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pis. Croyez-m'en, suivez le conseil d'un vieillard et renoncez à ce coupable dessein, Vous avez des parents ?
—Oui des parents qui me ent sincérement dévoués, dit Eugène en faisant un effort pour retenir ses larmes,
—Et vous voulez les plonger dans la plus affreuse : douleur? Je ne vous connais pas, c’est la première fois que je vous vois, mais il faut que je vous dise ce que je pense de vous: Vous n'avez pas de cœur !
—Au moins, vous me le dites en face vous. J'aime mieux cela, Dans ma paroisse, il y avait des gens qui disaient que je n'avais pas de cœur, parceque j'étais revenu chaz moi sans le sou et que j'y suis resté trois mois, Vous, vous me traitez de sans-cœur, précisément parceque je prends le seul moyen qui me reste de sub: venir à mes propres besoins.
—Votre moyen est trop radical, S'il n’y a pas de travail pour vous de l’autre côté de la frontière il doit y en avoir .de ce côté-ci. Donnez-vous la peine d'en chercher et vous en trouverez probablement. Vous ne serez pas inquièté pourvu que vous gardiez votre secret. On ne cherche plus les déserteurs comme autrefois, Allons, promettez-moi que vous allez abandonner votre malheureux dessein.
—Je vous le promets, rénondit Eugène, vaincu par le raisonnement dn vieux soldat, et je vous remercie de vos sages conseils,
Eugène parcourut inutilement ane partie de la rive Est du lac Champlain, et s’en revint avec la conviction que le truvail était aussi rare aux Etats-Unis cue dans se province natale, Il arriva chez ses parents après trois.
semaines d’une absense qui avait été pour lui fertile en déboires et en privations de toutes sortes. L'automne venu, il put enfin entrer dans une épicerie de Montréal en qualité de commissionnaire, position ‘ui lui rapportait bien $5 par mois, outre la nourriture et le logement, sans compter l’inappréciable avantage d’avoir soin d’un cheval et de transporter leu effets aux pratiques.
C'était à l’époque du fameux camp de Laprairie, et un cadet, ami de la famille de l’épicier, fit en sa présen e une énumération splendide des avantages énormes qu'il espérait retirer grâce au fait qu’il était porteur d'un certificat de l’école militaire, A l’en croire, les officiers militaires seraient bientôt en grande demande. Le mé tier des armes allait enfin devenir une carrière en Cana: da, On était sur le point d'organiser une armée perma nente et chaque cadet’auralt une eommission dans cette armée,
Il n'en fallut pas plus pour décider Eugène. Le dis cours qu'il venait d'entendre ne s’adressait pas à lui. Oh! non. Le cadet en question aurait eru déroger à sa dignité en parlant à un pékin d’une condition ausei humble que celle d'Eugène. L’ex-soldat américain ne dit rien de son projet, mais il abaudonna son emploi et prit aussitôt des mesures pour se faire admettre à l’écol* militaire où il entra quelques semaines plus tard,
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LXII—DEs SPEOTRES DANS L'EMBARRAS,
Pendant l'intervalle qui s'écoula entre sa sortie d chez l’épicier et son entrée à l’école militaire, Eugène alla chez M. Latour pour s'informer si l’on avait reçu des nouvelles sur le compte de Léon. Louise avait écrit une lettre adressée à Léon pendant que M, Latour avait demandé de nouveaux renseignements au commandant du 14ème. La lettre de Louise était restée sans{réponse ; quant à M. Latour {l avait reçu du commandant That. cher une lettre conçue en ces termes :
“ Nous vous avons déjà dit que Duroc est mort, Il ve faut pas vous attendre à ce que nous le ressuscitions pour vous faire plaisir, 1 y a un an, il était déjà tout ce qu’il y avait de plus mort: ne vous figurez pas qu'il est plus vivant aujourd’hui qu’il ne l'était lorsqu'on l’a enterré.”
On s'accordait à dire que cette lettre était tout à fait impolie et inconvenante, M. Latour, surtout, était furieux qu’on l’eut traité de la sorte, lui que tout le monde respectait à Pingreville. La vérité était que M. Latour avait trouvé moyen d'intercepter la lettre de sa fille à Duroc ; qu’il n'avait pas écrit à Thatcher, et que la prétendue réponse de ce dernier avait été fabriquée de toute pièce. Le marchand s'était dit que Léon, s'il
était vivant, ne ferait jamais un parti sortable pour sa
fille, et qu’il valait mieux laisser au temps le soin de
cansoler Louise.
Dans cette disposition d’esprit, il n'osa pas écrire au régiment de crainte d'apprendre que Léon était vivant. Louise acquit la certitude de son malheur et retomba \dans un abattement profond. Eugene qui, lui aussi, depuis sa première entrovue avec Louise, s'était bercé de l'espoir que son ami avait survécu à la blessure qu'il avait reçue, ne se douta pas de la supercherie et resta sous l'impression que Duroc était mort.
Brindamour était toujours au service de M, Grippard.
La fantasmagorie aidant, ce dernier, avait fini par faire de lui son secrétaire. Il l'avait amené à Montréal où il lui avait confié ls charge de son bureau d'agonge, car M. Grippard, qui voyageait beaucoup aux Etats Unis et ail leurs, continuait à faire de Montréal la base de ses op: rations. Brindamour, que son appareil à fantasmegorie avait suivi partout, s’'amusait de temps à autres en com pagnie de Bohémier à effrayer des personnages tout à fait inoffensifs ; histoire de s’entretenir la main. Il y avait déjà assez longtemps qu'il n'avait soumis Grippard à l'épreuve d’une apparition, mais il se prépatait à frapper un-grand coup pour forcer son patron à l'établir.
Les cadets de l'Ecole Militaire avaient été recrutés en grande partie parmi les étudiants, Chaque certificat rapportait alors $50 et, comme les deux pouvaient s’obteair dans l’espace de trois mois, le temps consacré à l’étude de l’art militaire se trouvait grassement payé. Bohé. mier comptait de nombreux amis parmi les cadets et il les visitait souvent, soit à la salle d'exercice du marché Bonsecours, soit à leurs pensions rospectives. Eugène qui, comme tous les militaires, aimait à faire le recit. de
ses campagnes, racontait un jour à quelques cadets en présence de Bohémier, comment Duroc avait été blessé mortellement à ses côtés, Il avait nommé Léos, avait parlé de lui en termes élogieux, et avec des larmes dans la voix, il avait exprimé jusqu’à quel point la nouvelle de la mort de cet ami si cher l'avait péniblement affecté.
Bohémier se garda bien de lui dire qu’il connaissait Duroc, Il fit adroitement tomber la conversation sur les revenants, La plupart des cadets qui se trouvaient dans le groupe des câuseurs, soutonaient qu’il ne fallait pas ajouter foi aux prétendues apparitions racontées par les vieilles femmes, et Eugène, pour sa part, nie qu'il ne croyait pas à ces superstitions,
—Si les morts pouvaieut revenir, ajouts-t il, j'en serais bien aise, car le pauvre Duroc dont je vous parlais il y
‘à un instant m'aurait déjà rendu visite, et je serais si
heureux de le voir | :
A ce moment, les notes cuivrées du elairon donnuèrent le signal de se mettre en rang et Bohémier sortit de la salle. Il se rendit en toute hâte au bureau de Grippard, où il savait que Brindamour se trouvait seul, M. Grippard étant allé à New-York.
—J'ai une bonne nouvelle à t’apprendre, dit-il en s’essuyant le front. J'ai trouvé un sujet excellent pour nos opérations fantasmagoriques. Je sais où il prend sa pension, C’est à l'hôtel Laprairie, Le fils du propriétaire est un de mes amis et c'est un garçon très discret. Je veux voir la chambre de celui que nous allons éprouver eb nous procéderons dès cette après-midi à notre ina: tallation.
DE DRE GE De RTE:
—Et quel est l’heureux mortel qui va avoir l'honneur de recevoir une visite d’outre-tombe ?
—C'est un cadet de l'Ecole Militiare, ua ancien sol. dat de l’armée américaine, un dûr à cuire, qui ne panaît pas avoir froid aux yeux. Il a connu Duroc à l’armée et c’est Duroc qu'il faut lui faire voir. Il ne s’agit plns d’un fantôme enveloppé d’un suaire comme nous en avons fait voir à nos derniers sujets, Il va falloir répéter la scène de la mort de Duroc.
—Oui, mais c'est dangereux, J'espère que tu n'as ‘#3 fait d'imprudence et que tu ne l'as pas averti qu'il +:rrait son ami, Cette scène il l'a vue, lui, et il est ;-088ible que nous ne la rendions pas à la perfection,
—Sois tranquille, il ne se doute de rien, Il ne sait
Pas que je connais Duroc, Quant à la scène, il vient de
la raconter devañt moi. Il suffira de modifier un peu notre programme pour la rendre telle qu’il l’a décrite. Je cours à l'hôtel Laprairie et je reviens immédiatement, Bohémier sortit et revint une demi-heure après, —Succès sur toute la ligne ! dit-il en entrant. Leduc, le cadet en question, occupe une chambre qui n'est spa. rée que par une mince cloison d’une autre chambre que j'ai retenue, La cloison est percée d’un trou de tuyau.
.et d'un autre petit trou juste assez grand pour introduires
le tube de mon appareil, Tout bien considéré nous n'ésaierons pas de représenter Duroc tombant frappé par une balle. 1l se présentera en uniforme, blessé ; mais. debout, s'appuyant sur sa carabine. Je porterui lé masque à têta da diahla. at pa la tron. de
SE Se 5 ©
tuyau en imitant ses mouvements pour te renseigner ;
l'honneur
en sol- 1e panait , l’armée agit plus nous en oir répé-
tu n’as ti qu'il t il est (on,
ne sait vient de un peu décrite.
atement,
troduires ré nous xppé par ÿ ; mais.
‘lé mas-
trou da
signer ;
s’il parle, tu pôurras l'entendre toi-même, car la cloison est très mince.
Dans l'après-midi, les deux compères se rendirent à l'hôtel Laprairie où ils installèrent leur appareil et, le soir venu, ils se livrèrent, en présence du fils du propriétaire . de l'hôtel, à des expériences qui réussirent parfaitement. Tous convinrent que si l'appareil fonctionnait aussi bien lorsqu'Eugène serait dans sa chambre, le cadet ne pour-, rait manquer d’éprouver une peur bleue, On se divers tit boaucoup d'avance à ses dépens : c'était toujours au: tant de pris, -
Vers onze heures, Leduc revint d’une visite qu’il était allé faire à un amu Il fit sa prière, se déshabilla, souffla sa lampe et se mit au lit, On avait mal calculé le temps que le morceau de potassium mettrait à venir en contact avec la glace, et Eugène s’endormit avant qu'on put le régaler du spectacle qu’on avait préparé à son intention, Au moment oùle potassium commençait à flamber, un coup de pied frappé à la porte de sa chambre le réveilla en sursaut. Il saisit ses couvertes et se disposait à les jeter sur le feu pour l'étouffer, lorsqu'il aperçut un soldat américain, resse:1blant beaucoup à Duroo,
qui se tenait au-dessus du foyer ardent.
La première idée qui le frappa fut que le fantôme, puisque fantôme il y avait, n'était pas le spectre de Duroc. D'abord, Léon avait été frappé à l'épaule, mais plus haut que l'endroit d’où le sang semblait s’échspper de la bisesure du spectre. Ce dernier portait la tunique de grande tenue et le képi d'ordonnance, et il était tout frais rasé; or, lorsque Duroc avait été biessé, ii porinié
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la blouse de petite tenue, avoit le chef couvert d’un cha- Peau et, une barbe noire, qui croissait depuis six: semai nes, lui encadrait la figure. {Il semblait à Eugène que si Duroc avait. voulu le visiter, il n'aurait pas pris la peine de se faire raser et de se mettre en grande tenue. Le
spectre se tenait debout, les mains appuyées sur le canon du fusil,
, Oroyant que quélqu'un était entré dans ss chambro : pour lui faire peur, Leduc résolut de s'emparer de l'arme et d renvoyer son visiteur nocturne après l'avoir désarné, Pour cela, il était nécessaire d'attaquer brusquement, Il se mit tranquillement sur s00 séant, fit mine de se frotter les yeux, et s’élanga d’un bound sur le
Fusil qu’il von!ut saisir.
Ses mains rencontrèrent le vide,
Comme le spectre n'avait pas bougé, l'idée vint à Eugène de lui tourner le dos et de regarder dans la direction opposée, pour voir si le fantôme suivrait partout son regard, Ayant constaté qu'il n’en était ren, il par . ŒOurut des yeux la chambre et aperçut, vis à-vis le trou :- du tuyau, le derrière d’une tête qui portait les attaches
d'un masque, C'était Bohémier qui, pour faire comprenêre à Brindamour que Leduo avait tourné le dos au fantôme, s'était retouraé sur lui-même. L'instant d'après il remettait à l'ouverture son visage de carton surmonté de deux cornes et orné de lueurs phosphoressentes,
… Eugènese dit que ce diable masqué devait avoir quelque chose à faire avec l'apparition de la figure éthé. rée mais un pou paresseux du spectre.
… Sans dire un mot, il ge glissa sous le lit, traversa en
t d’un chasix semai gène que si is la peine enue, Le ur le canon
x Chambro r de l’arrès l'avoir juer brusséant, fit
ond sur ls -
intà Eula direc- & partout
n, il par—.
is le trou attaches compren- > dos au it d'après surmonté tes,
it avoir ure éthé-
versa en
L UN REVENANT ‘3 rampant du côté opposé, avisa une chaise"qal so trouvait près de la cloison en dessous du trou du tuyau, se releva près de la cloison de façon à ne pas être vu de Bohé. mier, sauta sur la chaise et appliqua un coup dé” poing sur le masque de l'étudiant, Celui ci poussa un cri et dégringola en bas de l’escabeau sur lequel il était juché. Eugène, p rofitant da désordre, se hissa jusqu’à l’ouver: ture et jeta dans la chambre voisine un rapide coup d'œil qui lui permit de voir Bohémier se relevant tout penaug, le Sosie du spectré:et le fils du propriétaire de l'hôtel se portant à son secours, Les trois personnages
commencèrent à se parler à voix basse en face du miroir
concave, et Eugène redescendu sur le plancher de sa chambre voyait le groupe assez bien reproduit par l'inse trument dans la pièce qu'il oceupait,
—Eb, les amis ! leur eria-t-il de son lit, où il était retourné. Je ne vous entends pas, mais je vous vois parfaitement, Si vous ne tenez pas à vous offrir en spéctacle, enlevez la machine que vous avez introduite dans
le trou de la cloison, Pourtant; laissez la, je vais aller : vous trouver. J'aimerais à voir commént cela fonction-
2e, si vous n'avez pas d'objection, Du reste, vous n'au-
rez pas grand'chose à m'expliquer, j'ai tout vu à travers
le trou du tuyau.
—Venez, et soyez le bienvenu, répondit le fils de l'hôtelier qui voulait se montrer simsble pour faire oublier à Eugène qu'il avait voulu rire à ses dépens,