VIII—LE SAUVETAGE
An moment où Joe Vineent avait saisi Léon, ce dernier était emporté entre deux eaux par le courant du fleuve. Il n'avait pas perdu connaissance, mais un engourdissement général s'était emparé de tous ses membres, En ce moment suprême, il avait eu ls temps de penser à Dieu, et de regretter son acte äe désespoir, Sa
| faute lui apparaissait alors dans toute son énormité, Maîs
il était trop tard. Eut-il voulu faire un eflort pour s’ar racher de la tombe humide dans laquelle il venait de s’ensevelir vivant, qu'il n’:urait pu remuer un doigt. Eut-il voulu résister à cet ombre qu'il entrevoyait à travers les flots, s’avançant vers lui en fendant l'onde frémissante, qu’il n'aurait pu le faire. Lorsqu'il se vit, plutôt qu'il ne se sentit, saisir par ses habits, il crut avoir affaire à un être surnaturel, à quelque noir démon venant réclamer sa proie. Il voulut fermer les yeux ; ses paupières refusèrent d’obéir à sa volonté, Pour le coup il se crut mort, mais une bouffée d'air le frappant au vi- sage au moment ou sa tête était soulevée hors de l’eau, lui fit comprendre qu’il était sauvé. Il fut quelques ins tants sans pouvoir aspirer l'air frais qui lui fouettait la figure ; mais lorsqu'il ent été déposé dans la chaloupe, les organes respiratoires reprirent graduellement leurs, fonctions, Il essaya de parler pour remercier ses sauveteurs ;
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sa langue et ses lèvres encore paralysées, ne laissaient entendre que des sons inintelligibles, Enfin, la parole lui revint, et il fondit en larmes en remerciant cha. leureusement les trois hommes qui l’avaient déposé dans la cabane de Joe Vincent et le frictionnaient après l'avoir dépouillé de ses vêtements.
L'homme de police, que nous avons vu suivre Léon de loin, était arrivé juste à temps pour être témoin du sauvetage, Avis avait 6t6 donné à la station centrale de po. lice et l'on se préparait À loger Duroc au violon pour tentative de suicide, lorsque survint un agent de la police secrète, grand ami de Bagoulard et de Bohémier, Ilavait rencontré Léon au cercle en compagnie de ces messieurs et de Grippard le soir où l’on avait joué la fameuse partie de Bu. Ignorant la querelle survenue entre notre héros et le trio en question; sachant en outre que le susdit trio était au cercle ce soir-là, il dit aux autres peliciers qu'il se chargeait de Léon, puis, ce dernier étant suffisamment remis, le limier de police fit venir uu fiacre,
dit au cocher d'aller au cercle informer M. Grippard et
ses deux amis de ce qui était arrivé, et de les ramener à l'hôtel du Canada, où Léon voulûs ge rendre à pied en compagnie de l'agent de sureté.
On avait voulu appeler un médecin, mais Léon s’y était opposé, disant qu'il n'en avait pas besoin, qu'il regrettait sa folie et qu’il priait ceux qui en avaient été temoins, de ne pas en parier.
Arrivé à sa chambre, il changea d’habit puis sonna, : Un garçon qui avait à peu près la taille de Duroc et qui même lui ressemblait beaucoup, arriva bientôt.
Boier
—Emportez ce vêtement, lui dit Léon, et faites-le sé. cher pour moi, sans que personne n’en ait connaissance, Ne dites pas un mot de ce que vous avez vu et je vous récompenserai,
— Vous avez de la chance d’être l'ami de M. Grippard, lui dit le limier lorsqu'ils furent seuls ; sans cela, sans mon intervention, que vous devez à cette circonstance heureuse pour vous, vous seriez maintenant logé au. poste, et il vous faudrait subir votre procès pour vagabondage nocturne et tentative de suicide. Les journaux se seraient emparés de l'affaire et c’eut été très désagréable pour vous,
Grippard et ses compagnons arrivérent bientôt. Léon eut beaucoup de peine à dissimuler devant l'agent de police le sentiment de répulsion qu’il éprouvait à la vue de ces trois personnages. Il réfléchit cependant, qu'il avait tout intérêt à éviter un scandale, De leur côté, nos trois habitués du cercle St. Fortunat avaient espéré trouver Léon privé de sentiment, ce qui eut simplifié considérablement les choses. Ils furent très surpris de le trouver, mettant une dernière main à sa toilette, M, Grippard courût à lui, lui prit les mains et, simulant une grande joie de le retrouver sain et sauf :
—Allons mon garçon, lui dit-il, parce que votre fiancée épouse un homme, qui ne vous vaut pas, je l’admets, ce n’est pas une raison pour vouloir en finir avec la vie. Vous êtes encore jeune ; vous en trouverez une autre qui vous la fera oublier, Prenez un bn verre de cognac, entortillez-vous dans do chaudes couvertures, et tâches,