UNE CONFESSION IN ARTICULO MORTIS
Le roi reprit connaissance vers la fin de la journée ; à la fermeté de son regard et à l'assurance de sa voix, la cour pouvait croire que le docteur Zeitz avait raison et que le malade avait franchi le défilé. Mais c'était le suprême effort de la mèche au moment d'exhaler sa dernière étincelle.
— Maintenant, dit-il, je veux songer à mon salut et enterrer dignement la synagogue.
Et, regardant la foule assemblée autour de son lit d'agonie :
— Y a-t-il parmi vous, dit-il, un ministre de l'Evangile ?
Le pasteur Cochius, son chapelain ordinaire, sortit de la presse et fit une profonde révérence.
— Maître Cochius, dit Guillaume, vous avez
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toujours traité votre roi avec trop d'indulgence. Je ^ demande une main plus ferme pour toucher la plaie de mon infirmité et la faire crier devant le • Seigneur. Où est le pasteur MuUer? Celui-là est un homme selon la doctrine.
Une heure après, le pasteur Muller entrait gravement dans la chambre de Guillaume.
L'assistance voulut sortir pour laisser le roi liquidef sa conscience en liberté.
— Restez, dit le roi ; je n'ai rien à dire ici dont je puisse rougir, et vous avez tous besoin d'apprendre de moi comment un chrétien doit passer de l'autre côté de la montagne.
Puis, faisant signe au pasteur d'approcher de son chevet :
— Monsieur Muller, ajouta-t-il, invoquez le Dieu de miséricorde; je dirai pendant ce temps-là un psaume de la pénitence.
— Sire, dit le pasteur d'un ton sévère, veuillez " faire auparavant votre examen et mettre votre âme en règle.
— ■ Mon compte est réglé, répondit le roi. J'ai toujours administré la justice et tenu à ma femme ma promesse de fidélité. Je puis donc paraître devant le tribunal de Dieu en toute assurance.
— Nous sommes tous pécheurs, répliqua le ministre, et le plus juste pèche sept fois. Cherchez
donc, sire, si vous avez de tout point et à toute heure accompli les commandements.
— Quand je chercherais jusqu'à la vallée de Josaphat, je trouverai toujours que j'ai administré la justice et tenu le serment que j'ai prêté à ma femme au pied de l'autel.
— Cependant Votre Majesté n'a-t-elle jamais méconnu ce mot de l'Evangile : Je suis un agneau, et n'a-t-elle jamais, dans l'emportement de la colère, frappé ses serviteurs?
— Passez, monsieur Muller; ce sont tous des coquins. Mais, encore une fois, je vous renouvelle l'assurance que je n'ai jamais, même en pensée, même en parole, fait le plus léger tort à la reine; j'en prends Dieu à témoin.
— N'avez-vous jamais usurpé injustement, c'està-dire sans jugement, sans enquête, le bien de la veuve et de l'orphelin ?
— De l'orphelin, jamais; de la veuve, attendez. Je crois me rappeler que j'ai confisqué, dans le temps, la terre de la baronne Kniphausen; mais aussi elle avait accouché d'un enfant un an après son veuvage. Il y avait ici un acte de contrebande, je l'ai puni; et, après tout, en mettant la baronne au pain sec et à l'eau, je l'ai charitablement aidée à faire pénitence et à racheter ses péchés.
— N'avez-vous jamais manqué de respect à la
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tribu de Lévi, ni attenté au signe sacré que Dieu met toujours, de son doigt invisible, sur la tête du ministre de sa parole ?
— Vous faites allusion, à ce que je vois, au pasteur Beausobre. C'est là une bagatelle, en vérité. Toutes les fois que je rencontrais le digne homme sur mon passage, il tirait invariablement une Bible de sa poche et la lisait pour mon édification... Or, un jour, je Taccostai et lui dis en pleine rue : As-tu lu Tartuffe? — Oui, sire, répondit-il, et V Avare aussi. La réponse méritait une réplique. Je la fis un peu vive, je l'avoue; mais enfin je lui pardonne de grand cœur, et je lui souhaite d'être aussi fidèle à sa femme que je l'ai toujours été à Sophie-Dorothée.
— N'avez-vous jamais abusé, comme Noé, d'un don du Seigneur, et oublié à table la vertu de tempérance ?
— Quelquefois, j'en conviens. Que voulez-vous? j'avais un gobelet trop grand, et, par point d'honneur, je voulais en avoir raison; mais en aucun temps. Dieu merci, je n'ai assez perdu, à travers les fumées du tokai, le sentiment de la foi jurée pour déchirer une ligne, une virgule, de mon contrat de mariage.
Mais je commence à perdre souvenir, monsieur le pasteur : en voilà assez pour le moment. Si je
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dois reprendre cet entretien, je rappellerai mon aumônier ordinaire Cochius. Allons, faites votre prière !
Le pasteur Muller adressa une invocation au Seigneur. *
La prière terminée, Guillaume appela le maréchal d'Anhalt.
— Vous m'avez toujours servi avec fidélité, dit-il; je vous lègue mon meilleur cheval.
Comme le maréchal tourmentait sa vieille moustache blanche, pour faire diversion à une fusée d'attendrissement :
— Cette vie est un assaut, reprit le roi ; je monte le premier à la brèche ; vous me suivrez bientôt.
Et apercevant dans la foule un courtisan en habit doré, il secoua la tête d'un air de dédain :
— Vanité, dit-il, tout est vanité.
Il demanda ensuite un miroir, et après avoir suivi en silence la marche de Tagonie sur sa figure:
— Je vois bien, dit-il, que je vais faire tout à rheure une vilaine grimace.
Vers la fin de la journée, il commença à respirer avec difficulté.
— De Tair! dit-il ; j'étouffe.
Un chambellan ouvrit la fenêtre.
Il faisait une belle soirée du mois de juin. La foule, répandue dans le parc du château, usurpait
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enfin le plaisir inconnu de la promenade. Le vent du soir balançait doucement les rideaux de la croisée.
Guillaume bondit tout à coup sur son séant, et l'œil égaré, fixé sur les rideaux ballottés au souffle du dehors, il murmura sourdement :
— Katt, ne me regarde pas ainsi !
Un accès de hoquet interrompit son délire; il coula sur son oreiller et tourna le visage du côté de la ruelle. Une minute après, son corps éprouva comme un soubresaut et retomba pour jamais dans rimmobilité.
Guillaume venait de terminer le chapitre le plus curieux peut-être de l'histoire du despotisme.
— Le roi est mort! cria un assistant. Allons souper !
Et la foule sortit de la chambre du despote, désormais jeté au rebut ; chacun causait et riait en partant, comme à la fin du spectacle.
Grundlîng, debout à l'écart, dans un coin, tenait son mouchoir sur sa figure.
— Tu pleures seul ici, lui dit quelqu'un.
— C'est que seul aussi j'ai le droit de pleurer. Et en effet le règne de la folie venait de finir. Au lieu de veiller son maître, comme il l'avait
promis, Polnitz partit aussitôt à franc étrier pour porter le premier à Reinsberg la nouvelle du décès
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de Guillaume, pensant bien reprendre par là un abonnement à la faveur. Quel roi de la minute pourrait jamais oublier la première figure sur laquelle il a lu ce mot délicieux : Je suis maître? Le château de Reinsberg dormait encore dans Tombre de la nuit lorsque le chambellan y fit son entrée. Au premier bruit de la mort de Guillaume, le sombre, le muet édifice sortit tout à coup, comme par enchantement, du silence et de robscurité. Des bruits de voix, des bruits de pas allaient et venaient d'étage en étage. Des lumières passaient rapidement le long des corridors. On eût dit des éclairs jaillissant de toutes les ouvertures de la façade. Les fenêtres, tour à tour éteintes et rallumées, flamboyèrent toutes à la fois sur la campagne. Les jeunes courtisans de Frédéric sautaient en tumulte de leur lit et couraient d'une chambre à l'autre en criant :
— Nous régnons !
Dans le désordre de l'enivrement, le jeune comte de Wartensleben prit sa culotte par la jarretière au lieu de la prendre par la ceinture, et laissa rouler à terre la menue monnaie entreposée dans son gousset. Or, pendant qu'il cherchait à travers les ténèbres ses pièces émancipées et palpait à tâtons les planches du parquet, Polnitz entra dans sa chambre, escorté de deux flambeaux.
— Ah ! malheureux, que fais-tu ? dit-il au jeune
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homme, tu perds ton temps à ramasser des groschen, tandis que nous allons puiser des ducats à pleines mains.
Frédéric seul dormait svstématiquement, pour éviter de prendre physionomie. Lorsqu*il crut le tumulte apaisé, il appela Polnitz.
— Vous exécuterez à la lettre, lui dit-il, l'instruction du roi pour son enterrement. J^entends que vous fassiez la chose grandement, avec dignité, sans cherchera ménager Tétofife ni la dépense. Vous m'apporterez ensuite le mémoire ; je Tacquitterai religieusement.
Polnitz sortît le cœur troublé de cet ordre, légèrement laconique dans la circonstance ; il descendait l'escalier, lorsque le roi, courant après lui, en chemise, un bougeoir à la main, lui cria du haut du palier :
— Et surtout, monsieur le chambellan, pas de tour de bâton, entendez-vous bien ! Je le dis dans votre intérêt; tenez-vous pour averti, car, à la première friponnerie, je ferai un exemple.
Frédéric régnait.
Une heure après, il signifia à la Prusse, par une proclamation, son avènement à la couronne, et supprima philosophiquement du rituel de la monarchie le protocole sacramentel de roi par la grâce de Dieu,
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