XXV BLESSÉ A MORT
A droîte, l'artillerie et l'infanterie du 2ème corps d’ar-
les retranchements extérieurs des rebelles qui défendaient les approches de Petersburg. Vers quatre heures on donna l'assaut, Des troupes fraîches vinrent s'établir en arrière du 2ème corps. D'innombrables fantassins sortirent des retranchements, la baïonnette au canon, et g'élancèrent.au pas de course en poussant un hourra formidable. Ce cri lancé par des milliers de poitrines, arrivait affaibli par la distance aux oreilles des soldats du 14ème, et leur paraissait aigu comme un cri de femmo, tout en dominant le tumulte causé par les détonations, Les canons vomissaient Ja mort. La mitraille fauchait les rangs des fédéraux, ceux-ci se reformaient tant bien que mal mais ils avaient la maladresse de s'amuser à" répondre à coup de fusil aux rebelles qui, abrités der rière leurs remparts, les foudroyaient:à leur aise.
Comme il n’était guère probable que le 14ème aurait à combattre ce jour là, Eugène voulut jouir du spectacle: offert par ce combat grandiose, Il s’approcha de l’adjudant McGibbon, salua militairement, et lui demanda de vouloir bien lui prêter sa lunette.
—Je voudrais grimper au faîte de cet arbre: lui dit-il, et avoir une vue d'ensemble de l'assaut.
—La voici, lui dit l'adjudant, mais t£ches que l’enne-
mi ne vous voie pas, et no restes pas trop longtemps là: haut.
— Eugène passa la jumelle en sautoir sur son épaule et fut bien vite rendu au sommet d’un grand arbre, d'où il put voir sans être vu de l'ennemi. A trois ou quatre ‘milles de distance se trouvait Pétersburg, traversée par la rivière Appomatox, qui lui apparaissait comme un long ruban argenté. Quelques édifices étaient en flam. mes. Oe fut vers-la droite, à environ un mille de distance, qu'Eugène tint sa lunette braquée le plus longtemps, Là quelques régiments fédéraux avaient santé dans lo fossé ennemi où l’on se battait corps à corps. Ces hommes tournoyant sur eux-même, frappant, luttant en passant sur les morts et les bissés, ces crosses de fusils se soulevant en l'air et retombant sur de pauvres malheureux, Ces coups de baïonnettes portés et regus, toute cette scène de carnage était horrible à voir et cependant Eugène ne pouvait en détourner ses regards. Il suivit attentivement toutes les péripéties de cette lutte sanglante jusqu’à ce que, des troupes fraîches venant au secours des conféiérés vaincus sur ce poiut, firent prisonniers une partie des fédéraux qui se trouvaient dans le fossé et refoulèrent les autres de l’autre côté du rempart,
—Quelle malaëresse ! se dit Eugène, voici des hommes qui avaient bel et bien conquis cette position et, fauts d'avoir été appuyés à temps par la réserve, leur victoire s’est changée ea défaite.
Aussi loin qu'Eugène pouvait voir à droite, on échangeait des coups de fusils et des coups de canon, Une
damichanra anwinnn ane.
nets SRYIEOR après Être grinpé dus l'abre, Eu-
gène redescondit, convainou que le résultat de la bataille serait nul. Après trois heures de combat, les fédéraux avaient été repoussés sur toute la ligne et entraient dans leurs retranchements, d’où ils continuaient à fusiller de leur mieux les rebelles tout fiers d’avoir pu défendre leurs positions, AT
La nuit venue les tirailleurs sortirent avec précaution du Eois, se couchèrent par terre, s'avancèrent en rampant jusqu'à cinquante verges de la lisière du bois, se réunirent par groupes de cinq et creusèrent des riffe pits, qu’ils échelonnèrent de 30 verges en 30 verges, chaque rifle pit devant contenir cinq hommes- Les officiers sé taient fait construire à la lisière du bois un épaulement qui devait plus tard s'étendre de manière à former une ligne continue.
Les deux Canadiens eurent le plaisir de se trouver ensemble dans le même riffe pit où ils se mirent côte à côte, sans s'occuper de la disparité dé taille.
Le lendemain, les rebelles saluèrent les nouveaux retranchements par une grêle de balles et d’obus, comme s'ils eussent voulu en essayer la solidité. Les fédéraux répondirent avec beaucoup d’entrain et pendant quatre ou cinq jours ce fut un feu roulant continuel. On:tirait toujours, on tirait quand même, pour tuer le temps. Si un rebelle avait le malheur de montrer sa tête au-dessus $ des remparts, de suite vingt eoups de fusils étaient tirés sur lui, le plus souvent sans succès.
On ne se fera jamais une idée du nombre de projeciles qui ont été lancés inutilement pendant la guerre de is sécession, Énuédement est une manière de s'exprimer,
car personne n'oserait affirmer sérieusement que le plomb qui atieignait un être humain, faisait une œuvre plus utile à la société que celui qui allait s’enfouir dans le terre sans toucher à personne.
Il va sans dire que les rebelles ne ménageaient pas plus leurs munitions que les fédéraux. C'était une boucherie bien inutile, puisqu’à cette partie de la ligne du moins, ni les uns ni les autres ne faisaient mine de s’avancer, Aussi, au bout de quatre ou cinq jours, il fut convenu tacitement entre les belligérents, de mettre fin à ce système et d'attendre pour tirer qu’un parti ou l’autre s'ivançât. Si tous les coups eussent porté, les deux armées se seraient anéantis en une heure:et, malgré l'ex trâme maladresse de la plupart des tireuxs, cet échange coniinuel de balles et d’obus diminuait rapidement le nonbre de combattants,
Nos deux héros et leurs trois compagnons de rife pit avaient pris pour tâche de brûler chacun 200-cartouches var jour, et ils abattalent passablement de besogne, deux d’entre eux, Léon et un Américain, étant d’une adresse hors ligne.
dls se faisaient en outre remarquer par teur sang froid ‘et leur mépris dela mort, Sans se livrer à de vaines for. #anteries, comme ce Yankee:du rÿfe pit voisin qui, s'étant “mis:Aebout sur le rempart, avait été'tué raide, ils agissaient de façon à prouver qu'ils-étaient doués d'une bra . voure à toute épreuve. :Si l’on avait besoïn d'eau ou r'il s'agissait d'apprôter les repas, ils-svurtaient à tour drôle, traversaient d'un pas digne les 60 venges ‘qui séparaient leur-tranchée de la lisière du bois, Une grêle :de ballen
les accompagnsient en allant et les saluaïent À leur retour, labourant la terre autour d'eux sans jamais parvenir à leur arracher un salut, un signe de frayeur. Le capltaine Thatcher, le nouveau commandant du bataillon, qui se tenait dans la tranchée des officiers et qui les voyait aller et venir, disait à qui voulait l'entendre: .
—Ce sont les cinq hommes les plus braves du régiment,
Le quatrième jour, vers onze heures de l’avantmidi, les cinq hommes travaillaient consciencieusement à remplir leur tâche quotidienne. Il faisait une chaleur de 102 dégrés à l'ombre. (On était au 20 juin), les canons des fusils chauffés en dehors par le soleil, en dedans par la poudre, brûlaient les mains. Un rebelle venait de se montrer la tête au haut du rempart situé en face du rifle pit, à environ 600 vêrges de ce dernier, Léon l'ayant aperçu se »edressa de toute sa hauteur et l’ajusta.
—Regarde bien tomber celui-là, dit-il à Eugène,
Tout à coup, le sifflement d’une balle, suivi d’un bruit sec, se fit entendre et Léon avait à peine achevé sa phrase qu'il tombait lourdement à la renverse.
Eugène l’avait reçu dans ses bras et avait nn peu amorti sa chute. Pour la première fols de sa vie peutêtre, le pauvre enfant sentit le courage lui manquer, Ses
. yeux se remplirent de larmes.
Tout en sapglottant, il desserra le celnturon de Léon, fit sauter le bouton de son col, ouvrit sa chemise pour lui donner de l'air et s’écria :
Voyons, Léon! mor. ami, reviens à toi, O’est wol, FuoÂna me raconnaia.tn ?
ED ed
Il prit un bidon et, versant de l'eau dans sa main, il cherchait à lui rafraîchir les tempes,
—Mais où donc a-t-il été frappé ?
—Loi, à l'épaule, le sang commence à couler maintee nant,
—En dessous de l'épaule gauche, mals c'est très gra» .vel Et les ambulanciers qui ne viennent pas. Il respire cependant. Stevens, aide moi. Prends un bout de ce morceau de tente, Nous allons le mettre dessus et le porter en arrière, Îl faut que le chirurgien panse a plaie au plus tôt, ;
Léon avait le regard fixe et vitreux d’un mort, Le sang coulait maintenant en abondance. Les deux hommes après l'avoir chargé sur leur brancard improvisé sortirent du rife-pit, et se dirigèrent vers le bois, mar- Chant aussi vite que le leur permettait le poids dont ils étaient chargés.
Vingt balles sifflèrent autour d'eux. Stovons poussa un cri, lécha son bout de morceau de toile, et se saisit le bras gauche. |
—Je suis blessé, dit 11 en s’éloïgnant d’un pas chancelant,
—À moi, George ! Viens prendre la place de Stevens, je ne puis pas le porter seul, dit Eugène, j'ai pour de lui faire mal. C'est bien assez qu'il soit retombé sur le sol. ‘
—En ce moment, deux ambulanciers arrivaient avec une litière sur laguelle ils chargèrent Léon. La douleur que 0e dernier avait ressentie en retombant sur le sol lui avait fait jeter un cri ct il avait repris connaissance, —Adieu Eugèue, dit-il d’une voix faible.
), il —Au revoir, cher ami, répon lit Eugène en lai serrant it la main.
—Lachez-le ! cria l’un des ambulanciers, avez vous’en-
nte- vie de le faire tuer ?
En effet, les balles continuaient à labourer la terre | gra” autour du groupe. ns pire Les ambulanciers emportèrent le blessé en toute. hâte. > ce et Eugéne alla trouver le commandant pour lui deman- ; le der la permission d'accompagner Léon à l'hôpital, afin sa de voir à ce qu’il fut pansé immédiatement.
— C’est: impossible, répondit le capitaine Thatcher ?: Le Soyez tranquille; votre compatriote sera l'objet des soins Dm- les plus empressés, Le motif qui vous fait agir vous ho: risé core, Je vous savais brave, je sais maintenant que vous lAt- êtes un homme de cœur, mais si l’on permettait à tous
ils les amis des blessés d'accompagner ces derniers à l'hôpi-
tal, il ne resterait plus de combattants. Je verrai à ce un que vous ayez des nouvelles de votre ami le plus tôr le . possible,
— Pardon, dit Eugène, j'oubliais que ma place à moi an- est dans le rÿfle pit où nous ne serons plus que trois
; maintenant, Je yais tâcher de venger Léon. Ah! si je 08,
tenais au bout de ma carabine celui qui lui a envoyé loi | cette balle !
(1) PR —Soyez sans inquiétude, On en revient d’une blessu-
veo re à l'épaule gauche. Tenez, moi qui vous parle, j'ai reçu
nes une balle à peu près au même endroit et vous voyez que ui
je suis bien portant,
Eagène retourna au riffe pit où il se mit à tirer avec rage en disant ;
.… ST noûs avions ls chance de noté battre À l'arme blanche, 1l me semble que ça me ferait du bien.
Pendant la nuit suivante, le 14ème fut relevé par un autre régiment et alla se placer avec la ligne principale,
dans des tranchées à droite.
Trois jours après on apprit la nouvelle que Duroc était mort à hopital. La balle, disait-ov, était restée dans la poitrine d'où les chirurgiens n’avaient pas osé l'extraire,
.vü qu'elle se trouvait du côté du cœur.
— C’est étrange, disait un camarade d'Engène, moi je suis À peu près certain qu’elle est ressortie par le dos.
Cette nouvelle avait profondément affecté le pauvre Eugène et, en dépit de l'insonciance apparente de son caractère, il se passa bien des jours, avant qu’ileut recouvré une partie de sa gaité habituelle, Pendant les six semaines qu'il avait vécu à ses côtes, il avait appris à ap précier le caractère franc et loyal de Léon, et il s'était
habitué à le considérer comme un homme supérieur. Il avait raison de le regretter, car, s’il fut resté avee lui, ses conseils lui auraient certainement fait éviter les nom. breux coups de tête qui, dans la suite, lui valurent tant de déboires. Mais n’anticipons pas sur lo évènement,
XXVI—O2 qur em passarr À PINGREVILL® DE.