LA PREMIÈRE CAMPAGNE
Quelque temps après la visite de Voltaire à Frédéric, l'empereur d'Autriche mourut et laissa la couronne impériale en déshérence.
L'électeur de Bavière la réclama au nom de la ligne masculine, et Marie-Thérèse au nom de la ligne féminine. Le principe d'hérédité a toujours eu le mérite de mettre l'Europe en coupe réglée. Le dix-huitième siècle a eu, pour sa part seulement, deux guerres de succession.
La France prit parti pour l'électeur de Bavière, en vertu, sans doute, d'une application abusive de la loi salique, et l'Angleterre pour Marie-Thérèse, en vertu de la pragmatique sanction. Frédéric, pendant ce temps-là, jetait un coup d'œil sur la carte
décousue de la Prusse, et, la voyant flotter en lon- Pelletan. Il
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gue lanière de Kœnitberg à Wesel, il dit au maréchal d'Anhalt :
— Cela ressemble à une paire de jarretières; ce n'est pas un royaume, ce n'est qu'un électorat.
La Prusse, en ce temps-là, pouvait passer pour une curiosité de géographie.
Elle comprenait : La Prusse proprement dite ;
Le duché de Poméranie, à l'exception de la Poméranie suédoise ;
La Marche électorale, ou le marquisat de Brandebourg;
Le duché de Grossen, avec Cotbus et Peitz, dans la basse Lusace;
Le duché de Magdebourg, avec les deux cinquièmes du comté de Mansfeld;
La principauté de Halberstadt, avec le comté de Holstein;
La principauté de Minden;
Le duché de Clèves ;
La principauté de Meurs ;
Le duché de Gueldre;
Le comté de Marelt et de Ravensberg;
Le comté de Tecklemberg et Lingen ;
La seigneurie et le bailliage de Montfort, en haute Gueldre ;
La baronnie de Herstoll ;
Le territoire de Turnout, dans le Brabant;
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Les seigneuries d'Orange, Pofder, Thaoldierge, Waternigen, haut et bas Schwalue, Petit, Waspir, Swenting, Howen, Honderland et Graveson.
Tout cela représentait deux millions deux cent mille habitants, et sept millions quatre cent mille écus de revenu.
Frédéric profita de la déshérence de l'empire pour glisser la main dans l'ombre entre la ligne masculine et la ligne féminine. Or, pendant que de part et d'autre on rédigeait protocole sur protocole et qu'on expédiait courrier sur courrier, il concentrait à la dérobée son armée et l'acheminait en pleine paix à la conquête de la Silésie.
— J'étais jeune, écrit-il dans ses Mémoires ; j'avais à faire parler de moi,et je possédais une bonne armée.
Il marcha sur la Silésie.
— La route est mauvaise, lui dit l'ambassadeur d'Autriche.
— J'en serai quitte pour me crotter, répondit Frédéric.
La crotte n'a jamais arrêté un conquérant. En mettant le pied à l'étrier, Frédéric dit au marquis de Beauvau :
— Je vais jouer le jeu de la France. Si les as me viennent, nous partagerons.
Les as vinrent en effet, mais Frédéric garda les bénéfices.
Et interpellant ensuite Maupertuis :
— Vous avez servi ? dit-il.
— Oui, sire, dans la cavalerie.
— Avez-vous assisté à une bataille?
— Jamais.
— Eh bien! suivez-moi; je pourrai peut-être vous donner plus d^un crâne autrichien à disséquer.
Maupertuis enfourcha un bidet et suivit la campagne en qualité de volontaire.
Frédéric entra en Silésie sans brûler une amorce; il prit Breslau à la première décharge. Après ce coup de main, il écrivit poliment à Marie-Thérèse :
— J'occupe la Silésie; je vous prie de me la laisser de bonne amitié ; si vous essayez de la reprendre, vous me mettrez dans l'obligation de la défendre; je pourrai courir le risque de vous déplaire en bataille rangée, et j'en éprouverais du regret; avec une femme de bonne maison, j'aime à payer de courtoisie.
Le roi de Prusse professa le premier la théorie du fait accompli. Il justifiait l'acte par l'acte luimême. A cette prétention hautaine assaisonnée d'ironie, Marie-Thérèse sentit tout son sang royal et tout son sang impérial monter à la fois à son visage.
— Comment ! dit-elle dans son indignation de suzeraine outragée, ce marquis de Brandebourg,
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mon premier chambellan par la constitution de l'empire, ose porter la main à ma couronne au lieu de me tenir chaque matin le bassin?
Elle adressa des lettres déhortatoires au roi de Prusse, des lettres avocatoires à tous les vassaux de Tempire au service de Frédéric, des lettres monitoires, excitatoires et înhibitoires à tous les cercles d'Allemagne, à tous les princes électeurs et au corps équestre. Toutes ces procédures de la diplomatie germanique accomplies, elle mit Frédéric au ban de l'empire et envoya le maréchal Neuperg exécuter la sentence à la tête de cent mille hommes.
Frédéric avait prévu la réponse, et, pour répliquer en personne, il prit le commandement de son armée.
Enfin il allait faire une campagne ! il allait livrer une bataille, cette bataille inédite, si souvent, si longtemps préparée, méditée, caressée, corrigée la nuit, le matin avant le chant du coq, à la lueur de sa lampe, dans sa solitude à Reinsberg ! L'heure était venue où il pouvait jeter loin de lui le masque de la philosophie, le masque de la philanthropie^ et montrer le successeur en ligne directe du génie de Condé ou de Gustave-Adolphe !
La troupe du maréchal Neuperg débouchait en Silésie, Frédéric marcha rapidement sur elle pour la surprendre aux défilés de la frontière. Mais,
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avant d^engager Faction, il voulut passer une revue générale de son armée.
C'était la veille de la bataille de Molwitz, par une matinée brumeuse de printemps. Le soleil à moitié voilé dans les vapeurs flottait sur les collines comme l'auréole sanglante d'une nouvelle gloire à rhorizon. Les troupes prussiennes, rangées sur une seule ligne, occupaient le fond d'une vallée. Le roi de Prusse, accompagné du maréchal Schwerin, marchait lentement sur le front de bandière, penché à la crinière de sa monture, sérieux, concentré, et comme savourant d'avance dans une sorte d'extase la joie de la victoire. On eût dit qu'il comptait tête par tête tous ces colosses, tous ces Atlas vivants, destinés à porter sans broncher le choc de l'Autriche, colligés avec tant de soin au midi et au septentrion, façonnés, avec tant d'amour, à coup de canne, au métier de héros, et il les regardait, et il les couvait de la pensée, et il semblait leur dire : Allez mourir, mes amis, j'en ai besoin.
Il y avait au régiment du roi un grenadier qui avait gagné une chaîne de montre au pillage. La montre avait passé ailleurs par droit de conquête. Néanmoins le grenadier étalait avec orgueil la chaîne d'or à la ceinture de sa culotte. Une balle de fusil remplaçait l'heure absente dans son gousset. Frédéric avait appris du colonel le profond néant de cette
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coquetterie de troupier, et, pour mettre sa vanité à répreuve, il lui dit en passant :
— Grenadier, nous avons, à ce qu'il paraît, Tesprit d'économie, pour avoir acheté un pareil joyau sur notre paye.
Puis, tirant sa montre, il ajouta :
— Ma montre marque sept heures : dis-moi quelle heure marque la tienne, que je voie si nous marchons d'accord.
Le grenadier exhuma de sa cachette la balle de fusil.
— Ma montre, dit-il, ne marque ni sept heures ni huit heures, mais elle me dit à chaque instant que je dois mourir pour Votre Majesté.
— Tu as bien parlé, reprit Frédéric.
Et il glissa sa montre dans la main du grenadier.
— Tu sauras du moins à quelle heure nous aurons battu l'ennemi.
A la fin de la revue, il aperçut une femme en tête d'un bataillon. Il aborda rudement cette beauté de caserne, et l'apostrophant par les derniers noms du vocabulaire :
— A qui appartiens-tu ?
Elle regarda fièrement le roi, et, le poing sur la hanche :
— A vous, sire.
— A moi ! gueuse, me prends-tu pour un tambour ?
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— A vous-même, avec votre permission.
— Comment cela?
— Je fais partie du régiment.
— En quelle qualité ?
— De vivandière.
— Dans ce cas, retourne aux bagages.
— Pardon, sire ! je sais aller au feu, moi aussi.
— Pourquoi faire, mon enfant ?
— Pour distribuer la goutte, et au besoin donner Texemple.
— Et si en chemin tu attrapes une éclaboussure...
— Eh bien î je crierai : Vive le roi!
— Décidément, reprit Frédéric, je crois que je pourrai faire la conquête du monde comme César, car je vois qu'hommes et femmes, tout le monde ici a la tête montée à la romaine.
A un pas de là, il rencontra un conscrit assez empêtré de son fusil. Le malheureux, raide comme une momie, portait son arme dérangée de la perpendiculaire et inclinée au couchant.
— L'arme droite! dit Frédéric.
A cette brusque interpellation, le conscrit sentit passer dans chaque fibre de son corps la commotion d'un coup de tonnerre, et, dans le trouble de sa pensée, imprima à son fusil un mouvement en sens inverse.
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— Colonel, reprit Frédéric, renvoyez ce godelureau à l'école de peloton.
L'honneur du corps était compromis; le colonel mordit sa moustache de colère.
— Tiens, drôle ! dit-il d'une voix étouffée au soldat.
Et il lui lança le pommeau de sa canne en pleine figure. Le patient poussa le rugissement sourd du bœuf à Tabattoir. Le coup lui avait crevé un œil ; le sang jaillissait du fond de l'orbite.
Le colonel tira froidement de sa poche un petit écu.
— Voilà, dit-il, pour remettre la vitre cassée. Frédéric mit son cheval au trot et passa. Il avait
trop le respect de la discipline pour protester contre un officier qui avait cassé une vitre, mais qui avait généreusement réparé le dommage. Le régiment gardait le silence. Sur la physionomie farouche de chaque soldat, la schlague semblait avoir écrit de tout temps le mot de résignation.
Après la revue, l'armée défila devant Frédéric; pendant le défilé, le roi avait l'air absorbé, et, inclinant la tête du côté du maréchal Schwerin, il lui dit à l'oreille :
— Vous voyez cette armée, maréchal, eh bien !
franchement, qu'est-ce que vous admirez le plus
en ce moment ^
— La beauté de la tenue et la précision de la manœuvre.
— Bah ! reprit le roi, avec de Fargent et du temps, on parvient toujours aisément à lever une bonne troupe et à la façonner au métier.
— Votre Majesté alors me permettra-t-elle de lui retourner la question ?
— Ce que je vois de plus admirable ici, mon cher cousin, c^est que vous et moi nous y soyons en sûreté. Voilà soixante mille hommes, rangés là devant nous, tous vos ennemis, tous les miens, depuis le premier jusqu^au dernier. Il n"'en est aucun qui ne soit plus fort et mieux armé que vous, que moi, et cependant, lorsqu'ils tiennent notre vie au bout de leur baïonnette, ils tremblent devant nous, et ils ont Tair de mourir pour nous avec plaisir. Vous venez d'entendre tout à l'heure ce grenadier et ensuite cette vivandière. A quelle magie secrète attribuez - vous ce renversement d'idées ?
— A l'obéissance passive.
— Vous avez dit le mot du miracle.
Frédéric rentra au quartier, pour donner le dernier coup de plume à son plan de bataille. Le lendemain, le dé jeté en l'air allait décider de sa destinée.
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