UNE COMÉDIE AU SAUT DU LIT
Frédéric aspira une prise de tabac, et regardant Voltaire d'un air attendri :
. . — Quant à moi, mon ami, ajouta-t-il, puisque le hasard m'a jeté sur le trône d'un coup de pied, comme Jupiter lança autrefois Vulcain dans l'espace, j'entends exercer mon état avec la simplicité d'un Spartiate, à l'exemple de Julien le Philosophe. Toujours debout le premier, je donnerai un quart d'heure à ma toilette; car, du lever au coucher du soleil, je songerai que chaque minute de mon temps appartient à mon royaume, et, chaque matin, en mettant la main sur mon premier bouton d'habit, je dirai en moi-même : Tu règnes sur trois millions de sujets créés à ton image, pétris du même limon que toi ; que feras-tu aujourd'hui pour leur
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bonheur? Voyons, mon cher Voltaire, vous avez beaucoup réfléchi sur la destinée de l'humanité; je veux prendre conseil de votre sagesse, et grâce à votre propre inspiration, toujours présente à mon esprit, régner de moitié avec la philosophie ; puisque je vous tiens là en ce moment, je vous prie de refaire à mon usage l'examen de conscience d'un roi que le romancier de Salente fit autrefois à l'intention du duc de Bourgogne.
— Vous me demandez conseil, sire; je n'en ai qu'un à vous donner. Abandonnez-vous corps et âme à vos vertus. Ce seront toujours vos meilleures Egéries.
— Les vertus ne sont pas des lumières; avec beaucoup de vertus, un souverain ignorant f8fita%' infliger à son peuple beaucoup de calamités. ^
— Puisque vous avez la bonté de faire d'un pro- l^*"* ' fane comme moi le conseiller d'Etat de votre conscience, daignez adopter pour devise ces deux mots seulement : Paix et tolérance.
— Qu'entendez- vous par tolérance? Mais comprenez bien ma question : si je vous demande votre opinion sur ce chapitre , c'est plutôt pour la suivre à la lettre de la première à la dernière virgule.
— La tolérance est la condition d'existence de l'humanité. Nous sommes tous pétris de faiblesses
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et d'erreurs. Pardonnons-nous réciproquement nos sottises; c'est la première loi de nature. Qu'à la bourse d'Amsterdam ou de Londres, ou de Surate ou de Bassora, le guèbre, le banian, le juif, le mahométan, le déicole, le Chinois, le bramin, le chrétien grec, le chrétien romain, le chrétien protestant, le chrétien quaker trafiquent ensemble ; ils ne lèveront pas le poignard les uns sur les autres pour gagner des âmes à leur religion. Pourquoi donc nous sommes-nous égorgés sans interruption depuis le premier concile de Nicée? Il est clair que tout particulier qui persécute son frère parce que son frère ne partage pas son opinion est un monstre à rejeter de la société. Tolérons toutes les sectes sans exception; laissons-les pulluler au besoin. Je veux encore pousser l'honnêteté plus loin : sachons comprendre, sachons aimer, dans une certaine mesure, toutes les théologies. Je dirai à mon frère le Turc : Mangeons ensemble une bonne poule au riz en invoquant Allah ! ta religion me paraît très-respectable; tu n'adores qu'un Dieu; tu es obligé de donner en aumône tous les ans le denier quarante de ton revenu, et de te réconcilier avec tes ennemis le jour de Bairam. Je dirai à mon frère le Chinois : Soupons ensemble sans cérémonie, car je n'aime pas les simagrées, mais j'aime ta loi, la plus sage de toutes, et peut-être la plus ancienne.
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— Je vous promets, mon cher Voltaire, non parole de roi, maïs parole de philosophe, que, aussi longtemps que je régnerai, chacun logera son âme à l'auberge où il voudra et fera comme il l'entendra sa prière ; mais sur l'article de la paix, j'aurai besoin d'un éclaircissement, car la guerre me paraît une loi de nature.
— Hélas ! je reconnais que la guerre est la pratique courante de l'humanité. A la frontière du Canada, homme et guerrier sont synonymes. Dans notre hémisphère, qui dit pillage dit armée. Manichéens, voilà votre excuse.
Un généalogiste prouve à un prince qu'il descend en droite ligne d'un comte dont les parents avaient fait un paae de famille, il y a trois ou quatre cents ans, avec une maison dont la mémoire même a disparu. Cette maison avait des prétentions éloignées sur une province dont le dernier possesseur est mort d'apoplexie. Le prince et son conseil voient son droit évident. Cette province, qui est à quelques centaines de lieues de lui, a beau protester qu'elle ne le connaît pas, qu'elle n'a nulle envie d'être gouvernée par lui ; que, pour donner des lois aux gens, il faut au moins avoir leur consentement, ces discours ne parviennent pas seulement aux oreilles du prince, dont le droit est incontestable. Il trouve incontinent un grand nombre
d'hommes qui n'ont rien à perdre; il les habille d'un gros drap bleu à cent dix sous Taune, borde leurs chapeaux avec du gros fil blanc, les fait tourner à droite et à gauche, et marche à la gloire. Les autres princes, qui entendent parler de cette équipée, y prennent part chacun selon son pouvoir, et couvrent une petite étendue de pays de plus de meurtriers mercenaires que Gengia-Khan et Tamerlan n'en traînèrent à la queue de leur cheval. Des peuples assez éloignés entendent dire qu'on va se battre, et qu'il y a cinq ou six sous par jour à gagner pour eux s'ils veulent être de la partie ; ils se divisent aussitôt en deux bandes comme des moissonneurs, et vont vendre leurs services à quiconque veut les employer. Le merveilleux de cette entreprise, c'est que chaque chef des meurtriers fait bénir des drapeaux et invoque Dieu solennellement avant d'aller exterminer son prochain. Un chef n'a eu que le bonheur de faire égorger deux ou trois mille hommes, il n'en remercie point Dieu ; mais lorsqu'il y en a eu environ dix mille exterminés par le feu et par le fer, et que, pour comble de grâce, une ville a été détruite jusqu'à la dernière pierre, alors on chante à quatre parties une action de grâces assez longue, composée dans une langue inconnue à tous ceux qui ont combattu.
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Frédéric regarda attentivement son interlocuteur, avec Pexpression d'un diplomate qui cherche à déchiffrer le sens caché d'une parole; mais prenant aussitôt le ton attendri d'un philosophe de profession :
— Mon cher Voltaire, vous avez raison. Mon émotion vous le dit assez. La guerre pour la guerre, la guerre pour la conquête est une abomination et, de plus, une erreur de calcul, une sottise d'État. Les ambitieux devraient savoir que la science militaire a fait partout les mêmes progrès en Europe, et que le système des alliances par raison d'équilibre rétablit pour l'ordinaire l'égalité des forces entre les parties. Le plus grand avantage que les princes peuvent raisonnablement attendre de la victoire, dans le temps où nous vivons, consiste tout au plus à acquérir, par une série accumulée de succès, quelque petite ville sur la frontière, ou quelque banlieue qui ne rapporte pas les intérêts des dépenses de la guerre, et n'approche pas en population du nombre des citoyens exterminés dans les campagnes. Aussi, par inclination comme par sagesse, bien que mon père m'ait légué une assez belle armée, je compte laisser l'épée au fourreau et cultiver en paix la philosophie.
Voltaire saisit la main du roi, et la collant sur sa lèvre avec vivacité :
— J'aurai baisé avant de mourir la main d'un roi philosophe !
— Oui, d'un roi philosophe : c'est le titre que j'ambitionne le plus, et Tépitaphe que je demande pour mon tombeau. Cependant, j'ai en ce moment une petite querelle à vider avec un évêque du voisinage.
— De théologie? Dans ce cas, je plains Votre Majesté.
Frédéric sourit.
— Non, une querelle à main armée. J'ai hérité, en vertu d'un paae de famille, fait il y a quatre cents ans, du duché de Juliers.
— Ah ! sire, déjà ! que disions-nous donc tout à l'heure ? mais, si ce n'est qu'un évêque...
— Oui, un évêque, reprit Frédéric; monsieur de Liège, comme ils disent, me dispute un lopin de mon royaume. J'ai chargé mon conseiller Rambonnet de rédiger contre lui un manifeste pour expliquer au monde la justice de ma réclamation; mais Rambonnet a l'imagination rétive, et, à Pheure qu'il est, je doute qu'il ait encore élucubré la première phrase de son protocole. D'un trait de plume, vous aurez débrouillé cette affaire. Vous pouvez me prêter votre prose en toute sûreté de conscience. J'ai le droit de mon côté. Jamais, de mémoire d'homme, la diplomatie n'aura si bien parlé français.
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— Dictez, sire, j^obéis, puisque le divin Frédéric daigne me choisir pour le secrétaire, de sa pensée ; mais je crains bien que notre dialectique ne sonne sur une tête mitrée comme la balle sur la cuirasse.
— Je tiens quelque part un autre argument en réserve.
— Je comprends : l'argument tiré du droit canon.
— Un bataillon suffira. Pour ce cas particulier, vous pourrez faire une infidélité à votre théorie sur la guerre et la gloire à un sou par jour.
— La guerre à un évêque est la guerre sacrée, et je voudrais avoir la taille requise pour servir en qualité de grenadier!
Frédéric laissa échapper un sourire d'ironie. Il venait de surprendre la philosophie en délit de contradiction.
Voltaire rédigea un savant manifeste contre Tévêque de Liège ; un roi qui l'appelait son ami devait avoir raison. Il prouva pertinemment que Frédéric descendait en droite ligne d'un comte ou d'un duc de Juliers, lequel comte ou duc de Juliers avait fait, au temps du roi Jean, un pacte de famille avec la maison de Brandebourg.
Le conseiller Rambonnet mit le mémoire dans sa valise, monta sur un cheval de louage, chevaucha toute la nuit à travers la campagne, et le len-
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demain, à la pointe à\x jour, instrumenta solennellement contre l'usurpateur. En même temps, un bataillon parti de Cassel appuya la sommation du conseiller et leva une contribution sur le duché de Juliers.
Voltaire et Frédéric reprirent ensuite chacun le chemin de son foyer, Tun au nord, Tautrç au midi; le philosophe retourna à Cirey et le monarque à Berlin.
— Que pensez-vous du roi de Prusse ? lui dit la marquise du Châtelet.
— Quand je lui ai parlé dé guerre, il a pleuré, le tigre, et il fera la guerre à outrance.
A peine de retour à Berlin, Frédéric disait dans son intimité :
— J'ai vu enfin ce fameux Voltaire. La cervelle du poëte est aussi légère que le style de ses ouvrages. Son apparition m'a coûté cinq cents écus. C'est payer un fou bien cher.
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