‹ Un Revenant [microforme]Chapitre 54 sur 74 · LIV-—AVENTURES ET MÉSAVENTURES · texte numérisé non relu

LIV-—AVENTURES ET MÉSAVENTURES

On offrait alors $900 de prime, on sus de ls solde du matelot, à celui qui voulait s'engager pour neuf mois dans la marine militaire des Etats Unis, Eugène se disait :

— J'ai enduré beaucoup de misères à l’armée et je n’ai pas touché de prime. An lieu de m'en retourner sans le sou en Canada, ne vaudrait il pas mieux faire neuf mois de service sur mer ? Je mettrai les $900 à la banque ou je les enverrai à mes parents: De cette façon je me trouverai à la tête d’un petit capital lorsque je retournerai au pays.

On donnait alors, outre la prime, une commission à celui qui amenait une recrue. Il avait huit jours que Leduc était à New-York, lorsque le maître de la maison où il était logé lui proposa d'aller avec lui à Brooklyn, où il espérait l’engager dans la marine militaire, On visita quelques frégates, puis le guide d’Eugène le conduisit dans un bureau de recrutement. Si ce dernier eut p'is la peine de lire les placards affichés à la porte, il se serait aperçu qu'au lieu d'y engager des hommes pour la marine, on y recrutait des soldats pour l'infanterie régulière des Etats-Unis. Mais il était écrit que, s’il y avait un guêpier quelque part, Eugène ne manquersit jamais d’y donner tête baissée.

À poine était-il entré qu'il se vit en face de l’ex-ser

gent fourrier de sa compagnie, ls compagnie F du 14ème régiment d'infanterie régulière des Etats-Unis.

Ce personnage était passé sous-lieutenant dans la 10ème et c'était le même qui l'avait envoyé en reconnaissance à la bataille de la North Anna.

Eugène n'avait pas dit un, seul mot, mais son trouble le trahit. Il était bien changé depuis qu'il avait vu l'ex-sergent de la compagnie F. Il n'était pas aussi décharné que lorsqu'il était sorti de la prison Libby, mais il était encore maigre, et pâle surtout. Ue n'était plus le jeune homme aux joues roses et jouflues que l’on avait connu au 14ème, et le sous-lieutenant ne l'aurait probablement pas reconnu si l'émotion, qu'Eugène n'avait plus la force de dissimuler, ne l'eut mis sur la piste.

Comment vous nommes-vous ? demanda le. «ouslieutenant.

—James Randall, répondit Eugène,

0'eit faux. Vous vous nommez Eugène Leduc et vous appartenez au 14ème régiment d'infanterie réguliére des Etats-Unis.

—Vous paralssez mieux renseigné que moi sui mon compte, mais puisque vous connaissez mon nom mieux que mol, pourquoi me posez-Vous cette question ?

—Iiya apparence que j'ai mes raisons pour cela répondit l'officier, Puis se tournant vers deux jeunes soldats, il leur dit:

Prenez soin de cet homme ; il est votre prisonnier, Vous allez le conduire au Tammony Mall et le livrer au MAor SRItUPerE"

Le maître de pension s'était esquivé dès qu'il avait constité de quoi il retournait.

Eugène avait dans 88 poche le congé de trente jours

qu'il avait obtenu au Camp-Parole et qui n'était pas encore à moitié expiré. g'il eut conservé s0n SaDB froid rien n'eut été plus faeile pour Jui que de donner, au su jet de sa visite au bureau de recrutement, une explication qui eut été considérée comme satisfaisante. L'oficier ne savait pas dans quelle circonstance il était parti du régiment, et il eut pu Jui faire croire qu'il avait été ris prisonnier à la bataille da chemin de for Weldon, bataille à laquelle le 14ème avait pris part. Il eué pu Jui dire qu'il entrait pour jui faire une visite de politesse. Au lieu de songer à cela, pendant qu'il s’évertuait à nier 801 n0M, Leduc la main plongée dans une des poches de son paletot, déchirait le congé qui eut pu le sauver et se disait que ce document pourrait le com— promettre 8'il était trouvé sur lui.

Les deux soldats qui s'emparèrent de lui, étaient deux morveux.qui évidemment n'avaient jamais vu le feu, cela se voyait aux airs de matamore qu'ils se donnaient. Ils firent placer Eugène entre eux deux et, le revolver

au poing, ils le conduisirent au bateau traversier qui les

amena à New-York. La démarche de ces argousins amateurs. somblait dire au public : |

—Aümirernous. Nous avons un prisonnier. Ce ne sont pas tous les eoldats qui ont des prisonniers.

Lorsqu'il s'agissait de tourner le coin d’une rue, Île:

menagaient Eugène du revolver, lui indiquait la route à auivre en criant de façon à être entendu de la foule.

agissaïient comme s'ils eusrent craint à chaque instant de voir leur prisonnier prendre la fuite,

Eugène songeait au plaisir qu’il aurait éprouvé à leur tordre le cou. Il se disait que s'il eut été seulement en bonne santé il en aurait culbuté un d’un coup de poing et aurait essuyé le feu de l’autre, qui sans doute n’aurait pas manqué d'atteindre quelque spectateur {noffensif, puis, il se serait faufilé dans la foule, quitte à être arrêté plus tard.

À bord du bateau, il avait pris dans sa poche les débris de son congé qu'il avait jeté par dessus bord au nez de ses gardiens. Ces derniers lui avaient demandé quels étaient ces papiers et, comme ils lui pesaient déjà sur Jes épaules, il leur avait répondu brusquement.

—Mélez-vous de vos affaires, Vous avez ordre de me conduire au Tammany Hall. Vous n'avez pas le droit de m'interroger,

Au Tammany Hall, Eugène se trouva en présence du major Smithberg, du colonel Eiges et de quelques autres officiers d’état major qu'il avait vus simples capitaines au 14ème.

—Major Smithberg, le lieutenant Morehead du 10ème vous présente ses respects et vous demande si vous cons

* | naissez cet homme, dit l’un des gardes,

— Mais, oui : il me semble le reconnaître, dit Smith. ® berg. Dans tous les cas je me charge de lui. Mes amitiés au lieutenant Morehead.

Les gardes saluèrent militairement et s'en allèrent, : —Oui, poursnivit le major Smithberg, il me semble que j'avais auirefois dans ma compagnie un Français qui

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ressemblait beaucoup à cet homme. IL était peut être un peu plus gros et moins pâle. C'était un excellent petit soldat, toujours propre Comme un ou Demi tour à droite | F Eugène évolua gauchement, —Ça ne va plus maintenant, Quel est votre nom ?

—James Randall

—Depuis que je me suis fait couper la jambe, je n'ai plus autant de mémoire, mais il me semble que vous portiez un autre nom au régiment.

— Ah ! vous avez perdu la jambe ? répondit Eugène pour changer d’apropos. On ne le dirait pas à vous voir.

On m'a posé un pied artificiel. Je me suis fait emporter le pied par un éclat d'obus à la Wilderness, Il me semble que vous devez vous rappeler cet incident,

—La mémoire est une chose curieuse. Chez les uns, elle s'embrouille à la suite d'une blessure, chez d’autres elle s'oblitère dès qu’on les arrête injustement...

—Voyons, si tout le monde a perdu la mémoire, interrompit Smithberg. Sirault, reconnaissez-vous cet homme ?

L'individu ainsi interpellé était un Canadien qui venait d'entrer et qu'Eugène avait connu cuisinier dans la compagnie F, où il était revenu le printemps pré= cédent après avoir passé l'hiver dans les hopitanx. C'était un des anciens du régiment, et 1l était devenu

caporal en service de recrutement.

Je le connais, répondit-il saus hésiter, Il se nomme

Leduc et appartient à la compagnie F, du 143me régiment d'infanterie,

Voyez à ce 1, dès cette après-midi,

Lovejoy où il lui paya à dîner, Il Jui adressa la parole en français, répondit pas, I] entrait dans son

nommer Randall et de ne Pas savo

— Te rappelles-tu m'avoir écrit des lettres que j'envoyais à mes parents ? lui dit Sirault, Pas de réponse,

FeCounaître ce service.

—Evoute, dit Sirault en français, J'ai fait mon devoir. Je regrette de t'avoir fait du tort, mais il était

Inutile de nier, Le major Smithberg t’avait reconnu. On conduisit Eugène à bord d'u Pour New-London et on le mit au

) furi le qu'on leur avait don.

36 pareil installation, ils faisaient un tapage d'enfer,

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-Quelques-uns avaient même déchargé leurs carabines par une fenêtre ronde donnant sur la mer.

Ils en voulaient surtout au sergent qui lesavaient-mis là et qui se promenait dans l’entrepont. Ce sergent qu’on appelait Brady, attiré par le vacarme, parut à l’écoutille, et Eugène reconnüt un autre ex-cuisinier, ancien fier-àbras assez mal noté au régiment, qui portait maintenant les chevrons de sergent-major. Il commençait à se dire que dans l’armée américaine, la cuisine était le chemin qui conduisait le plus surement aux honneurs, lorsque son attention fut attirée par une altercation des plus vives qui avaient lieu entre le sergent et ses subordonnés.

Les épithètes les plus grossières pleuvaient de part et d’autres. Tout à coup Brady braqua son revolver sur l'un des mutins. Dix carabines le conchèrént en joue. Alors, Brady sauta dans le fond de câle, présenta sa poitrine et cria d’une voix de stentor :

—Tirez, tas de maudite,

—Les carabines 8e rabaissèrent. On s’expliqua et le résultat de cette algararade fut que les soldats obtinrent la permission de sortir de leur trou, après avoir promis d’être bien sages. Eugène fut placé sur une boiserie haute d'environ deux pieds, qui recouvrait une partie de la machine à vapeur et il s’y éténdit avec l'intention de dormir sous la puissante protection d'un factionnaire qui, la baïonnette au bout du fusil, se tenait debout à côté de ce lit d’un nouveau genre,

LV—$Sov8 LA PROTECTIOS DES FAOFIONNAIRES.

Un factionnaire auquel dat confiés la garde d’un prisonnier doit, non-seulement empêcher ce dernier de s'6chapper, mais encore l’empécher de causer avec d'autres, Il ne doit pas permettre qu’on insulte celui qu'il est chargé du soin de surveiller ; à plus forte raison, doit-il le défendre si quelqu'un s’avise de l'attaquer. Eugène, étendu sur la boiserie appelait en vain le sommeil qui fuyait ses paupières, lorsque Brady arriva accompagné d’un autre sergent et d’un soldat que Leduc voyait pour la première fois. Voyant quele prisonnier ne dormait pas, Brady lui dit:

—Allons, Frenchy asaiods-tol et cause un peu avec un ancien camarade,

Eugène se mit sur son séant, et les trois militaires prirent place à ses côtés, les deux sergents à sa gauche . et le soldat à sa droite, tournés du côté du factionnaire qui se trouvait à trois ou quatre pieds en face du groupe.

—Comme te voilà bien mis! poursuivit Brady, Il parait que le métier de Bounty jumper rapporte d'assez jolis bénifices. Tu dois avoir fait d'excellentes affaires depuis que tu as quitté le régiment,

On appelait alors bounty-jumper celui qui s'éngageait dac* un régiment, empochait la prime, désertait et s'en:

gageait'alllenrs nous déserter de nouveau, Eugéne n'a.

vait fait rien de tel, mais le fait qu'on le retrouvait

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