UN ROI COUVERT DE FARINE
Au lever du soleil, la Prusse et TAutriche, à portée de canon Tune de l'autre, échangeaient de temps à autre un boulet, comme pour préluder au massacre et allumer Pinspiration. La Prusse avait la meilleure infanterie de l'Europe; mais, en revanche, l'Autriche possédait la meilleure cavalerie.
Le maréchal de Neuperg déchaîna sur l'armée prussienne, pour son entrée en matière, un ouragan de Pandours et de Varasdins. Le tourbillon culbuta sur son passage la cavalerie de Frédéric et chargea son infanterie à bras raccourci. L'infanterie répondit à cette charge forcenée par un feu roulant comme à la parade. Des files entières de bataillons tombaient sous le sabre des cuirassiers ; les feux de peloton continuaient toujours, et toujours avec la
même précision et la même justesse. L'oreille la plus exercée aurait cherché en vain à distinguer une détonation d'une autre dans l'unisson de l'orchestre. C'était le chef-d'œuvre de l'art du tir sur le champ de bataille.
Cependant, Tarmée prussienne commençait à plier sous le choc de cette tempête de cavalerie; l'aile droite battait en retraite. Frédéric, posté sur un mamelon, jetait de temps à autre un regard au maréchal Schwerin. Le maréchal, recueilli en luimême, bourrait son nez de tabac ; il attendait sans doute le dieu intérieur pour prendre un parti. Frédéric crut devoir enfin l'arracher à sa rêverie et lui demanda conseil.
— Partie perdue, dit-il, n'est-ce pas, mon cousin?
— Pas tout à fait, mais compromise.
Le maréchal reprit sa méditation; mais, un instant après, il retrouva la parole, comme si un oracle avait parlé dans sa pensée.
— Il y aurait peut-être moyen de gagner encore la bataille.
— Dites votre secret.
— C'est un coup désespéré. Si, par malheur, l'ennemi vient à deviner la manœuvre, alors adieu la Silésie ; toute l'armée reste prise comme sous un filet, à commencer par Votre Majesté.
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— J'aime mieux courir Paventure de cette ma-^
nœuvre que de donner Tordre de la retraite.
— Je le comprends; mais, pour exécuter ce mouvement, j'ai besoin de toute ma liberté d'esprit. Si j'ai à sauver à la fois l'armée et la monarchie, c'est trop de moitié, sire, et, je l'avoue humblement, je fléchirai sous le poids de la responsabilité.
— Que faut-il faire pour vous rendre votre liberté de pensée?
— Reprendre de votre personne la route de Breslau.
— Reprendre la route de Breslau ! mais on dira que j'ai fui, mon cousin, et que, pour mon début, j'ai tourné le dos à l'ennemi.
— Peu importe ; si nous perdons la bataille, c'est moi qui l'aurai perdue, et si nous la gagnons, au contraire, qui donc pourrait accuser le vainqueur d'avoir fui devant son propre succès ?
Frédéric délibéra un instant avec lui-même, comme pour prendre conseil de sa fortune.
— Faites, maréchal.
Et, prenant Maupertuis pour toute escorte, le roi de Prusse tourna bride et reprit la route de Breslau.
— Allons philosopher plus loin, mon ami.
A une heure du champ de bataille, le roi tomba dans un parti de cavalerie autrichienne.
— Sauve qui peut! cria-t-il.
Frédéric donna de l'éperon et lança son cheval au galop. Un Pandour, monté sur un barbe de rUkraine, né du vent et du feu, comme dit la légende, suivait Sa Majesté à la piste, le mous* queton sur Tépaule. De temps à autre, Frédéric tournait la tête et laissait souffler son cheval. Le Pandour le suivait toujours et le gagnait de vitesse. Le roi fit volte-face et attendit Tennemi de pied ferme :
— Housard, dit-il, veux-tu faire une bonne action?
Le housard arma son fusil.
— Et en toucher la récompense? reprit Frédéric. Le Pandour examina le tentateur avec attention;
et croyant retrouver sur sa figure le calque vivant d'un portrait du roi de Prusse qu'il avait entrevu à la cheminée d'une auberge d'Allemagne :
— Quelle récompense ? dit-il.
— Une place de lieutenant.
Le housard laissa retomber son mousqueton.
— Tôpe ! dit-il.
— Au revoir ! répliqua Frédéric.
Au cri de sauve qui peut, Maupertuis avait essayé aussi de dévorer l'espace. Mais il montait un cheval hongrois qui avait fait campagne au service de l'Autriche. Le cheval avait compris qu'il était en pays de connaissance, et, par esprit de patrio-
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tisme, il refusa de prendre le galop. Maupertuis abandonna son cheval à son amour pour Marie- Thérèse, et, voyant de toutes parts la campagne balayée par des nuées de coureurs, il prit le parti de monter sur un arbre pour échapper, dans la patrie des singes, au sabre de l'ennemi. Malheureusement, il portait ce jour-là un habit vert-pomme, galonné d'or; l'éclat de son costume le dénonça aux regards des deux batteurs d'estrade.
— Vois-tu cet oiseau? dit l'un d'eux à son camarade.
— Un loriot de calibre, répondit l'autre.
— Fais feu, reprit le premier.
— Non pas, répondit le second ; j'aime mieux le prendre vivant et en tirer pied ou aile sous forme de rançon.
Les deux Pandours sommèrent Maupertuis de descendre de son observatoire, et le débarrassèrent, à la descente, de son habit, de sa culotte, de sa montre et de son chapeau. Mais comme ils étaient, après tout, des hommes civilisés, et même des chrétiens, ils lui laissèrent sa chemise. Dans cet état d'ingénuité, ils le poussèrent devant eux à coups de fouet au quartier du maréchal de Neupert. Le maréchal l'emballa pour Vienne, pour expédier à Marie-Thérèse un astronome pris sur la branche, à défaut d'autre trophée.
Frédéric poussa d'une traite jusqu'au village de Ratibor et passa la nuit dans un moulin. Nuit d'angoisse, nuit d'incertitude; car, pendant que la meule tournait sur sa tête, Frédéric se posait à lui-même, au bruit du tic-tac, cette grave question : Suis-je un fanfaron ou un héros, un Villeroi ou un Turenne? De l'autre côté de l'horizon, le canon avait déjà sans doute résolu le problème, mais Frédéric ignorait la solution. Enfin, le matin, de bonne heure, un courrier frappa à la porte du moulin. C'était un aide de camp du maréchal Schwerin.
— Eh bien ! dit le roi en cherchant à lire sur le visage de l'officier le mot du destin.
— Ah ! sire, quelle canonnade !
— Je l'ai entendue; ensuite?
— Oui, entendue au commencement; mais à la fin, c'était bien autre chose. Pan! pouf! Un coup n'attendait pas l'autre. Jamais, depuis le déluge, la terre n'a entendu un pareil tintamarre.
— Mais enfin qui a gagné la partie?
— La partie ? reprit l'officier, étonné de la question, ah bien oui! Pan, pouf! vous dis-je. J'ai encore l'oreille remplie du bruit d'un million de tonnerres. Il faut avouer que l'artillerie autrichienne était bien servie.
— Au diable ton pan et ton pouf! parle donc ! dis-moi donc si le maréchal a exécuté sa manœuvre!
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— A merveille ! sire ; il a porté son aile gauche à droite et tourné ainsi l'armée ennemie, et, à peine en ligne, Taile gauche a ouvert un feu d'artillerie. Ah! sire, pan, pouf! Je suis sûr que toutes les collines des environs en tremblent encore.
Frédéric saisit Pofficier au collet, et le secouant avec violence :
— Mais la bataille, dis-moi donc qui a gagné la bataille ?
— L'ennemi, d'abord...
Frédéric pâlit.
— Attendez donc, sire; il l'a gagnée jusqu'à midi; mais, à une heure sonnant, l'armée prussienne l'a frotté.
Le roi repoussa l'officier contre la muraille.
— Que ne parlais-tu plus tôt?
Et ï\ lança au ciel un regard de reconnaissance. Définitivemenr, il remplaçait Gustave-Adolphe. Il avait remporté la victoire en fuyant. Sa gloire commençait par une ironie. Il en prit bravement son parti.
— Sire, vous vous êtes couvert de gloire, lui dit un courtisan.
— Dites plutôt de farine, répondit modestement Frédéric.
L'Europe l'appela ce jour-là le coureur de Molwitz. Malgré son étalage de modestie, il sentit l'ai-
guillon de Tépigramme. Il couva au fond du cœur unehaine inextinguible contre le maréchal Schwerin pour avoir accaparé Thonneur de la journée. Lorsqu'un homme ose acquérir de la gloire sans moi, disait Louis XIV, il fait un vol à ma personne. Cest le mot du despotisme. Frédéric avait avant tout Tâme du despote. Il tint dès lors le maréchal Schwerin en état de disgrâce et chercha honnêtement à le punir de la victoire de Molw^itz comme d'une usurpation sur sa propre renommée. A l'affaire de Prague, il le chargea d'enlever de front une redoute inabordable défendue par un marais.
— La position est imprenable, dit le maréchal, mais je puis la tourner.
— Auriez-vous peur? reprit Frédéric avec une expression de mépris.
A ce reproche de lâcheté, le maréchal releva la tête.
— Vous allez voir, sire, comment je sais répondre au soupçon.
Il saisit un drapeau, et, chargeant à la tête de la colonne d'attaque, il tomba frappé d'une balle en pleine poitrine.
Frédéric érigea une statue au vainqueur de Molwitz et rima à sa gloire une pièce de poésie.
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