HT VOYAGE DH XAPLUS
Louis XI était mort le 50 août 14S3, sans avoir fait valoir les droits qu’il possédait sur le royaume de Naples en vertu d’un testament de Charles comte de Provence et roi de Sicile, en date du 10 décembre 1481.
On pouvait penser que Charles VIII, d'une complexion délicate, d’un caractère timide, élevé dans la solitude, serait plutôt un prince ami de la paix et n’entreprendrait pas de surmonter les difficultés qui avaient retenu son père.
Mais l’attente publique fut trompée : « Charles se trouva sensible à la gloire, malgré les odieuses précautions qu’une fausse politique avait prises, pour dégrader son esprit et son cceur. Il connut ses droits sur le royaume de Naples; il vit avec complaisance que Louis XI, en négligeant de les poursuivre, lui avait préparé un moyen de se venger du mépris qu’on avait eu pour son enfance : il reçut avec joie les ambassadeurs de Ludovic Sforce, tuteur de Jean Galéas duc de Milan, qui l’invitait, au nom du Pape, à soutenir par les armes le testament du comte de Provence, et qui s’engageait à l’aider de tout son pouvoir: les assurances qu’on lui donnait d’une disposition prochaine à un soulèvement général contre Ferdinand, firent disparaître à ses yeux tous les obstacles: l’espérance d’être à la fois le libérateur et le conquérant d’un Etat qui lui appartenait déjà par un titre légitime, flatta son ambition : il fut aisé de lui persuader que la con-
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LE VEKGIER D’HONNEUR DE l’eN'TREPRISE
quête du royaume de Naples serait le prélude de celle de Constantinople, où l’appelait, lui disait-on, la qualité de Roi très Chrétien , attachée depuis peu à sa couronne ', comme le caractère qui devait la distinguer de toutes les autres. Bientôt, il n’écouta plus que les conseils de ceux qui entraient dans ses vues. Oserais-je dire qu’il les écouta trop ? Personne n’ignore que son entreprise sur l’Italie fut le germe de ces guerres sanglantes, qui depuis coûtèrent si cher à la France -’. »
Charles VIII, qui ne s’était soustrait à l’autorité de la régente Anne de Beaujeu, sa sœur, que pour s’en remettre entièrement à celle de ses deux favoris, Etienne de Vesc, sénéchal de Beaucaire et Guillaume Briçonnet, évêque de Sanit-Malo, décida donc sur leurs conseils, et malgré les remontrances de ses ministres, l’expédition d’Italie. Le roi, on le sait, se mit en route au mois de juillet 1494, après avoir désigné la ville de'Lyon, comme point de rassemblement des troupes qui devaient participer à la guerre.
Le Journal de Burchard, maître des cérémonies de la Cour Romaine, sous le pontificat d’Alexandre VI et Le Fermier tTbonneur, d’André de La Vigne, sont les deux seuls ouvrages qui puissent nous donner quelques détails sur cet important événement.
Ce dernier recueil, en prose et en vers, porte au frontispice le nom d’Oetaviciulc Saint-Gelais, bien qu’il soit aujourd’hui admis que La Complainte et Epitaphe du feu roy Charles dernier trépassé soit la seule pièce sortie de la plume du prélat.
La Ressource de la Chrestiente fut écrite dans les premiers mois de 1494. Cette date ressort et de l'ensemble du texte et d’une phrase où, parlant du mariage du roi. l’auteur nous apprend qu’il remonte à « trois ans ou environ ».
1. Plusieurs des prédécesseurs de Louis XI Avaient bien été appelés Tres~Chrctiens , parles papes ; niais c’est seulement dans la personne de ce prince, en 1469, que le titre de Tris-Chrétien devint leur qualification propre.
2. De Foncenugtie, Eclaircissements historiques sur quelques circonstances du voyage de Charles VIII eu Italie. Mi tacite* de l*Acadi'wie des Inscriptions et Délies - Lettres , t. XVII, p. 559.
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UX RHÉTORIQ.UEUR
Le livre, suivant le rite, s’ouvre par un songe. André de La Vigne se croit transporté en un désert où croissent, hostiles au voyageur, « ronces, espincs, chardons, gcnests, joncmarins », et que traverse, plus rapide qu’un trait d’arbalète, une « grant, énorme rivière », dont le rugissement est comparable à celui du Raz-Saint-Mathieu, de pertuis d’Antioche ou du trou de Maumusson. Une dame marche en ce lieu terriblc, <r toute seulette ». De méchantes gens lui avaient « déchiré, gasté, desrompu » sa robe, en sorte que « la peau, ou du moins, la chemise luv paroissoit ». Belle jadis, elle était maintenant « paslc, dcfîaicte, morte, morne, froide, roide, fade, mate, triste, desconfortéc, foulée, troublée et vilipendée ». Elle décline son nom et dit : a Je suis Chrétienté, fille du Protoplasmate. Voilà l’état où mont mise les hérésiarques, les infidèles ; chacun, aujourd’hui, me patibulc ; on me traite comme une « guenyppe » ; ma liesse d’autrefois est pré ter Je ; il ne reste qu’à mourir, à moins que ne vienne à mon secours un paladin qui anéantisse mes ennemis et, pour entrée de jeu, ces chiens de Turcs. »
Dix longues pages de gémissements. Après les avoir exhalés, la pauvre créature s’évanouit, puis, s’étant un peu revigourfe , s’achemine, quoiqu’elle puisse à peine mettre un pied devant l’autre, vers a le clymat francigène ». Dieu aidant, elle y arrive, et reprend goût à la vie en se voyant au milieu du verger où brille, près de l’hermine, la fleur de lis. Là habite dame Xoblesse. Elle salue Chrétienté , s’étonne des haillons quelle porte, et lui demande, plus compatissante que modérée : Qui vous a accoutréedc cette façon ? Alors même qu’on vous aurait bernée quinze jours de suite ou fait sauter sur un van, vous n’auriez pas une mine plus piteuse, et vous êtes aussi infecte que si on vous avait roulée dans la fange. — C’est, répond Chrétienté, la faute aux Turcs. — Ilfautdonc, s’écrie Xoblesse, les détruire. — Je suis prêt, déclare Charles \’III ; marchons. »
Alors un « estrange » personnage, du nom de Je-ne-sçay-qui, proteste avec véhémence. « Point de guerre! proclame-t-il;
LE VERGIHR d’hOXXEUR DE L’ENTREPRISE
l’issue des combats est incertaine. Ceux qui doivent des coups en reçoivent. La paix vient de Dieu. Si le pape a envie de massacrer les Musulmans, qu’il y aille ! Nous autres, ne passons pas les monts à la volée ; restons sur nos fumiers ; buvons frais. Mieux vaut courtiser les femmes que de se faire casser les os. Je me sens plus A l’aise sous la cheminée que sous la pluie. Dame Xoblesse compte sur sa force : Goliath aussi se croyait fort. Vous m’appelez couard ? soit ! Plutôt être réputé tel que ne pas achever son Age d’homme. Charitébien ordonnée commence par soi : avant de pleurer sur Chrétienté, ayons pitié de nous-mêmes. »
Guerre qui fait dyminuer chcvance
Ne me plaist point et est hors mon papier
Semblablement honneur gloire bonbance
Qui lomme faict par la mort espier
Il vault trop mieulx noz ennemyscoppier
Sur noz fumvers et faire bonne chiere
Boire bons vins et gourdement pyer Qualler si loingt quérir proyc trop chiere.
Chiere joyeuse et joyeux passe temps Temporiser faict chascun en ce monde Mondain plaisir sans noyses ne contens Contente lomme de lyesse parfonde . Et qui a guerre inutille se fonde
Fonder cuydant son emprise en bon tiltre Tiltre donneur est force quil confonde Confondant lost par mal ourdir ou tiltre.
Tistre a proutTit a grant paine est possible Sans bien ourdir et viser a son apoinct Pourtant est chose se me semble impossible Que guerre viengne en tous temps bien poincts Qui laguillonne elle mort et si poinct Pourtant si fie qui si fier vouldra Mais quant a moy je ne my fye poinct Ne son party mon cueur ne maintiendra.
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UN' RHÉTORKiUEUR
Paine soucy dueil tribulacions Viennent de guerre par cent mille moyens Mort et famyne puis grans destructions De maincts mygnons jeunes et anciens Quel los sera ce de transporter noz biens •En aultruv mains sans grant seurte du cas ' Etsil advient que nous ne facions riens Je vous demande son sen mocquera pas.
. Pas ne fault qui vcult avoir maleur Hastersi tost car trop tost on y vient Mais qui prétend parvenir a honneur Par grant conseil besongner y convient Se lun y va lautre pas nen revient De dix milliers nen treuve ung qui sen loe Car quant fortune au contraire survient Dieu scet corn niant du malostru se joe.
Jouons nous donc a jeu plus delictable Sans vouloir rompre anguilles aux gonoulx Et sans tant faire de lamy pitoyable Ayons pitié tant seulement de nous Sauvons nulz biens si les gardons pour nous Sauvons nulz niaulx prenons en pascience Car qui se met en la gueulle des loups Pouraultruy pain a luy nest pas science '.
Ce n’est pas un héros, ce Je-ne-sçay-qui, mais il parle clairement. André de La Vigne aurait pu le baptiser Peuple-français, Chacun , ou Voix-Publique, attendu qu’il exprime le sentiment de la nation, et, peut-être, la pensée intime de l'écrivain. Mais comme il ne s’agissait en ce livre, ni de formuler des idées justes, ni de défendre l’intérêt commun, et qu’il fallait,
T. Le Vergier uLvnnctir nouvellement imprimé Pat is. De 1 er.treprise et voyage Je Sapples.... Par reverend pere en Dieu monseigneur Octovicn de Saiuet Gelais, evesijue d.ingolesnic et par Maistre AnJrv de La Vi^ne. secrétaire de monsieur le due de Savove avec aultres. (s. 1. n. d.)In-lol. L’Otbujuc u. chiîF. (cahier 6 iii-6 W). 13. X. L b -* / y Rés.
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LE YERGIER I/HOXXEUR DE L’ENTREPRISE 11 7
tout au contraire, exalter les futures prouesses du roi, le rhétoriqueur, effrayé d’avoir rendu trop éloquentes la prudence et la raison, s’appliqua à détruire l’effet de leurs discours, et tourna soigneusement en ridicule son brave Je-ne-scay-qui. A peine, sa harangue achevée, a-t-il regagné sa place, qu’un murmure indigné s’élève dans l’assistance. Bon-Conseil, le sage vieillard, supplie Charles VIII de fermer l’oreille aux conseils de la lâcheté. A cheval, dit-il. Déployez votre oriflamme ! A vous les pays tartarins et « les isles transmarines! » Le ciel vous donnera la victoire, et la postérité vous célébrera comme les « prudhommes antiques » : David, Salomon, Hector de Troie, Alexandre, Charlemagne et ce Godefroy de Billon qui dépensa en guerre tout son billon. Cette fois, la cause est entendue ; chacun se lève en tumulte, et voilà nos gens qui vont, par la route de Naples vers Constantinople et autres lieux.
Tout porte à croire que la Ressource île la Ch r es tien te valut à son auteur la récompense qu’il en attendait, c’est-à-dire une place auprès du roi. Il ne l’eut pas, dans le cas contraire, accompagné en Italie, et nous savons non seulement qu’il fut du voyage, mais encore qu’il le raconta en un gros livre assez mal en ordre qui s’intitule le Vcrgicr d Honneur.
Ce volume comprend trois parties: i° la Ressource de la Chrestientc, mise ici en forme de prologue ; — 2° un journal minutieux de l’expédition de Charles \’III. On croirait lire la À fuse historique de Loret, une gazette de cour rédigée en petits vers. Ceux du rhétoriqueur n’appartiennent à la poésie que par la rime, et ne relatent d’ordinaire, que d’infimes circonstances. Il ne s’est intéressé ni aux batailles, ni à la politique, ni aux terres qu’il traversait, mais presque uniquement, à son maître, au détail de ses journées. Il ne cache pas, du reste, sa résolution de s’en tenir là, et délimite lui-même son plan. En mon livre, dit-il. on pourra trouver les noms des a capitaines, conducteurs, gouverneurs, ambassadeurs » qui ont suivi le roi Charles ; a après y est couché,... de dinéeen dinée et de soupée en soupée, ou ledit seigneur fut logé, Iuy
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et son train, soit en ville ou en village, en chastcau ou en maison de plaisance ; ... comment il fut reçu ; quel honneur luy firent les seigneurs et dames de toutes les contrées où il passa, nvecques les entrées, triomphes et excellences que partout on fit sa venue ». Et donc n’espérez aucun tableau d’ensemble : c’est ici la geste dir prince; peut s’en faut que son peuple n’en soit banni.
3° La dernière partie de l’ouvrage n’a plus le moindre rapport avec la conquête de Naples, et contient maintes pièces qui traitent des sujets variés : Le Temps île l'année moralisé ; les Griefs, misères ci douloureuses infortunes de certains amants et amantes ; quatre héroïdes d’Ovide traduites en français ; Comment un amoureux loue, prise et collaude sa dame. Viennent ensuite plus de cent ballades, des triolets, une pluie de rondeaux, un dialogue à six personnages, des couplets rétrogrades, une complainte en équivoques, un a double fatras fatroillé », des chants royaux. Seules les quatre héroïdes portent la signature d’André de La Vigne ; le reste (et l’éditeur nous en avertit) a été composé « tant par le devant dit acteur que plusieurs autres fatistes ». Ils ne sont pas nommés, et je ne me c't rge ni de rechercher quels ils furent ni de discerner la part de chacun. A quoi bon, d’ailleurs ? Tout cela se ressemble, et mérite bien le titre de « double fatras fatroillé ».
Ce fut sans doute en 1496 qu’André de La Vigne travailla à son Vergier d’honneur , et nous le voyons, cette année-l:\. se qualifier a facteur du roi ».
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