LÀ
XXVIT— louve o0or Les ABSENTS, W'ONT PAS TOU- JOURS TOBT AUX YEUX DE CEUX QUI LES AIMENT
— Avez-vous des nouveltes de Léon ? fat la première Question que Louise posa à son père après l'avoir em brassé à eon retour de Montréal. :
—Lui serait-il arrivé malheur?
—C'est une histoire un peu longue, Lafss-moi le temps de me déshabiller, En attendant, pour te rassu. rer, je puis te dire qu'il est vivant et probablement en
bonne santé, Jo ne l'ai pas vu,
Ce disant, M. Latour Passa dans une autre pièce et revint bientôt, sachant bien que Loise était dans des transes mortelles. Hélas, le Pauvre homme:æ doutait un peu que son récit ne serait guère de nature à consoler sa fille,
mais il avait hâte de la mettre au courant de la situation.
—Ne pense plus à Léon, lui dit-il O'est un ingrat, 1la passé quelques jours à Montréal, À fréquenter jes mauvais lieux, Ile perdn au jeu les 81,000 que je lui
avais confiés, I! ne s’est même Pas présenté chez Pince. malile & Ole. Enfin il gt parti sing tambour ni trompelts, et s'est engagé dans l'armée Américaine,
À ces imot# Louise poussa un cri, étreignit son front entre ses deux mains, et tomba à !a tenverse,
M et Mine Latour s'empressèrent autour d'élle,
—Ma fille! Ma fille! s'écria M. Latour, d'une voix étoulfée par l'angoisse. Reprends tes sens. Ja quis une brute. J'aurais du te ménager. Reviens à tot !
Madame Latour, moins troublée que son mari, avsit ouvert le fonêtre et était revenue avec de l’aau froide pour bassiner le frontet les tempes de Louise, lorsque: cette dernière ouvrit les yeux et se releva,
—0e n’est rien, dit-elle d’un air triste. Racontez-moi mon père tout ce que vous savez sur le compte de ce malheureux, que j'aime toujours, et qui est allé se faire tuer, sans doute parcequ'il ne pouvait survivre à & honte de ses d'irèglements
M. Latour race: qu'il avalt appris au sujet de Léon et, lotsqu’i -: dit que Duroc avait sans doute employé la prime qu'il avait reçue à payer le billet, Louise l’interrompit.
—Je te reconnais bien 1à, cher Léon, toujour: noble eb toujours honnête ! Malgré les upparences, j'ai peine à croire à ton égarement après cette belle action ! Mais dites-moi, mon père, à partce M. Grippard, que je déteste cordialement, queiqu’un vous a-t-il dit que Léon s'était mal conduit à Montréal.
—Non, mais moi, j'ai toute confiance ea la parole de M: Grippard, C'est un homme très respectable, et, d'ail leurs, quel intérêt aurait-il eu à le calomnier. Au reste ga fuite est une preuve de culpabilité Mes mille dollars étaient bel et bien dépensés, Il avait perdu cotte somme au jeu d'un seul coup et il est allé à New-York, pour échapper à:ls prison,
—AÀ la prison !
— Sans donte, 11 s'avait pas les moyens de remettre l'argent qu'il avait détourné et.
—Et vous l’auriez fait arrêter ?
—Je ne dis cela ; mais il a pu le crofre,
—Et bien, moi, je crofs qu'il y est allé dan l’anique but de vous payer. S'il n'eut pas 6té honnête, qui l’aurait empêch: de garder pour lui l'argent qu'il a reçu du Souvernement américa.2% A l’armée américaine, s'il est exposé à ge faire tuer, il est à l'abri des poursuites de votre part, On l'a volé à Montréal, et eeux qui l’acousent de s'être mal conduit, ne sont peut-être pas étrangers à ce vol,
—Tu divagnes, ma fille. La douleur te rond {njuste, Comment ? Mettre en doute l'honnêteté‘de cet excellent M, Grippard, mais c'est de la folie,
—Æt l'honnêteté de Léon, mise en doute par co monsieur Grippard, la comptez-vous pour rien ?
—L'honnêteté de Léon! On la connaît, interrompit alors Madame Latour. Je n'ai jamais voulu l’accuser pendant son séjour ici, parceque je craignais d'attirer sur Jui le courroux de M. Latour. Je le cacherais encore, ai oela était possible. Mais, en présence de l’obstination que Louise met à le croire un petit saint, il est de mon devoir do parler. Sachez dono qu’il a vingt fois tenté de me dé. tourner de mes devoirs conjugaux.
—-Vous mentes, madame | dit Louise, hors d'elle-même.
Puis se ravisant,
—Pardonnez moi, je ne sais plus ce que je dis,
Et elle sortit de l'appartement pour aller pleurer dane sa chambre,
Madame Latour, nous l'avons dit précédemment, était plus coquette qu'intelligente, En faisant cette prétendue révélation elle s'était proposé un but multiple, Se venger des dédains de Léon, faire de la peine à Louise qu'elle considérait comme une rivale, faire croire à M,
Latour qu’il avait en elle une femme d’une fidélité à
toute épreuve et se vanter d’avoir fait une conquête sans le vouloir.
Tout cela s'était présenté confusémont à son esprit obtus, Elle avait parlé sous l'impulsion du moment: sans s’apercevoir qu’elle rliquait de dépasser le but en
portent à vingt le nombre des prétendues tentatives de :
séduction qu'elle affirmait avoir repoussées de la part de Léon.
Louise avait parfaitement salel toute l'absurdité de cette a cousation et, renfermée dans ca chambre, elle se demandait en sanglottant comment il se faisait que tout le monde se donnât le mot pour calomnier Duroc. Puis-
que sa belle-mère n'hésitait pas à lancer contre iui LICE
accusation aussi dénuée de fondement, n'était-il pas possible que ce Grippsrd eut joué le même rôle auprès de son père. Elle en arriva peu à peu à se persuader qu’un complot avait été tramé contre son fiancé, et elle n'était pas éloignée de croire que Mme Latour et M. Grippard s'étaient entendus ensemble pour noiroir ls réputation du cher absent, ù
En se représentant Léon comme une victime des ma.
chinations de ces deux conspirateurs, elle sentait -Fédou- 1
bler son amour pour lui, Elle savait que sa belle-mère état
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souffrait en silence, tremblant que son père ne s'en aper: qu, et ne fut malheureux. Elle avait remarqué les agaceries dont Léon avait été l’objet de la part de Mme Latour et elle avait vu avec quelle froïideur Léon les avait accueillies. Et maintenant, c'était cette femme qui venait prétendre que Léon avait, non-seulement une tois, mais vingt fois cherché à la corrompre.
81 Louise n’eut pas ou la certitude que Léon n'avait .jamais éprouvé autre chos que de l'éloignement pour Mme Latour, la déclaration que cette dernière venait de faire eut put lui faire croire que Léon avait été, non pas son séducteur, mais son complice, Oar enfin, il 2'est guère naturel qu’une femme respectable s'évertue constamment à faire assaut d’amabilités ar. près d’un homme qui lui a vingt fois fait des propositions malhonné. tes, -
* Et Louise étsit bien sûre que ni les agaceries de Mme Latour ni la froideur de Léon n'étaient de la mise en scène. Elle les avait vus ensemble, lorsque ni l’une ni l'autre ne se croyaient épiés, Le souvenir de ces circonstances, dont elle n'avait jaraais soufflé mot à personne, était présent à sa mémoire lorsqu'elle avait entendu Mme Latour accuser injustement oelui que cette coquette avait vainement essayé d’enflammer, et c’est alors qu'in- … dignée de l'effronterie de sa belle mère, Louise s'était oubliée au point de lui donner un démenti formel,
Puis, elle avait songé que, pour défendre Léon anprès de son père, il faudrait détro”1per celui-ci eur le compte de sa femme et, nlntôt ane de le rendre tabou
ras elle avait préféré demander pardon à eslio qu'elle De pouvait s'empêcher de mépriser intérieurement,
Quant à M. Latour, lorsque la prétendne révélation lui avait été faite par sa femme il s'était écrié :
—Comment le misérable ! Vingt fols 1 Et vous ne m'en avez pas soufflé mot, Je lui aurais cassé les reins, Et c’est cet {nfâme suborneur qui voulait épouser ma fille! Que dis-je 9 Il a si bien su l’enjôler qu'elle sera malheureuse toute ea vie à cause de lui, Elle vient de vous manquer de respect, Veuillez lui pardonner, Elle est Malade, la pauvre enfant, Elle a le cerveau dérangé, et ne peut juger eainement des choses. Mais, je vous en prie, Rosalie, si jamais quelqu'un s’avise de vous faire la cour, à l'avenir, ayez la bonté de m'en avsrtir dès la première fois, Je vous assure que je mettrai ordre à cela.
Vous êtes trop méchant, vous feriez des scènes, —Mais, malheureuse, voulez-vous donc vous exposer aux Obsessions sans cesse réitérées de malotrus comme Duroc,
—Ayez confiance en moi, je suis assez honnête et assez forte pour leur résister et pour les rebuter sang faire le moindre éclat, Ainsi, Duroc par exemple avait tout à fait cessé do m'obséder lorsqu'il est parti.
—Mais, dites-moi., Quelqu’autre s'est-il jamais permis de vous poursuivre de ses assiduités ?
— Jamais, Les autres ne sont pas aussi tenaces, Un soup d'œil, un reproche suffisent, Ils ne reviennent plus à la charge.
— Dans quel siècle vivone-nons ? grand Dieu ! »°
a LAIT: S:
M. Latour, maïs tous les hommes sont donc des liber tins à l'heure qu'il est ?
Et il entra dans son magasin,
La vantardise de Mme Latour avait produit un effet tout contraire à celui qu'elle en attendait. Louise n’y avait pas ajouté foi et M. Latour sentait pour la première fois le serpent de la jalousie le mordre au cœur
ffet n’y ière
XXVIII— UNE LETTRE D Léox,
M. Latour, ballotté entre lo désir de savoir des nouvelles de Duroc et la rancune qu'il lui gardait sur la foi du témoignage de ga femme, se demandait s'il écrirait ou non au Fort Trumbull, Il avait peine à croire que Du- *00 serait revenu vingt fois à la charge si Mme Latour ne l'avait pas un peu encouragé à y revenir, Ou sa femme mentalt, où elle avait fait preuve d’une indulgence tout à fait nconvenante envers Léon, Oe dernier lni sem blait trop fier pour essuyer vingt refus avant que d'abanner la partie, Il lui avait toujours paru trop sage et trop prudent pour braver constamment la colère d’une femme qui d’un mot aurait pu le perdre,
La raison invoquée par Mme Latour pour expliquer le silence qu'elle avait jugé à propos de garder lorsque le prétendu coupable était présent, ne lui semblait pas plausible, et l’aveu qui lai était échappé au sujet des soupirants moins ontreprenants, ne faisait honnour ni à la rigidité de ses mœurs, ni à son intelligence, M. Latour se disait qu’une femme qui, de son propre aveu, se contente d’un mot, d’un reproche à l'adresse de ceux qui lui manquent de respect, et qui laisse passer tout cela sans avertir s0n mari, ne mérite guère la confiance de ce dernier, :
Madame Latour avouaît l'avoir trompé par sa négiigence À le mettre au fait des complots qui se tramaient
contre son honneur, comment pouvait-il croire qu'elle n'aurait pas failli à son devoir d’épouse, si, parmi les nombreux soupirants dont elle se vantait d’avoir en quelque sorte toléré les impertinences, il s'en fut trouvé un capable de lui inspirer un de ces caprices auxquels les-coquettes-son sujettes ? Et pouvait-il croire à la paxole d’une femme capable de s’exposer ainsi à tomber dans le ruisseau ? Oui, il écrirait à Léon ; il l’accablerait de reproches et il saurait bien démêler la vérité dans la réponse qu'il recuvrait du soldat,
Il en était là de ses réflexions lorsqu'on lui apporta son courrier, ÆEn dépouillant sa correspondance, une lettre'attira son attention. Ellc était adressée à Louise et portait entre autres timbres, celui de Washington D. C.
M. Latour n’eut pas de peine à reconnaître l'écriture ‘de Léon, Tl commençait déjà à déchirer l'enveloppe, mais il se retint. Devait-il ouvrir cette lettre Bah] sa fille ne devait rien avnir de caché pour lui, et d’ailleurs, n'était il pas de son devoir de la protéger contre les entreprises criminelles de celui qui avait tenté de séduire sa fomme ? Il rompit le cachet en se disant qu'il saurait ‘bien découvrir entre les lignes, les intentions pernicieuses de ce Don Juan. La lettre se lisait comme suit :
Ma chère Louise.
*Permettez à celui qui n’ose plus vous donner le doux ‘tre de fiancée, de se rappeler à votre souvenir, Hélas pourquoi ai-je entrevu le bonheur ? Vous vous rappelez “quélles raisons retenaient jadis sur mes lèvres le tendre ‘aveu que je n'aurais pas 056 vous faire ai vous n’eussies
qu’elle ni les ir en rouvé rquels a paomber plerait ns la
pporta , une souise D. C.
riture loppe, hi ga leurs, 8 enduire aurait 1icieu-
eu l'amabilité de le provoquer. Après ls scène un peu vive qui s’en est suivie entre M. Latour et moi, votre digne pére avait bien voulu promettre d'aplanir les dificultés qui s’élevaient sur la route que j'avais à parcourir pour arriver au but suprême, objet de ne vœux les plus chers. Puisse le ciel le récompenser de sa grande bonté. Quoiqu'il arrive je lui en conserverai une éternelle recon. naissance,
Je me rendais à Montréal, rempli d'espoir en l'avenir. Vôtre père m'avait confié -une somme de $1,000 pour payer un billet. Le chef de la maison Pincemaille & Oie étant absent, je revins à l'hôtel où, pour mon mal heur, je rencontrai un riche marchand que je me dispengerai de vous nommer, Qu'il me suffise de dire que c'est un ami de votre père, qui me l’a plus d’une fois cité pour modèle. Je regrette d'ajouter que, pour cette tois, la perspicacité ordinaire de M. Latour lai a fait complètement défaut. Le marchand en question est un voleur, ni plus ni moins. J'en sais quelque chose puisque c’est lui qui, avec l'aide de deux complices, m'a filouté les $1,000 de votre père. Je n’entrerai pas dans le détail du plan conçu eb exécuté par lui dans le but de me dévaliser. J'aurais honte de vous dire jusqu’à quel point je me suis montré crédule. Plût à Dieu que j'eusse pu alors apercevoir ses ficelles comme je les vois maintenant. Je vous dirai sous. lement que c'est un emprünt qu'il a fait pour quelques houres seulement, sur parole, et en présence de deux té-
moins; ses complices, que je pensais avoir raison de Croire respectables, mais qui ont eu l'effronterie de nier comme ai, avoir eu connaissance de la transaction, Lors : que j'ai wouiu lui réclamer la somme le lendemain,
Que pouvais-jo faire ? Jo me voyais voué au déshon: neur, étri à vos yeux et à ceux de votre respectable père. Le suicide m’apparaissait comme le seul moyen d'échapper à la honte. Je choisis un moyen terme. Je m'engageai dans l’armée américaine, où je requs asser d'argent pour payer le billet. J'ai en main un acousé de réception de la banque du Peuple, L'’honueur est sauf, mais je me vois dans l'impossibilité de mettre à exécu. tion les projets que nous avions formés pour notre bonheur futur,
J'ai déjà vu le feu, mais, jusqu'loi, les balles ennemies m'ont respecté. Nos plans ont été si cruellement frustrés par la fatalité, j'ai si bien perdu tout espoir d’avoir jamais pour épouse la seule personne au monde qu'il me soit possible d'aimer, que je considérerais la mort comme un bienfait. Je suis engagé pour cinq ans, Si je survis à tous les combats qu'il nous faudra livrer, je sortirai de l'armée aussi pauvre que je le suis maintenant et beaucoup moins expert dans les affaires commerciales,
Dans ces circonstances, en homme d'honneur, je dois vous dégager de votre promesse. Je n'ai plus d’avenir et je ne veux pas vous enchaîner à ma triste destinée. Oubliez moi et soyez heureuse aveo un autre. Je n'aurai pas le droit de m'en plaindre et je ne m'en plaindrai pas, Cependant, je dois à la vérité de vous dire que moi, j'emporterai dans le tombeau l’amour que vous m'avez inspiré, J'aurais peut-être mieux fait de ne pas vous écrire, mais je vous devais une explication. Je tiens trop à vo.
- tre estime pour permettre aux apparences de vous don-
déshon:
pectable moyen rme, Je us asser cousé de st sauf, à exécutre bon-
nnemies frustrés woir jaqu'il me t comme > survis rtirai de t beau TA
, je dois venir et ée. Ouurai pas
. (e trop de me dire que vous m'o
é UN REVENANT 159
ner Uno mauvaise opinion sur mon compte, Je vous jure devant Dieu, que je suis resté digne de vous.
Convaincu qu’un homme qui a eu l'honneur d’être ai. mé de vous est tenu encore plus qu'un autre de une vie exempte de tout reproche, je m’efforcerai de me conduire toujours comme si Vous Connaissiez mes plus secrètes pensées, Ne pouvant plus sorc:x :; -ous épouser, je serai fidèle à votre mémoire, /6 ne se Marierai jamais et vous serez toujours l’ange ar ion di m'em- Chéchera de m'écarter des sentiers du avoir, Je :iendraia beaucoup à avoir de vos nouvelles, mais, x. vas en coûubliez, n'écrivez pas. Je
Comprendrai votre silence et je ne vous en aimerai pas moins, J’ai découvert que l'amour sans espoir, s’il a des
rigueurs, a bien aussi ses charmes. N'entroprenez pas de
me jnstifier auprès de votre père, Vous n’y parviendriez
pas, Les apparences sont contre moi.
mener
Votre adorateur,
Léon Duroo,