‹ Un roi philosophe; le grand FrédéricChapitre 14 sur 32 · UNE RENCONTRE SUR LES GRANDS CHEMINS · texte numérisé non relu

UNE RENCONTRE SUR LES GRANDS CHEMINS

Frédéric avait ouvert son règne par une emplette de savants sur tous les marchés de TEurope. Mais réchantillon le plus précieux des écrivains du siècle manquait à la collection. Voltaire persistait à passer sa vie à la lucarne de la marquise du Châtclet, à poursuivre les étoiles par le trou d'une lor-

gnette.

Tout ce qu'un amant condamné à sécher sur pied peut moduler de soupirs à l'oreille de sa maîtresse, Frédéric l'avait fredonné en vers et en prose à l'oreille de Voltaire, et tout ce qu'une coquette intrépide à la riposte peut répondre en prose et en vers à une avance. Voltaire l'avait jeté du doigt à Frédéric à travers l'espace. Le compliment courait sans cesse la poste de Berlin à Cirey et revenait

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sans cesse, par la voie de Francfort, de Cîrey à Berlin.

— Vous êtes Platon,' écrivait Frédéric.

— Vous êtes Salomon, répondait Voltaire.

Après un semblable va-et-vient de galanterie,

Salomon et Platon n'avaient plus qu'à prendre jour pour apaiser, dans les bras l'un de l'autre, leur fureur réciproque de tendresse.

Le roi partit le premier de Potsdam, pour épargner à son hôte la fatigue du chemin; Voltaire partit le second du domaine de Son Altesse Monseigneur le marquis de Trichateau, au voisinage de Beringhen. Les deux astres opérèrent leur conjonction à une lieue de Clèves, dans un mauvais petit château borgne, pied-à-terre délabré d'un souverain encore à l'état d'hypothèse. Frédéric prétendait à la souveraineté du duché de Juliers, et l'évêque de Liège affichait la même prétention. Entre les deux propriétaires rivaux, le château, faute d'un maître authentique, tombait mélancoliquement en ruine.

Voltaire arriva au bouge royal un matin de novembre, au lever du soleil. Il portait, ce jour-là, un habit mordoré uni, veste et culotte de même drap, mais la veste à grandes basques et galonnée en or à la Bourgogne, galons festonnés et à lames, avec de longues manchettes à dentelles jusqu'au bout des doigts. Avec cela, disait-il, on a l'air noble. Il

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aperçut en entrant dans la cour un petit homme égrillard tirant sur le grisonnant, arrondi par Téquateur, lequel marchait à grands pas de long en large et soufflait de temps à autre dans ses mains pour conjurer les premières impressions d'une brise aigrelette d'automne. Ce duplicata de Sancho Pança portait pour le moment des bas de laine, des manchettes de toile, un chapeau effondré et une perruque à la débandade qui entrait d'un côté dans sa poche d'habit et de l'autre arrivait à peine au sommet de l'épaule. Ce promeneur dès l'aurore était le conseiller Rambonnet, premier ministre de Sa Majesté.

Que pouvait faire le premier ministre de Sa Ma- ^i^L^. jesté à l'heure du patron Jacquet ? Il méditait précisément un manifeste contre l'évêque de Liège, pour lui prouver, de par Grotius, épaulé de PufFendorf, qu'en cas de dissentiment entre un roi et un évéque, c'est toujours le roi qui doit avoir raison. Mais il paraissait que la muse du protocole faisait défaut au conseiller Rambonnet, car il gesticulait avec violence et paraissait lutter avec l'inspiration.

Voltaire salua monseigneur Rambonnet ; monseigneur lui rendit le salut. Le poëte escalada ensuite le perron du château. Une sentinelle en gardait l'entrée et le laissa passer sur la recommandation de sa figure, ou plutôt de sa veste brochée d'or et de

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ses jarretières ornées d'un brillant. Elle le prît pour un prince sur l'étiquette, ou tout au moins pour un margrave.

Voltaire traversa d'abord un vestibule vide, digne de servir de préambule au palais de la Belle au Bois-Dormant, monta un escalier croulant dont chaque marche fléchissait sous le pied comme une touche de piano, et trouva au sommet de l'escalier une porte fermée, et devant cette porte un page endormi sur une valise.

— Le roi ? demanda-t-il.

— Là, répondit le page.

Et il reprit son sommeil.

Voltaire souleva leJoquet et avança la tête avec prudence. Du premier coup d'œil, il crut entrer dans la chambre d'un fantôme ou l'infirmerie d'un couvent. Il entrevoyait confusément dans le jour douteux d'un volet à moitié fermé un mobilier succinct, un grabat à fleur de terre ; près du grabat, une table de sapin, ornée d'un bougeoir de fer-blanc et d'un pot de tisane ; au pied du lit, une chaise de paille, et sur cette chaise, pêle-mêle, une culotte, un habit, un chapeau et une épée. Une paire de bottes à l'écuyère montait majestueusement la garde devant la défroque de l'hôte invisible de cette cellule.

— Voltaire ! cria-t-il au hasard dans le désert pour annoncer lui-même sa venue.

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A ce nom de Voltaire, le grabat vacilla, la couverture tressaillit, et du fond du sépulcre un buste humain surgit, enveloppé d'un drap de lit comme d'un linceul.

— Approchez, mon ami, dit une voix vibrante,

que je presse enfin sur mon cœur le précepteur de rhumanité.

— Et moi le héros, riposta Voltaire.

Le poëte et le monarque confondirent leur enthousiasme dans une longue accolade.

A cette première étreinte de la royauté et de la philosophie succéda un moment de silence ; le précepteur et le héros de l'humanité étudiaient attentivement le mystère respectif de leur physionomie.

Un rayon de lumière, glissant de l'ouverture du volet sur la figure de Frédéric, en modelait avec vigueur tous les détails. Le roi de Prusse avait le front largement développé d'une tempe à l'autre^ le sourcil haut de la maison de Brandebourg, l'œil grand comme pour tenir le monde dans son regard^ le bas du visage aiguisé en pointe, le coin de la bouche plissé, la lèvre fine, onduleuse et amorcée d'une épigramme.

Voltaire éprouva, en contemplant le Salomon du Nord, une émotion de malaise.

— Cet homme est encore un roi, pensait-il dans

le secret de sa conscience.

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Frédéric, de son côté, interrogeait avec inquiétude ce masque maigre du révolutionnaire de la pensée, clavier tourmenté d^une âme multiple, ce front en saillie, taillé pour le défi, ce regard pétulant, cette bouche largement ouverte pour donner passage aux cataractes de la parole et ensevelir les préjugés d'un monde sous des flots de vérité.

La nature avait pétri d'avance ces deux hommes pour une œuvre à part; elle avait écrit le secret de leur destinée dans leur visage. Ils sentirent au fond de leur cœur une révélation sourde de leur antipathie de nature, car ils représentaient en réalité les deux forces contraires de la civilisation. Aussi, après l'effusion du premier embrassement, éprouvèrent-ils l'un et l'autre un véritable embarras.

Frédéric rompit le premier le silence.

— Mon cher Voltaire, dit-il, vous me surprenez dans un accès de fièvre, mais vous avez le pouvoir d'Apollon, comme vous en avez le génie. Votre préseii^e a déjà opéré un miracle : le frisson commence à tomber.

Voltaire tâta le pouls du malade.

— Bientôt vous pourrez quitter votre ambulance.

— De suite, reprit le roi ; vous assisterez à mon petit lever. Mais, à ce propos, vous êtes gentilhomme de la chambre du roi, mon cher Voltaire; vous pourrez me donner une leçon d'étiquette, car

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je vous avoue franchement, à la honte du métier, que je boutonne moi-même ma culotte.

— J'ai bien l'honneur en réalité de porter le titre quelque peu coûteux de gentilhomme ordinaire de la chambre ; mais, hélas ! Sa Majesté Très-Chrétienne m'a toujours trouvé trop mécréant pour m'autoriser à lui administrer au saut du lit sa pantoufle ou sa chemise.

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