‹ Un roi philosophe; le grand FrédéricChapitre 13 sur 32 · DE CHARYBDE EN SCYLLA · texte numérisé non relu

DE CHARYBDE EN SCYLLA

Le nouveau roi partit ce jour-là pour Berlin, et tint ce qu'on appelait alors une grande cour dans la galerie du palais. L'ambassadeur de France lui fit le premier son compliment. Il le compara galamment à Marc-Aurèle.

— Sire, ajouta-t-il, le roi, mon maître, m'a chargé de demander quelle chose de sa part pourrait le plus agréer à Votre Majesté.

— Une nouvelle révocation de Tédit de Nantes, répondit Frédéric.

La révocation de Tédit de Nantes avait donné à la Prusse mieux que des armées : elle lui avait donné des industries.

Prenant ensuite familièrement sous le bras le comte de Wartensleben, il Tentraîna dans Pembrasure d'une croisée.

De Charybde en Scella i55

— Maintenant, mon cher ami, dit-U, me voilà maître d'un royaume passable, d^one belle armée et d'un cofifre bien garni.

Il appuya sur ce mot de coffire avec une sorte

d'afifectation.

— Vous pensez bien, reprit-il, que je compte administrer sagement mon royaume, mon armée et mon trésor. Vous comprenez cela, Wartensieben?

— Oui, sire, comme je comprends que vous allez écrire, avant peu de temps, là plus belle page de rhistoire d'Allemagne. L'aurore qui s'est levée ce matin...

— Laissons Taurore tranquille, mon ami ; mais, si je dois à mes sujets un compte rigoureux de l'emploi de mon épargne, je ne veux pas cependant jouer le rôle d'Harpagon couronné; je sais que l'argent n'a de valeur qu'autant qu'il circule, et j'espère le faire circuler. Certes, je saurai faire la part de tous ceux qui, par leur talent, ont bien servi la patrie, ou qui, par leur amitié, ont droit à ma reconnaissance.

— Je reconnais encore une fois de plus, à ce discours, la sagesse innée en même temps que la grandeur d'âme de Votre Majesté.

— Ainsi, vous, mon cher Wartensieben...

A cette apostrophe directe, la figure du courtisan rayonna.

i56 Un roi philosophe

— Ainsi, vous, mon cher ami...

Et le roi traînait sur chaque syllabe.

— Vous pourriez indifféremment figurer sur Tune ou Tautre catégorie; mais, comme vous êtes riche et ladre par-dessus le marché, je dois vous déclarer ici que, en vertu de ma sagesse innée, vous ne toucherez jamais un écu de ma cassette.

Et, quittant brusquement le bras de son acolyte, il ajouta ironiquement à haute voix, de manière à être entendu de l'assistance :

— Je vous recommande le silence, n'est-ce pas, sur cette conversation.

Frédéric avait entendu de son lit le dialogue de Polnitz avec Wartensleben , et il tournait contre ce dernier, pour son début, l'arme du persiflage, longtemps aiguisée à l'avance dans la prison de Custrim.

Déjà la cour, croyant Wartensleben le premier élu de la faveur royale, regardait d'un œil d'envie IfiL fortune naissante du jeune courtisan.

— Eh bien ! lui dit Polnitz, quand je te disais tout à l'heure- que nous allions ramasser la manne en plein sac, j'avais, n'est-ce pas, le don de prophétie ? Tu étrennes le nouveau règne, à ce qu'il paraît; qu'est-ce que le roi t'a donné ?

— Le roi, répondit Wartensleben, m'a recommandé le secret ; mais je puis, sans violer ma pro-

De Charybde en Scylla iS/

messe, te raconter certaine anecdote que j'ai lue quelque part dans un vieux bouquin, je crois bien, imprimé en Hollande. Le cardinal Mazarin allait mourir. Le conseiller Tubeuf courut lui rendre visite. Son Eminence Pavait souvent triché au quinte ^tt il pensait que, par scrupule de conscience, elle voudrait le dédommager au dernier moment. Quand le conseiller entra dans le cabinet du moribond, il le trouva la figure couverte de fard, son bonnet de nuit sur la tête et le corps enveloppé d'une robe de camelot fourrée de petit-gris, en posture d'inventorier lui-même ses bijoux et ses pierreries. Il tenait un coffret ouvert sur son bureau. A la vue du conseiller, il en tira un magnifique collier de perles fines, et, le roulant et le déroulant sans cesse aux regards du solliciteur, il dit avec une lenteur étudiée :

— Je donne à madame Tubeuf...

Et il roulait et il déroulait le collier.

— Je donne à madame Tubeuf...

Le conseiller tendit la main.

— Le bonjour, répondit Mazarin.

Et, replongeant le collier au fond de la cassette, il la referma précipitamment. Notre nouveau roi, ajouta Wartensleben, tient de Mazarin : comme lui, il donne le bonjour et ferme la cassette.

— J'augure mal de ce commencement de règne,

i58 Un roi philosophe . j.

dit Polnitz en soupirant ; la Prusse pourrait bien retomber de Charybde en Scylla.

A peine remis du premier étourdissement de la royauté, Frédéric envoya un ambassadeur extraordinaire notifier en France son avènement à la couronne. Il choisit pour cette mission d'honneur, toujours accomplie à grand fracas, un réfugié français borgne et manchot, Camas de son nom de famille, et Gascon d'origine. Camas partit de Berlin dans une chaise attelée d'un bidet, avec un compliment dans son portefeuille et un quartaut de vin de Hongrie en porte-manteau derrière la voiture. La France avait alors deux rois aux yeux de Frédéric, également puissants tous deux, Louis XV et Voltaire. Or, pour faire coup double par la même ambassade, il envoyait au premier le compliment et au second le quartaut de vin de Hongrie.

Camas commença par Voltaire ; il lui laissa le quartaut avec un mot ainsi conçu :

ce Venez, mon cher Voltaire. Je ne saurais vivre a heureux, ni mourir tranquille, sans vous avoir a embrassé. »

Mais Voltaire avait pour le moment mieux qu'un embrassement de roi en perspeaive; il étudiait l'astronomie à Cirey.

.De Charybde en Scylla iSg

Alors Frédéric, toujours en quête d'un homme, tourna sa lanterne d'un autre côté et frappa à la porte de Maupertuis.

<c Vous ne sauriez croire, lui écrit-il, combien je a désire de vous avoir. Donnez-vous à moi, je vous « en prie, je vous en conjure, je vous en supplie. Il a est temps que les princes rampent auprès des phî- « losophes ; les philosophes n'ont que trop rampé « auprès des souverains. »

Maupertuis, ému jusqu'au fond du cœur d'un appel ainsi tourné, fit incontinent sa valise et partit pour Berlin. Frédéric le nomma, au débotté, président de son Académie, et, plus tard, pour l'attacher irrévocablement à son service, il lui passa autour du cou le cordon de l'ordre du Mérite.

« Vous recevrez avec cette lettre, lui écrivait-il, « un peu de cette monnaie à laquelle la vanité des <c sujets et la politique des princes ont donné cours ; « nous autres charlatans, nous en payons les ser- « vices reçus, et vous autres dupes, vous vous a croyez surpayés. »

Frédéric avait bien une Académie. Mais il avait l'arche seulement. Il éprouvait le besoin de la peu-

i6o Un roi philosophe

pler. Il en donna commission à Maupertuîs. Maupertuis racola d'abord Euler, Merian, Paulmy, Wolf, et, de proche en proche, il finit par lever une compagnie assez honnête pour soutenir la comparaison avec toute autre académie.

Après avoir achevé ses commandes de philosophes ou de géomètres à l'étranger, Frédéric voulut acquérir aussi une troupe de comédiens français pour son théâtre de Berlin. Il chargea le poëte La Chaussée de lui expédier une cargaison de rois, de héros, de jeunes-premiers et de jeunes-premières. Mais La Chaussée voulait seulement écouler en Prusse des actrices vertueuses, et, avec de pareilles prétentions, les négociations tiraient en longueur. Or, le roi de Prusse avait demandé simplement des actrices. De plus, La Chaussée avait voulu mettre dans le paquet des chanteurs et des chanteuses de rOpéra; et Frédéric avait pour là musique française la même antipathie qu'un théologien pour une hérésie.

Frédéric avait monté son théâtre, remonté son Académie ; il lui restait à payer les dettes d'honneur du prince royal. Voici comment Frédéric crut devoir liquider l'arriéré de sa reconnaissance.

Il avait, comme nous l'avons dit, soupiré aux étoiles avec la fille d'un musicien. L'infortunée Charlotte avait rudement expié le crime d'avoir

De Charjrbde en Scylla i6i

accompagné sur le piano la flûte d'un roi surnuméraire. Elle avait, hélas ! pour un duo, fait le tour de Berlin, menée en laisse par le bourreau et fouettée à son de trompe de carrefour en carrefour. De désespoir ou d'humiliation pour une semblable publicité de sa personne, elle épousa un commis du bureau des fiacres nommé Sommers, car la capitale de la Prusse possédait déjà dix-huit fiacres sous le règne de Guillaume. A son avènement à la souveraineté, Frédéric crut devoir en conscience indemniser cette sœur en bémol : il lui alloua généreusement une pension de soixante écus.

Le lieutenant Katt avait porté sa tête sur le billot par amitié pour Frédéric. Depuis lors, les parents du pauvre martyr, coupables de porter un nom flétri par une accusation de lèse-majesté, vivaient loin de Berlin. A la mort de Guillaume, ils cares-

sèrent l'espérance de respirer de nouveau l'air de la cour et de rentrer en faveur. Un Katt, oncle ou cousin du lieutenant décollé, accompagnant Frédéric dans une allée de Potsdam, le pria respectueusement de vouloir bien lever l'interdit lancé contre la famille.

— Hein ! dit le roi en faisant l'inflexion de tête d'un homme atteint de surdité.

La famille de Katt resta impitoyablement à l'écart jusqu'à la mort de Frédéric.

flS^

Un autre lieutenant, nommé Keith^^ ]^ttii on moins allié de milord maréchal, avait aussi trempé dans le projet d'évasion de Frédéric ; mais au premier vent de la découverte du complot, comme nous Tavons vu, il avait levé le pied et gagné la Hollande. Il y vivait en quelque sorte à Taumône. Il salua le nouveau règne d'un cri de délivrance, et du fond de son exil il conjura Frédéric de le tirer de Tabîme. Mais Frédéric avait complètement oublié le nom de Keith. Quel était ce Keith ? dit-il dédaigneusement. Keith, ainsi relégué dans le domaine de la fable, eut recours à un moyen suprême pour constater son identité. Il possédait un billet de Frédéric ainsi conçu :

Je consens à passer pour un lâche si jamais f oublie les preuves de dévouement que mon ami Keith m* a données.

Il chargea milord maréchal de présenter cet eflFet à vue au souscripteur. Frédéric prit le billet, le lut, le déchira et le jeta dans la cheminée.

— Je n'aurais jamais cru un homme assez niais, dit-il froidement, pour laisser circuler un semblable papier.

Et Keith acheva sa vie dans Texil.

La famille de Wrech avait approvisionné le

De Charybde en Scylla i63

prhioe royal de sucre, café, bougie et argent de poche pendant tout le temps qu'il faisait à Custrîm, en habit de galérien, conjointement avec son singe, le métier de conseiller référendaire. Frédéric, dans le cours de sa disgrâce, avait trouvé la famille de Wrech si bien intentionnée, qu'il avait fini par lui emprunter une somme de six mille ^ rixdalers, et, pour rafraîchir son crédit, il régalait . de temps à autre d'un air de flûte une demoiselle de Wrech, bossue, spirituelle comme sa bosse, et musicienne à tenir tête au prince royal. Mais, après son changement d'état, Frédéric refusa toujours le prix du sucre et du café qu'il avait consommés dans sa prison. Il laissa protester son billet de six mille rixdalers, et, quant à Mlle de Wrech, il l'appela depuis lors la fée Carabosse.

Frédéric était roi; le mot dit tout. Il n'y avait plus, dès lors, de Charlotte, de Katt, de Keith, ni de Wrech, ni de demoiselle de Wrech. Prince royal persécuté par son père, il avait pu, il avait dû sans doute, pour échapper à la persécution, accepter toute main tendue à son infortune; mais, roi à son tour, pouvait-il, devait-il en conscience, récompenser, reconnaître de façon ou d'autre, quiconque l'avait aidé, assisté dans sa lutte contre l'autorité

royale, sans manquer à cette autorité elle-même, sans encourager chez l'héritier ou autour de l'héri-

tîer de la couronne, car il aurait bientôt à compter, lui aussi, avec cet ennemi naturel, Tesprit d'indiscipline, d'intrigue, d'insubordination ou de prodigalité ?

Frédéric sacrifia donc le sentiment de la reconnaissance à la raison d'Etat. Certain, désormais, d'avoir le cœur à la hauteur de la royauté, il désira prendre l'air de l'Europe. Il partit pour Juliers. Il toucha barre à Strasbourg. Nous l'avons laissé là au commencement de ce récit.

Une rencontre sur les grands chemins i65

xvm

Page 1