le Canadien à la gorge. Alors, ce dernier qui jusque-là s’en était tenu son premier coup d’assommoir, évita l’étreinte de son adversaire et lui porta sur le front un maître coup de crosse.
Le sang jrillit. Le Canadien redoubla ; l’lrlandais tombe lourdement sur le sol et ne bouges plus
éclat, Alors, dos,
ligue de à un quart de