LXIII—UN TÉMOIGNAGB IMPORTANT
Sans prendre le temps de faire aa toilette, Éugône entra dans la chambre voisine.
—M. Lodue, dit le fils de lhôtellier, permettoz moi de vous présenter M. Bohémier étudiant en droit et M. Brindamour, secrétaire de M. Grippard.
—Enchanté de faire votre connaissance, messieurs, dit Leduc en s’inclinant,
—Nous nous sommes déjà vus, dit Bohémier.
—Oui, répondit Eugène, et, si je ne me trompe, il n'y a pas bien longtemps que nous avons eu des rapports assez intimes à travers le trou de tuyau que voilà.
— Vous tapez dûr, et je ne vous en fais pas mon cumpliment ; si vous m'eussiez frappé sur l'œil au lieu de m'atteindre au front, vous m'auriez défiguré, ce qui eut été très regrettable : tel que vous me voyez je suis pourvu d’une bosse dont j'aurais pa me passer. Il paraît que vous n'aimez pas la fantasmagorie, maïs vous manifestez votre désapprobation d’une façon qui n'est guère «ommode pour les amateurs de ce genre d’amusement.
—Ah ! c'est vous qui étiez le diable. Je demande pardon à votre Majesté Satanique, J'ai tapé comme ei j'avais eu affaire à Belzébuth en personne, et j'aurais du savoir qu'il s'agissait tout simplement de faire dégringoler un diable amateur. Aussi pourquoi nè m'aviezvous pas averti ? J'aurris proportionné le coup au degré de résistance que je devais rencontrer,
e,il n'y apports on cumlieu de qui eut is pour- | paraît } manit guère sement. emande mme ei rais du dégrinm'aviez-
u degré
—Que prenez vous messieurs ? J'e paie une fraife, dit le fils de l’hôtelier pour détourner lo cours de la conversation.
Chacun ayant commandé son verre, le fils de Thôtelier descendit pour servir ses hôtes, Dès qu'il fut parti, Bohémier dit à Eugène :
—J'espère, que vous ne nous en voulez pas d'avoir
. voulu vous effrayer, d'autant plus que vous vous êtes
tiré avec honneur de l'épreuve à laquelle nous avons soumis votre courage. Je vous demanderai comme une faveur de ne pas parler à qui que ce soit de ce qui est arrivé ici ce soir.
— Pourquoi ?
—Je ne vois pas de raison pour vous eacher la vérité puisque vous savez déjà que M. Brindamour est l’employé de M. Grippard. Si sor patron entendait parler de cette affaire, cela lui donnerait la clé d’une énigme qu'il cherche en vain à déchiffrer depuis au-delà d’un an. Or, Brindamour et moi nous avens intérêt à o» qu’il ne soit jamais éclairé là-dessus.
— Je garderai le secret, à condition qu’on me mette bien au courant du mystère qui intrigue M. Grippard, mystère que du reste je crois avoir deviné en partie. Je connais ce M. Grippard de réputation, pour en avoir entendu parler par celui que M. Brindamour a entrepris de personnifier ce soir. Je regrette de dire à M. Br'1damour que je tiens sou patron ponr une franche canaille. Quant à vous, M. Bohémier, votre nom m'est revenn à la mé. moire ce soir, et je sais que vous ayez été complice d'une escroquerio dont ce pauvre Duros a été la
Victime, Vous voyez que j'en sais déjà assez long pour ‘qu'il vous soit difficile de vous compromettre d'avantage dans mon estime. Vous avez besoin de ma discrétion ; j'ai besoin de votre aveu êt.de votre aide pour arracher
un aveu à Grippard, Ne vous récries pas ! C'ost à pren: dre où à laisser. Rien ne m'oblige à me taire. T'elles sont mes conditions : £ecret pour secrat, confidence pour confidence, aide pour aide. de ei À ce moment, le fils do l'hôteller arrivait ‘avee les Quatre vêrres. Bohémier fit sigue à Eugène de ne pas -
- parler.en sa présance, et Jui expliqua le mécanisme de d'appareil. Puis, comme Ledug 80 disposait à retouner
dans sa chambre, 1] lui dit ; :æRestez ; nous avons à causer, Louis, va donc nous
. Chercher des cigares, puis tu nous excuseras j nOus avons :. affaire aveo M. Loduo et Nous vondrions être seuls avec
Jui, f de a mu
: Lorsque le fils de l'hôteliez fut sortl, Bohémier dit à —Personellement, je n'ai rien à redouter d'une dénon- | “ clation de votre part, inais il n'en cet pas de même de Brindamour, Si je comp-ends bien votre proposition,
vous Voulez un aveu de ma part au eujst de l'affaire
== Votre aven'par dort of l'avon écrit de I Grippand +, Qu'est-ce que vous en ferez ? ‘ ES
. cessairo dù venger la mhiote ou la réputation de mon ami défunt,
— Vous détoindés une chosefimpossibte Je veux bien, : pour ma part, vous donner l’aveu en question mais comment faire consentir M, Grippard ?
Si la chose est impossible, restons-en 1à, et je vain
mettre M, Grippard au courant de ce que j'ai vu. Oroy-
ez vous que je n'aio pas deviné que le patron de M, Brin damour a dû être mis à l'épreuve de votre fantasmagorie
U'est la seule explication plausible de la crainte que vous éprotvez en songeant qu'il pourrait découvrir votre
secret. Je soupçonne que le spectre de Léon lui a fait. faire une foule de choses qu’il n'aurait pas songé à faire gaus les apparitions nocturnes qui, grâce à vous, Gnt nes le hanter,
En ma qualité d’ancien ami de l'infortuné Duroo, je.
trouro inconvenante su dernier point ls lugubre faros
ge
que je vous ai vu jouer ve soir, mais puisque vous vous. à
‘êtes servi jusqu'ici du nom de Duroe pour faire chanter Grippard, c'est bien le moins que vous employies les
/ mêmes moyens pour lui arracher un aveu propre à réhabiliter ls mémoire desa victime, Dans tous les cas, je vous laisæe je Choix des moyens mais il me faut Les aveu per ésrit: mon silence est à ce prix,
Voyant “qu'ils étaient au pouvoir de Ledue, Bohemier et Brindamour le mirent au courant de ce qu'ils avaient fait jusque-là, et de ce qu’ils se propossient de faire. Il
are convenu qu ’à la première occasion l’on soumettrait
tir à signer nne déclaration per laquelle il reconnattrait ses torts envers Duroc. - « Leduo, Bohémier et Brindamour devaient travailler de concert. Eugène, affublé d’un costume de diablotin, : devait s'introduire dans la chambre de Grippard, 6e cacher sous le lit et se montrer juste à temps pour enlever . le document dès que Grippard l'aurait signé ; les deux satres devaient opérer dans la chambre en face,
On profits des quelques jours qui s’écoulèrent avant le retour de Grippard pour répéter les rôles et l'on fit tout cs qu'il était possible de faire pour assurer le succès
de cette entreprise hasardeuse.
M. Grippard revint enchanté de son voyag®, mais un peu fatigué Il se retira de bonne heure sans se douter le moins du monde qu’un homme, complètement couvert d'un collant en batiste noire rayée de lueurs phospho-
| rescentes, l'avait devancé dans sa chambre et s'était caché sous son lit, Le marchand se coucha et ne tarda pas à s'endormir,
“Dès qu’il l'entendit rénfer, Eugène sortit avec pré caution de sa cachette, éteignit la lampe que Grippard avait laissé brûler, tira le verrou de Îa porte, déposa sur le tapis un morceau de glace qu’il avait eu la précaution
> de prendre avec lui et y ‘jeta un morceau de sodium ;
; puis il se remit sous le Lit, la tête dans la direction du :.. pied de la couchette, allongea un bras, saisit la couverte et l'arracha violemment du lit en poussant un cri gui
C'était le signal attendu par Bohémier qui avait in
troduit l'an des instruments dans 15 tr0ù de la serrure et
nattrait availler ablotin, , 80 caenlever es deux
t avant l'on fit Le succès
mais un e douter t couvert phosphoétait cane tarda
yéc pré Grippard posa sur récaution sodium ; ction du à COuverin cri gut
avait in
3 ur et
qui commença à faire défiler dans la chambre toute une série de diablotins et autres figures lumineuses,
Le sodium flambait sur la glace et Grippard, réveillé en sursaut, regardait, eflaré ce spectacle qu'il se rappelait avoir déjà vu à l'hôtel du Canada. #f
Sa couchette fit un soubresaut, comme si élle eut été soulevée par une force invisible et au même instant Duroc, vêtu de l’habit qu’il portait lorsqu'il s'était jeté dans le fleuve, apparut au-dessus du foyer ardent.
— Je suis obligé de revenir te voir, dit le spectre-d'une voix caverneuse, mais cette fois jo ne viens pas pour rien. Il y a au delà d’un an que je t'ai commandé d’établir le jeune Brindamour et tu ne l’as pas fait. Je sais que, comme employé, il aurait tort de se plaindre de tes procédés à son égard, mais Brindamour n'est pas un employé ordinaire et s’il savait ce que tu lui dois il serait peut-être moins datisfait qu'il ne l'est. Tu excelles à tromper les mortels, plus naïfs ou plus honnêtes que toi mais tu ne saurais me tromper, moi. Tu songes Géjà à faire une immense banqueroute. Lorsqne tu seras ruiné ‘ou que tu passeras pour ruiné, que feras-tu pour celui ‘que tu as promis dé protéger ? J'entends que tu l'établisse et de suite! Ça ne te coutera pas plus dher, attendu que tu nas pas la moindre intention d> payer tes dettes. Es-tu disposé à m'obéir.ou dois-je employer contre toi les moyens surnaturels dont je puis disposer # : —Je vous obéirai, Je vais lui ouvrir un magasin à l campagne, dit ‘GRppard en proie à la Jere la plus
ta bonne foi. Tu vas done, séance tenante, écrire sous
‘ma dictée un aveu du crime dont tu t’es rendu coupable à mon égard ; tu vas me signer cela et je vais le garder en ms possession pour m'en servir au besoin.
J'ai trop pour pour écrire ét je n'ai pas de lumière. : —Je ne sufs pas venu ici pour te servir, et je ne suis pas obligé de te fournir le luminaire. Allume ta lampe jo vais disparaître, mais tu m'entendras parler et j'aurai quelqu'un ioi pour recevoir dé ta main le document en question. . Je te recommande de filer droit en présence
. de celui qui va te surveiller et je t’avertis d’ayence qu'il n’est pas commode, celui-là ! Allons, allume ta lampo, et que ça finisse.
Pendant que Grippard frottait une allumette, Eugène sortait sans bruit de sa cachette et s’äpprochait, sur la pointe du pied, de l'endroit où se trouvait le marchand. Lorsque ce dernier eut allumé sa lampe, son regard se : porta involontairement vers l'endroit occupé per le spectre l'instant d'auparavant, Le fantôme de Daroo n'y était “plus, mais Grippard recula d'horreur en voyant devañt Jui, un diable noir pourvu d’une paire de corues et de la - queue traditionnelle.
Le costume en batiste était couvert de rs.es phospho rescentes qui luisaient dans l'obscurité et, comme Engè-
à me qui était plus petit que Grippard, avait le soin de se - : ténir entre ce dernier ét ls lumière, une partis de ces
ue ui jou le regarder perds l'épaule.
ssies étaient visibles en dépit du fait que la lampe était : allumés Leduc ne pronohga pas une seule pérole, Il . 86 borna à faire signe à Grippard d'écrire et s'appprochs US
s'étant mis en position, une voix qui semblait venir du
PR AE | . plafond pronongça ces paroles :
u coupable —! Je dicte : Ecris :
e garder en 1 & Je soussigné, Charles Auguste Grippard, négogisnt, UE À … déclare que. le 4 mai 1864, en présence de MM. Alphonle lumière. se Bagoulard, avocat, et Elzéar Bohémier étudiant en je ne suis droit, j'ai emprunté de M. Léon Duroo ls somme de e ta lampe 81,000 qu'il a déposée entre mes mains et que j'ai à et r'et J'aurai alors promis de lui remettre le lendemain; queje ne vument en | Jui ai jamais remis cette somme bien qu'il me l'ait dé n présence #4 à mandé plusieurs fois ; que le 7 du même mois, comme pence qu'il es il insistait pour se faire payer, j'ai nié avoir regu de lui ta lampo, | cette somme ou aucune autre, toujours en présence des | dits Bagoulard et Bohémier, lesquels m'ont appuyé dans te, Eugène mes dénégations ; que le 8 du même mois, j'ai proposé. hait, eur la ; à M. Duroc de contrefaire la signature de son ex-patron marchand. fi M. Latour, marchand de Pingreville, pour renouveler \regards | ne un billef dû par le dit Latour, et que les 81,000 par moi r le spectre n | extroquées à Duroc étaient destinées à payer, eb que le on'y était D dit Duroc a refusé aveo indignation de consentir himiter … ant devant |. 1e signature de M. Latour, ues et de la OR er En foi de quoi j'ai signé ce dix-neuvième jour d'octo=. Le bre 1865, R “ s phospho + CHArLes AvGu:72 GRIPPARD,” ue Mg # M. Grippard avait dû se faire violence pour écrire : ré he “a nn jusqu’à la fin, mais la présence du diable noir regardant #1 a LL: par-dessus son épaule avait triomphé de ses hesitations, pé ris “ tr ie I1 signs d'une main hardie et poussa un soupir de soulas | Ll, gement, A peine avait-il fini d'écrire, qu'Eugène s'em-
approche
para du document, souffa ls lampe et s'élangs vers la porte qu'il ouvrit et referma avec fracas après être sorti
de la chambre.
Grippard hésiia un instant puis, 88 doutant qu'on l'a:
vait joué, il courut à la porte quéil voulut ouvrir, mais, comme il portait ls maïn à la clenche, il pouss un cri de douleur. Oette clenche était brûlante, Ïl retourna vers son lit et s’enfonça sous les couvertures, bien convaineu qu'il avait affaire à des êtres surnaturels La voix mystériéuse le forgu à regarder de nouveau. Lo spoctre de Léon venait de reparaître et lui disait:
Je suis content de toi, et, si tu tiens ta pror:esse, tu n'as rien à craindre.
La retraite d'Eugène avait été arrangée d'avance On avait enlevé momentanément l'appareil pour le replacer immédiatement et la chaleur avait été communiquée à la clenche, au moyen d’un fil d'Archal posé d'avance et qu'une batterie électrique avait rougi aussitôt après la sortie de Leduo.
Grippard ralluma s2 lampe et 8e recoucha.
Quant à Eugène, il fit ajouter par Bohémier la déclaration suivante au document portant la signature de Grippard. Pie
6 Je soussigné, Els-ar Bohémier, certifie que la déclaration de ci-dessus est vraie en ce qui concerne les faits
que M Grippard affirme avoir eu lieu en ma présence et en présence de M. Alphonse Bagoulard.
Ercztan BoHÉMIeR.
| Armé de ce précioux äocument, Leduc prit congé de ses deux compagnous, bien décidé à ne plus avoir aucua rapport AVEC CU, ;
:UXIVeæ UNE VIB ACCIDENTÉR:
Le G février 1866, juste un an après sa sortie de la prison Libby, Eugène recevali son premier certificat del'Eoole Militaire. I1 retourna dans sa famille et, le printemps suivant, {l partit en compagnie de cinq cents. jeunes gens recrutés dans les paroisses environnantes et qui se dirigeaient vers les briqueteries du New-Jersey. On remonts la rivière Richelieu en bateau à vapeur jus- Chambly, puis cn se rendit à pled jusqu'à St, Jean. O'étaiont de robustes gaillards que ces fils de cultivateurs quil allaient chaque année passer la belle saison daus les briqueteries américaines. On eut peut-être qu lour reprocher de se montrer un peu bruyants, mais en 30MMmE, ils étaient aussi paisibles que l’auraiert étf des jeunes gens choisis dans la même classe chez n'imyorta quelle autre nationalité. ‘Tous ceux qui lee avaient vu erriver s'accordaient à dire qu'ils représentaient bien la race forte et virile à laquelle {ls appartenaient, mais tout Île monde semblait étonné de voir Eugène en leur compagnie. La dictinction dans la mise et dans ls manière : du cadet le faisaient remarquer de tous, l'rn de es
compagnons s'en apergut et lui dit :
—Ma foi, Eugéne, tu es joli garçon, mais ton pbysl: que agréable ne suffit pas à lui seul pour expliquer lintéré que tu inspires à ces étrangers. Personne ne te FORME LE dt, Cpss ant, jaLeDtenan des gens die
« Comment se fait-il que celui-là se trouve parmi eux? “Vois: ta, toi, ta as l'habitude de vivre 8V60 les messieurs, et l’on reconnaît cela à tes mavières.
On me trouve probablement un air plus cauaille que Je vôtre, répondit Eugène en riant.
O'étais à l'époque de l'invasion fénienne.
garnison du fort St. Jean, cémposée dus Royal Cana dian Rifles, quatre compaguies de volontaires étaient stationnées dansla ville et logées ches l'hsbitent. Eugène erut avoir trouvé occasion de tirer partie de son oertificat de l'Ecole Militaire, T1 ft-part de son projet à 0 vficier qu’il rencontra et qui doi dits
‘Vous pourries toujours entrer comme sous-officier dans ma compagnie, en attendant que l'occasion se pré sente de vous faire avoir une commission, 08 qui ne sau-
pait tarder, car l’un des capitaines du bataillon se prode donner ss démission. Riri ous
Eugène entra donc en qualité de sergent dans lo ba wsillon commandé par le major Marchand, mais, deux où trois jours après, les soldats étaient renvoyés dans leurs foyers. ‘On retenait leurs services pour deux jours d'exercices par semaines au quartier général de compagnie. Eugène, qui faisait partie de l’une des compagnies appartenant à la ville, dût se chercher un emploi qui lui
mit de vivre en attendant qu'on appelai de nouveau les volontaires sous les drapeaux.
11 se souvint qu'il avait autrefois commencé à apprendre la boulangerie et finit par entrer à un salaire nominal es un boulanger de St, Athanase, (aujoard’hul TborniÜs.y 2 y sests trois semaines, mais, comme Îl ne savait
pas assez le métier pour pouvoir donner satisfaction à son nouveau patron, ce dernier le lui fit sentir, et Eugène offrit de s’en aller, proposition qui fut acceptée avec un . enthousiasme que Leduo trouva quelque peu inconvenent “es
Il s'en aïla à Montréal ot se plaga dans une autre bou langerie, où il pass quelque temps. Uomme il avait eu le soin de dire qu’il ne savait pas le métier, son nou: veau patron n'exigeait pas autant de ss p--* que celui qu'il venait de quitter. On l'aurait gardé . définiment sil eut voulu rester, mais il y eut un nouvel appel aux armes, Les vontaires afflusient à la frontière, et Eugè: ne ne put résister au désir de voler à la défense du pays.
Plusieurs de ses anciens compagnons de l'école militaire avaient pris des grades dans les bataillons de milice volontaire. L'un d’eux, lieutenant aux Chasseurs Uansdiens, lui offrit de se retirer en sa faveur et de lui vendre, à crédit, son uniforme d'officier; mais la mésaventure qui lui était arrivée à St. Jean avait rendu Leoduo prudent, Il ne voulut pas contracter une dette de 8100 sans savoir ai le bataillon ne serait pas licencié aux premiers jours. Il s'engages comme simple soldat et fui fait sergent le lendemain à Laprairie, où le bataillon des Chasseurs Canadiens, dont il faisait partie, fut cantonné pendant quelques jours, De Laprairie, les Chasseurs Canadiens farent envoyés à St, Jean où après avoir campé une disaine de jours sur la Commune, “ils raguren ordre de partir. -
. L'sile gauche fat envoyée à Philipsbure et l'aile drôtte à Hemmingtord, Eugène se trouvait avec cette derniè-
re partie du betaillon. An pout d'une quinzaine de jours, le «amp d'Hemmingford fat levé et les volontaires farent ramenés à Montréal où il furent licenciés et où ils eurent toutes les peines du monde à se faire payer. Les compagnies envoyées à Philippsburg n'étaient pes revenues et elles avaient besoin de renfort ; Bugène alla ‘les rejoindre eb servit ‘encore ume quinzaine de jours comme sergent, Lorsque ls guerre des. Féniens fut terminée Eugéne revint à Montréal où, pendant une quingaine de jours, il attendit vainement qu’on lui payét sea services. 11 fit l'impossible pour trouver une situation mais tous ses efforts furent infructueux. De guerre lasse, désespérant de jamais retirer ce qui lui était dû, il prit Je bateau pour Québeo, d'où il espérait pouvoir aller en France en gagnant s0n passage. Le désir d'entrer dans
l'armée française lui était revenu plus vivace que jamais,
Un embaucheur lai donns un asile dans une taverne de la rue Champlain, en attendant qu'il put le placer à bord du Tari/a en qualité de cuisinier, après l'avoir recommandé, à son insu, comme l’un des meilleurs cordons bleus des deux Amériques. Eugène ne s'effnrouchait pas trop à l'idée de faire la cuisine pour des matelots. Pendant son séjour dans l’armée américaine il avait acquis quelques connsissances culinaires, mais la femme du cavitaine devait faire la traversée à bord, ce qui compliquait singulièremement los choses, Allez donc demander des pâtisseries à un homme qui ne sait que rôtir un bifteck et faire uno tasse de café |
. Le Tarifa était un brigantin neuf qui devait faire son premier voyage, Îi éiait amsrré 85 quan Os
missaires et devait faire®voile lelendemain, Eugène qui avait ou la bonne idée de s'engager sous an nom d'emprunt, entra immédiatement en fonctions. L'équipage - PR n'était pas encore embarqué et, seuls, les officiers et la de femme du capitaine se trouvaient à bord. Nullement RL: socoutumé à faire‘la cuisine au charbon, Eugène eut toutes les misères du monde à préparer le diner. I1 était deux heures et personne n'avait encore rien en à se mettre sous la dent. Le capitaine, le second, le contre- À Le maître et le commis des vivros vinrent tour à tour lui 4 L « chanter pouilles et il se dit qu’il ne réussirait jamais à Ho contenter ces gens-là, Honteux de s'être engagé pour ne faire une besogne au-dessus de sa compétence, il résolut Fe de s'esquiver sans brait, Lalsssnt son paletot à bord, : |. , De il prit un seau et descendit à terre sous prétexte d'aller ent puiser de l’eau dans la rue voisine, Dès qu'il se vit as- D. sez loin, il lâcha son vase dans la rue et s’éloigns dans Lie ls direction de Charlebourg le Encore une désertion à mettre sur le compte de s0n. envie de-prendre du service dans l’armée française. Ce fut la dernière sottise de ce genre qu'il dût à cette malencontreuse idée,
Il revint sur ses pas, traversa Lorette puis St. Angti. tin et, trois jours après, il fut arrêté dans l'Eglise de la
Pointe aux Trembles (en bas) où il était entré pour faire sa prière du matin.
Un carabinier de l'armée règulière qui se trouvaiten | service secret à la Pointe-aux-Trembles, avaitvu Eugèpe au moment où ilentrait a l'église. Frappé de sa
démarche imiliinise, Îi crut avoir affaire à un Géncriour
‘de l'armée régulière et, comme il avait mission d'arrêter les” déverteurs, il se fit accompagner par un homme eb vint trouver Eugène dans le banc où il était agenouillé, Leduc savait bien qu'on ne réussirait pas à le faire pas: ser pour déserteur de l’armée anglaise, et ce n'était par cela qui l'inquiétait, mais il ne tenait nullement à être
ramené à Québec où l’on aurait bien pu lui faire de ls misère pour avoir déserté du Tarifæ
Heureusement pour lui, il avait dans sa poche'son portrait en uniforme de sergent des [Uhssseurs Canadiens, et il l’exhiba au carabinier, Oe dernier vit blen par les
ments de l'uniforme que Leduo avait réellement appartenu à un bataillon de volonaires. Oëla étant, il n'était guère probable qu’il put appartenir en même temps à l’armée régulière.
Vous pouvez me ramener à Québec si bon vous smble, lui dit Leduc, mais cela ne vous servirait à rien et vous me rendriez.un mauvais service, car je viens de déserter d’un navire marchand à bord duquel je m'étais engagé ls veille.
Le soldat fut bien aise d'avoir rencontré quelqu'as avec lequel il put causer. Il ne parlait pas un seul inot de français et personne ne parlait l'anglais à ls Pointe-aux-Trembles. Il invita Eugène à déjoûner et le retint aveo lui toute la journée,
Eugène était bien habillé lorqu'il avait quitté ses parents ; il ne voulait pas retourner chez lui en chemise. 1 se rendit dans Îles cantons dé l'Est en cherchant de
Miduama ab ? f l'ovrsge et Bnit par s'engeger pour les travaux de la
rrôter ne a | moisson, chez un cultivateur écossais des environs de uillé. Richmond où il passa deux mois.
o pas: Nippé à neuf, il retourna chez ses parents ef, quelques . Ar temps après, 11 s'engagea comme commis ches un mar=
. Fa chand de campagne. Il n’y fit pas un long séjour. La de ls patronne était acariâtre ; elle se mêlait trop du magasin et Eugène n'était pas d’un caractère à 86 laisser mener à comme un esclave.
fe, : # Le printemps suivant, il partit pour les Etste de 18 es La h Nouvelle Angleterre où, après avoir passé l'été à faire Her E tous les travaux les plus pénibles, après avoir fait de la ement : , $ ; nt, il brique pendant trois mols, il devint commis d'un magatemps 7, À du de nouvésutés dns une petite ville située eux environs de Boston.
| 44! Il y était depuis peu, loriqe les journaux lu Usnada sr A No tui apprirent qu'on organisait un détachement de Zousion ef nt Fire vés Pontifiaux Canadiens. Il écrivit de suite au curé sr “AR do la paroisse où étaient ses parents, le priant de faire m'étais Ne Un son posible pour le faire admettre dans les rangs de ces nouveaux croisés, Il reçut.une réponse très-flatteuse du lqu'as de E curé, qui était son ami, et qui lui promettait de ne rien n. seul je négliger pour le faire admettre, mais quelque temps après in à la ne une nouvelle lettre l'informait que le contingent était au or eb le ‘a grand complet, que la demande était venue trop tard et
| qu'on avait dû refuser un grand nombre d'aspirants, En: LE ses où Fi gène se premettait bien de s’y prendre à temps si Jon or: me Ein ganisait un autre détachement, lorsqu'un évènement
eme imprévu vint le fairé renoncer pour de bon à nes rêves de gloire militaire, et lui inspirer le désir de s'attacher
=. vs ô queique PA TS ds ue tenothle
x dale
LXVUNE RENCONTRE IMPRÉVUS,
Dans toutes des pérégrinations, à travers les vicissitudes de son existence orageuse, il y avait deux objets : que Leduo avaient soigneusement conservés: C'étaient va là bague d'Hélène et la déclaration arrachée à Grippard. a Son scapulaire avait servi d'écrin au bijou et l'avait “ir De
goustrait à toutes les perquisitions, À à a Chaque fois qu'il s'était vu dans un milieu civilisé, “a | Jorsque sa mise était en harmonie avec la richesse de A\\ cette bague, l'anneau avait reparu à eon doigt. Avait- cou Les . A} traverser des circonstances difficiles, était-il menacé | ‘ de quelque danger, le bijou s'éclipsait, Bon doigt était devenu un véritable baromêtre. Orné d'une bague, il e, annongaît le beau temps : dépourvu d'ornement, il présa- nt genit la tempête. Depuis qu'il était au monde, comme ue il disait pour exprimer qu'il avait rompu avec l'impi- & toyable dèche, le rubis entouré de turquoises brillait ‘entre les deux plalanges supérieures de l'aunulaire de sa . | main gauche, côté du cœur. \ RE “Eugène n'avait pas oublié Hélène, mais il la croyait EE mariée depuis longtemps et son souvenir la lui rappe- ‘ait comme on se rappelle les-visions angéliques que otre imagination enfantine nous 8 fait entrevoir à tous, à l'âge où Jes douces illusions vénaient dorer notre DEL AA Ve assume
: rasoucieuse exisienco. Le mariage avait 40 is trabSiDr.
mes, mais lui s'était épris d'elle, telle qu'il l'avait vue à
+, © quinseans. T1 sentait que si elle eut été libre il eut aimé la femme comme il aimait cette figure idéale qui avait
fixé son empreinte eur s0n imagination, ainsi que la lumière du soleil fixe les images sur le daguerréotype. Il avait voué une espèce de culte à cette forme ethérée qui lui rappelait lépanoussement de son cœur vier:
She ge aux rayons du soleil de l'amour, La femme eppar-..
js #69 Es tenait à un autre ; il ne l’aimait plus ou croyait n° étaient Dr. plus l'aimer, mais l'ange dont elle avait emprunté ls pper à. figure était resté ; c'était l'ange qu’il aimait et il s’abanl'avait : dre donnait sans contrainte à ce sentiment à la fois doux et : jé pur, tendre et passionné, qu'il pouvait ressentir sans A . EE éprouver le moindre remords, : LU RTEE . de DT | NE Un soir, le magasin était rempli de monde et Eugène, Ad: Ah très-oooupé, allait et venait, se multipliant pour répon= PRÉ He A No ee dre aux nombreux clients. “e k, t était Par ici, M. Leduc, s'il vous plaît, lui dit le patron. gue, il En entendant prononcer oe nom une femme jeun” | présa- belle et très bien mise, avait levé les yeux. En aperce-
Re Le vant Eugène, elle pâlit et son regard se porta immédiate- . el ment sur la main d'Rugène qui portait au doigt la bague
“mpi-
Do a 0 d'Hélène. Elle étouffa aveo peine un cri, qui était eur n den. Lt le point de lui échapper, et s’appuys aur le comptoir. : st NI déc A ce moment, Eugène arrivé en facs de la cliente, pâlit ait 0 © [li bsontour. Hélène Duchâtel était devant lui. Hélène |‘rapbe- 4 Lie vieillie de trois ans, mais encore plus belle à dix-huitans es que : qu’elle ne l'était lorsqu'Eugène l'avait vus en Virginie, . À tous, Eugène, tent interloqué, ne trouvait pas un mot à dire, er notre :etfos fut Hélène qui se remit la première, Elle lui ten- Re | dit ls main, ct ui dit en français s HU
t vue à
—0’est une rencontre aussi heurouss qu'inatiendue, car, grâce à cette bague que vous portes au doigt. je suis bien eûre de ne pas me tromper on saluant M. Eugène Leduc.
Cette bague ne m'a jamaïs quifté. C'est ls prémière occasion que j'ai dexvous remercier de ce précieux cadeau. Il m'est d'autant plus cher maintenant, que vous m'avez reconnu grâce à lui; moi, je vous aurais reconnue partout.
Je me rappelle très bien votre figure telle qu'elle était lorsque je vous ai vu. Vous étiez blond alors, mais evouez que votre moustache noire (*) aurait bien pu: me dérouter un peu, si votre nom, qu'on # prononcé dévañt moi, et plus encore, cette bague à votre doigt, ne
m'avait remise sur la piste. Mais on nous observe, vouil. ‘lez donc me montrer cette dentelle. Vous -deves avoir bien des choses à me raconter. Moi, de mon côté, j'en ai beaucoup à vous dire, Je vais vous donner mon adres ‘se : j'espère que vous me ferez l'honneur de venir visiter une ancienne connaiséance et que nous pourrons CAUer à notre aise, Elle avait passé à Eugène une-carte parfumée sur la. quelle était imprimée l'adresse suivante :
# Mlle Hèlène Duchâtel,
Professeur de Français.
. Ladies Colledge.”
tendue, i, je suis Eugène
prémièprécieux nt, que 5 aurais
y qu'elle rs, mais
bien pu
prononcé doigt, ne ve, vouil:
res ayoir é, j'en ai n adres mir visi- Tons Cau-
ée sur la:
Ledge.”
de mousta:
Dn jetant un regard sur cette adresse, Eugène ne pui réprimer nn mouvement de joie. Non-seulement, il retrouvait Hélène, mais elle n’était pas l'épouse d’un autre, comme il l'avait craint jusque-là. 4
IL se remit un peu, puis il dit:
Y til longtemps que vous avez vu M. Alfred, Shelton et Madame sa mère Le
Ils sont morts tous deux, Ce pauvre Alfred. s été tué à Cold Harbor et.sa mère ne lui s pas survéeu long temps, Cette affreuse guerre m'a aussi enlevé mOR.pAU-
vre père, mort en combattant pour la cause du sud. Je croyais que ls mort m'avait.enlevé tous ceux. que j'ais mais : juges de la joie que j'ai ressentie en constatant ®œ. soir que, vous au moins, vous êtes sorti sain et. sauf .de cette période de souffrances eb de dangers, Et M. Duroc qu'est-il devenu ? Fe a Mort, lui aussi, Ile été blessé mortellement: àmes côtée devant Petersburg. Moi, j'ai quitté le régiment quelque temps sprès À propos, personne m6 sait que . j'ai servi, et j'ai intérêt à ce qu'on l'ignore Car je dob vous avouer que je suis déserteur. “ie —] ne faut pas je vous retionne plus longtemps. 8. vous êtes libre demain, venez me voir et nous CUseronE. Je ne dirai à personne où je vous si connu, je ‘Toute cette conversation avait eu lieu en françqais, ob personne dans le magasin n'en avait compris un traître mot. Hélène fit quelques emplettes et se retira, laissant Eugène plus épris que jamais, Comme bien on ponse, Leduo n'eut garde de manquer au rendez-vous le leude-
Sri $ Nr gu MP RREERS
main. Ces deux jeunes gens qui s'étaient Iuj0RES RS
depuis leur première entrevue, avaient bien des choses à s dire. Ils se firent des aveux mutuels et Hélène déolara à Eugène qu'après lavoir vu, elle avait résolu de ne pas épouser Shelton parcequ'elle s'était apergue que s0n cœur ne Jui appartenaittplus, Son cousin, qu'elle avait cru aimer lorsqu'on les avait fiancés, était mort sans s'être jamais douté que l'un des jeunes soldats fédéruux en compagnie desquels il avait pris le dîner chez sa mère, l'avait supplanté dans les affections de la jeune fille. ” ‘Restée orpheline et sans ressources, elle avait songé à utiliser ss connaissance du français en s’engageant comme institutrice dans les pensionnats de jeunes filles, et elle était vonue se fixer dans la Nouvelle-Angleterte, où : J'on a le bon esprit de rémunérer d’une façon convenable ceux qui se dévonent à l'enseignement- lle rendait ces au ciel d’avoir pris cette détermination puisque ‘cola lui avait permis de resrouver le seul homme qui lui ‘ eut inspiré ce sentiment profond et inaltérable que la fomme dé cœur éprouve poux celui qu'elle consent à ° .vcepter pour époux.
… Lorsque les deux jeunes gens 8e quitièrent ce soir là, ils ‘s'étaient fiancés devant Dieu, et la date de leur mariage | “avait été fifée, Six mois après ils étaient mariés et Eugè. ne, devenu le plus heureux des hommes, se mit à travail- jer-avec un redoublement de courage. Hélène conti- müait à enseigner le français au Ladies College et les : deux époux économisaient de leur mieux pour venir 1. fixer au Canada. Heu Fa . Hugène avais jeté les yeux sur les tornahipa de l'Est où il évait l'inteution d'ouvrir un magwsin. -
I fut l'un des principaux fondateurs d’une société
ohoses à | Le décls- |, : 8k Jean Baptiste et d’un cercle littéraire dans la petite 1 de ne de: À 06 ville américaine qu’il habitait. Plusieurs journaux dés que son Etate-Unis et du Canada lui ouvrirent leurs solonnes où lle avait ae) el il publia de temps à autres des correspondances remarns s'être ? quables en faveur du repatriement et de la colonisation. Aix” en | Plume facile, imagination vive, style chatlé, patriotisme a mère \e ardent, telles étaient les qualités qui le distinguaient lle. | comme écrivain. Il contribue pour sa bonne part au 20008 à réveil de ee sentiment national qui a produit de si hed- RE , reux résultat parmi les Canadiens-Français émigrés aux filles, et Lit E Etats-Unis. En 1870, le jeune couple, se trouvant à la on | tête d'un petit capital assez respectable, vint au Canads, Fe mais avant que d'aller se fixer dans les cantons del'Est, nait Eugène voulut aller v'aiter ses parents en compagnie cubes de sa femme que la famille Leduc ne connaissait pas e qui hi encore. Laissons-les pour L moment aux joies intimes ne la fom- du foyer paternel. Nous les retrouverons bientôt à Pine Loveptet greville, lorsque nous aurons mis le lecteur au courant de ce qui s'était passé chez nos anciennes connaissances | uote à, El ». a que l'astré du M ES levé à l'horizon, ; 7 ais sans nuage, qui s'offrait aux regards d'Eugè: Saborà nc et d'Hélène, pbs, Fe ° Hoi 1 à 6 à , 4 ; a travail- Rs dne contige et les ‘ venir
sde L'Est