‹ Un roi philosophe; le grand FrédéricChapitre 11 sur 32 · LE TESTAMENT DU ROI GUILLAUME · texte numérisé non relu

LE TESTAMENT DU ROI GUILLAUME

Polnitz entra dans la chambre du malade, et, en voyant le cercueil ouvert, changea de couleur; mais il reprit bientôt le masque impassible du diplomate vieilli au service d^n monomane couronné.

— Mon pauvre ami, dit le roi, je vais mourir.

— Sire, c'est impossible.

— Tu me crois donc immortel ?

— Pas tout à fait; mais pour le moment...

— Trêve de flatterie, monsieur le baron. J*ai tu la dame blanche comme je te vois; je vais mourir.

— La dame blanche ne sait pas ce qu'elle dît, si elle a osé parler à Votre Majesté de toute autre chose que de votre guérison.

— Eh bien ! moi, je sais ce que je dis, et, pour te le prouver, prends une plume, une feuille de papier;

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mets-toi là, à cette table, pour écrire ce que je vais te dicter.

Polnitz prit place à une table, au pied du lit, tailla une plume, fit une marge à une feuille de papier et attendit Tordre d'instrumenter avec la silencieuse impénétrabilité d'un notaire en exercice de fonction.

Le roi recueillit sa pensée, et il dicta à Polnitz la note que voici :

a Mon cher fils... »

Il adressait la note à Frédéric, et, pour la première fois, il l'appelait mon cher fils.

— Décidément, pensa le chambellan, le roi va mourir.

a J'ai jugé à propos, continua Guillaume, de vous « donner les instruaîons suivantes, afin que vous « sachiez de quelle manière je veux que vous en « usiez avec mon corps lorsqu'il aura plu à Dieu a de me retirer de ce monde. Ma volonté est « donc...»

— Sire, dit Polnitz, écartez cette pensée.

— Tais-toi! reprit Guillaume d'un ton impatienté; tu romps le fil de mon discours.

Et reprenant sa dictée :

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« Ma volonté est donc : Article premier, que, « aussitôt que je serai décédé, on lave mon corps, « qu'on me mette du linge blanc et qu'on m'étende « sur une table de bois; qu'après m'avoir rasé et « bien nettoyé, on me couvre d'un drap et qu'on « me laisse environ quatre heures dans cette situaii tion. Au bout de ce temps-là, on ouvrira mon « corps en présence du lieutenant général Boden- « brock, du colonel Ensendiel, du major Bredow, « de l'aide-major de mon régiment et du valet de « chambre; qu'on examine soigneusement ce qui « aura été la cause de ma mort, et en quel état se « trouvent les parties de mon corps; mais je défends a absolument d'en rien tirer, excepté l'eau et les « flegmes qui peuvent y être. Après cela, l'on me « lavera de nouveau avec toute la propreté possible, « et l'on me revêtira de mon meilleur uniforme. « On me couchera dans mon cercueil ; après quoi, « on me laissera là toute la nuit. »

— Respirons, ajouta Guillaume.

Mais déjà Polnitz avait laissé tomber sa plume et sanglotait dans sa barbe. ^

— Tu pleures, Polnitz ?

— Sire, je n'ai plus la force d'écrire.

— Tu m'aimais donc bien, mon garçon ?

— Ah ! sire, pouvez-vous en douter ?

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— Eh bien ! je te demande une dernière preuve d'affection. Tu veilleras toi-même mon cadavre.

Polnitz frémit de la proposition.

— Je veux éviter, vois-tu, le sort du pape Pamphile. Le bonhomme mourut en grand appareil au milieu de ses valets écarlates, appelés, je crois, des monsignori. Tous protestaient de leur dévouement à son chevet ; mais, à peine eut-il fermé Tœil, que tous levèrent le pied et emportèrent la défroque du Saint-Père sans même laisser au corps le temps de refroidir. Celui-ci prit une chausse, celui-là le drap de lit, cet autre une pantoufle, cet autre une barrette, un dernier la sonnette du Saint-Père, si bien que le malheureux Pamphile resta seul, en chemise sur une paillasse. Les rats du Vatican, gens gourmets élevés à bonne école, profitèrent de Tinterrègne pour aller manger, dans un excès de friandise, une oreille de Sa Sainteté. Je ne veux pas après ma mort avoir une oreille mangée, entends-tu bien ? Je te confie ma tête, tu en réponds devant r Éternel.

Polnitz fit un signe d'assentiment.

— Continuons, reprit Guillaume.

« Article second. Le carrosse de deuil qu'on tirera

« de mes écuries de Berlin sera conduit au pied de

a l'escalier Vert. Les chevaux auront la tête tournée

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« du côté de la rivière, et huit capitaines de mon a régiment me poseront dans le carrosse ; après quoi ic ils iront se mettre à leur poste. Ces mêmes capi- « taines me descendront du carrosse quand le « convoi sera arrivé devant l'église, et, lorsqu'on « partira pour s'y rendre, les soldats de mon régi- « ment tiendront le fusil renversé sous le bras gau- ■M. che, et les tambours battront la marche funèbre, c et les fifres joueront l'air du cantique : O haupt « voll blut und nninden ! Le carrosse de deuil, ayant « passé devant le régiment, s'arrêtera près de la « porte de Fer, et alors le régiment défilera devant « le carrosse. Les huit capitaines dont je viens de « parler porteront mon corps dans Téglise par la « porte par où j'avais coutume d'entrer. Je veux « qu'on mette sur mon cercueil la meilleure de mes « épées de munition, ma meilleure écharpe, ma , « meilleure dragonne, des éperons dorés et un « casque de même. On en trouvera dans l'arsenal « de Berlin. Après que les capitaines m'auront posé « dans l'église à côté de mon tombeau, les hautbois a se feront entendre, et Ludovic, mon maître de « chapelle, jouera de l'orgue. En attendant, les a capitaines retourneront dans leurs rangs. Parmi a les officiers généraux, il s'en trouvera bien quel- « ques-uns qui me viendront rendre les derniers a devoirs et qui me poseront dans mon caveau. »

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— Assurément, sire, je pense que Bodembrock, par exemple

— Bodembrock, reprit le roi. Je Tai accablé, en effet, de ma faveur. Tu verras que le jour de mon enterrement il aura un accès de goutte remontée. Je compte plutôt sur quelque honnête général dis- * gracié au fond d'une citadelle. Je reprends :

a On aura soin de faire venir de Berlin vi&g^ « quatre pièces de campagne de six livres de balles « chacune, lesquelles feront douze décharges con- « sécutives. Ensuite, les bataillons feront feu Tun « après Tautre, et Fartillerie commencera à tirer. Je « défends qu'on fasse la harangue funèbre et milice taire qu'on a coutume de faire aux troupes dans <c ces sortes d'occasions. Après les décharges, les «bataillons se sépareront, et un détachement de .- « grenadiers choisis reportera les drapeaux. Chaque « compagnie sera reconduite devant le logis de son <c capitaine et, chaque grenadier recevra la douceur « accoutumée, comme il se pratique dans le temps « des exercices. On donnera ce soir-là à souper aux « généraux, à tous les officiers de mon régiment et « aux autres qui auront assisté à la cérémonie, et « l'on servira le repas dans la grande salle. Je veux « qu'ils soient bien traités et qu'on mette en perce « le meilleur tonneau de vin du Rhin que j'aie

« dans mes caves, et qu'en général il ne se boive ce « soir-là que de bon vin. »

Guillaume ouvrit encore une parenthèse pour ajouter en manière de commentaire :

— Mon fils trouvera le meilleur tonneau de vin du Rhin au pied de la cave du nord, lettre B, numéro 197, avec cette note écrite de ma main : année 1720, cadeau de Tévêque de Cologne. Tu porteras, toi aussi, ma santé, n'est-ce pas ? et, à cet effet, je te lègue la bombarde.

Après cet intermède, le roi termina ainsi le cérémonial de son enterrement :

« J'ordonne que quinze jours après on fasse dans « toutes les églises de mes Etats des oraisons funè- « bres sur ces paroles : JTai combattu le bon combat, ^fai achevé ma course, j'ai été fidèle jusqu'à la ^fin. On ne parlera ni en bien ni en mal de mes « actions, de ma conduite, ni de rien de ce qui me « regarde ; mais on se contentera de dire à l'assem- « blée que je l'ai expressément défendu, en ajou- « tant que je suis mort en me reconnaissant pécheur « et ayant recours à la miséricorde de Dieu et de « mon Sauveur. Mes domestiques n'auront point « d'habit de deuil, mais seulement leur habit de « livrée et un crêpe noir au chapeau. En un mot,

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« je prétends qu'on ne fasse point tant de façons « avec moi. Je ne doute point, mon cher fils, que a vous n'observiez très-exaaement mes volontés.

Après avoir dicté ce singulier ordre du jour, ^omme pour prouver à la Prusse qu'il voulait encore une fois commander du fond de son cercueil, Guillaume retourna la tête sur l'oreiller et tomba dans une profonde prostration. La journée fut laborieuse. La nuit le fut encore davantage. Le lendemain, il y eut consultation. Zeitz tâta d'abord le pouls du roi, en sa qualité de premier médecin, et, prenant un air rassuré :

— Sire, dit-il, vous vivrez pour le bonheur de votre royaume.

Juch prit à son tour le bras du malade, en sa qualité de médecin ordinaire, et, lorsqu'il eut fini de palper Tartère, il garda le silence.

— Eh bien! dit le roi, j'attends la réponse.

— Sire, reprit le docteur, avant deux fois vingtquatre heures, Votre Majesté sera morte... ou guérie.

— Vous avez parlé en honnête homme. Je vous comprends.

Il appela son valet de chambre.

— Prends ce psautier, dit-il, sur la cheminée, et lis-moi les prières de l'agonie.

Le valet de chambre prît le volume et lut une prière; mais au final : Dieu te bénisse! il trouva la glose trop familière pour un monarque, et, modifiant la formule, il dit : Dieu vous bénisse !

Le roi saisit une tasse de porcelaine, et la lançant à la tête du lecteur :

— Il n'y a pas cela, dit-il; recommence la lecture. Le valet recommença sa prière et termina encore

par la respectueuse variante Dieu vous bénisse!

Le roi arracha son bonnet de nuit, et en frappant la tête de son valet :

— Dieu te bénisse ! Coquin, il y a : Dieu te Wnisse ! devant Dieu, je ne suis commç toi qu'un maraud.

Un instant après, il demanda sa houppelande, sa chaise à roulettes, et donna Tordre à son valet de chambre de le traîner dans l'appartement de la reine pour lui dire adieu.

La reine priait à genoux dans la ruelle de son alcôve.

— Madame ! cria le roi en l'approchant, je veux mourir dans vos bras, partir avec vous pour l'éternité.

Et il embrassa la reine avec véhémence.

Mais elle, éperdue, terrifiée de cette affection in extremis, cherchait à échapper à l'étreinte sépulcrale d'un spectre qui semblait interpréter en ce

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moment d'une façon abusive le traité d'union inséparable qu'une femme jure à son mari le jour du sacrement.

Le roi avait épuisé son dernier reste de force à cette scène de revenant : il retomba de nouveau en léthargie. On le ramena dans sa chambre, et on le recoucha sur son lit sans qu'il fît un mouvement ou prononçât une parole. On crut un instant que tout était fini. Néanmoins, il respirait encore. Mais la nouvelle de sa mort courut dans la ville de Berlin. La population allait, circulait comme en un jour de fête ou plutôt de délivrance. On eût dit une ville assiégée dont l'ennemi venait de lever le siège. Les femmes elles-mêmes, jusqu'alors tenues en chartre privée par ordonnance royale, osèrent rompre leur ban et faire acte de présence dans les rues et aux promenades. De toutes parts, on abordait son voisin avec cette question : Vous savez la nouvelle ? Celui-ci disait : Le roi graisse ses bottes. L'autre lui répondait : Il les a tirées au contraire. — Pas encore, répondait un autre. — La cour nous cache la vérité, ajoutait un autre ; mais j'ai promis de tuer une oie le jour où Dieu nous aura débarrassés du bâton. Je vais tuer l'oie et boire le coup de l'étrier.

La princesse Wilhelmine avait apprit à Bareith la maladie de Guillaume. Elle écrivit à Frédéric

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comme au nouveau chef de la famille, pour lui demander Fautorisation d'aller en poste, courrier par courrier, recevoir la bénédiction d^un père mourant. Sa lettre exhalait je ne sais quelle odeur mélancolique de piété filiale :

« Votre estafette m'a jeté dans une surprise « extrême, lui répondit Frédéric. Que diantre voua lez- vous venir faire ici dans cette galère? Vous a serez reçue comme un chien, et Ton vous saura a peu de gré de vos beaux sentiments. Jouissez du a repos et des plaisirs que vous goûtez à Bareîth, et a ne songez point à venir dans un enfer où Ton ne « fait que soupirer et souffrir. La reine désap- « prouve, comme moi, votre beau projet. Au reste, « il dépend de vous d'en courir les risques. Adieu, « ma chère sœur ! je vous avertirai toutes les postes « de la santé du roi ; il n'en peut revenir, mais les a médecins disent qu'il peut encore traîner. »

La princesse Wilhelmine connut ce jour-là l'abîme d'un cœur royal; elle apprit ainsi que son frère commençait à régner; et reposant languissamment sa belle figure éplorée sur l'épaule du margrave, son mari, elle lui donna un baiser.

— N'est-ce pas, dit-elle, que vous ne serez jamais un souverain ?

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Le margrave commandait en toute souveraineté le marquisat de Bareith, et Tombre de son château couvrait à peu près toute Pétendue de son royaume. Quand il fumait sa pipe à la fenêtre, il pouvait envoyer la fumée dans TEtat voisin. Mais il avait plus qu'aucun autre hobereau de Tempire Torgueil de sa puissance ; il regardait sa femme avec étonnement.

— Jamais souverain? répondit-il d'un air étonné; f espère toujours Têtre au contraire.

Le malheureux n'avait pas compris la profondeur du mot de la margrave.

Pelletan

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