‹ Un roi philosophe; le grand FrédéricChapitre 18 sur 32 · PLATON CHAMBELLAN · texte numérisé non relu

PLATON CHAMBELLAN

Frédéric avait enrichi la Prusse d'une province de plus; mais, pour avoir plus facilement raison de TAutriche, il avait fait alliance avec la France, et, à l'aide de cette alliance, attiré une armée française au cœur de TAllemagne. Lorsqu'il eut arrondi son royaume, il rompit brusquement l'alliance et fit la paix avec l'Autriche. L'armée française, trahie en quelque sorte sur le champ de bataille, découverte sur son flanc gauche et suspendue dans le vide, opéra une retraite désastreuse sous la conduite du maréchal de Belle-Isle.

Louis XV lui reprocha sa défection.

— Mon frère, répondit-il, entre gens de noire espèce, un traité n'engage que dans la mesure de notre intérêt. Le jour où vous auriez eu intérêt à rompre le traité, vous l'auriez violé le premier.

Le cabinet français insistait. Frédéric répondit par une épigramme.

Le coup était fait; la Silésie était prise. Frédéric pouvait rentrer dans la philosophie. Il eut bien encore quelques escarmouches avec PAutriche, mais seulement pour entretenir sa main. Alors il songea sérieusement à compléter son assortiment de philosophes par l'acquisition de Voltaire ! Il lui écrivait donc coquetterie sur coquetterie pour l'amener à Potsdam.

Voltaire n'osait refuser; il prit le parti de mourir. Il mourait à volonté. Il n^avait plus qu'un souffle, le temps de faire son testament. Il priait Frédéric de lui envoyer une cargaison de pilules authentiques d'un Berlinois du nom de Stahl, lui demandant pardon par la même occasion de la liberté qu'il prenait à son dernier soupir de faire d'un roi son apothicaire.

a Vous daignez vouloir, lui écrit-il, que je sois « assez heureux pour aller vous faire ma cour à «Potsdam. Moi, voyager pendant l'hiver dans « l'état où je suis ! Plût à Dieu ! Mais mon cœur et c( mon corps ne sont pas de la même espèce. Et « puis, sire, pourrez-vous me souffrir ? J'ai eu une « maladie qui m'a rendu sourd d'une oreille ; les « eaux de Plombières m'ont laissé languissant.

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<c Voilà un plaisant cadavre à transporter à Potsdam a et à passer à travers vos gardes. Je vais me tapir a au coin du feu. Le roi mon maître a la bonté de a me dispenser de tout service. Si je me raccommode « un peu cet hiver, il serait bien doux de venir me (( mettre à vos pieds dans le commencement de Tété. « Ce serait pour moi un rajeunissement; mais puisce je Pespérer ? »

Frédéric n'était pas homme à laisser la phrase suspendue sur un point d'interrogation. Il envoya au poëte mourant une livre de pilules de Stahl garanties fabriquées à Berlin.

« Vous êtes comme l'éléphant blanc, lui dit-il, « pour lequel le roi de Perse et l'empereur du « Mogol se font la guerre, et dont ils augmentent « leurs titres quand ils sont assez heureux pour le a posséder. Adieu ! Si vous venez ici, vous verrez à « la tête des miens : Frédéric, par la grâce de a DieUy roi de Prusse, électeur de Brandebourg, a possesseur de Voltaire, Y tntz donc, je vous en « prie; on fait aller le corps comme l'on veut; « lorsque l'âme dit : Marche ! il obéit. »

Voltaire continuau poliment de mourir par correspondance. Le roi de Prusse ne croyait guère à

une agonie escortée de tant de gaieté. Il accusait le poëte de vouloir trépasser une fois par semaine, parce qu'il avait la certitude, après sa mort, de prendre place au Panthéon. Quand on a, comme vous, lui écrivait-il, son apothéose en poche, on peut bien ajourner pour un ami Pheure de sa divinité.

« Je ferai mille lieues, lui répondit Voltaire, pour « vous faire ma cour; après cela, je mourrai con- « tent et je pourrai bien me faire enterrer dans « votre église catholique. Un Anglais fit mettre sur « son tombeau : « Ci-gît l'ami du chevalier Sidney. » a Je ferai mettre sur le mien : a Ci-gît Tadmira- « teur de Frédéric. »

Frédéric tenait cette fois Pinsaisissable Protée. Voltaire avait engagé sa parole : il devait honorablement aller chercher un tombeau dans Péglise catholique de Berlin.

Mais, au lieu de partir pour Berlin, Voltaire continuait de mourir à Paris.

Frédéric désespéra d'amener à composition cette Philis incorrigible, qui amorçait toujours son poursuivant et le laissait toujours à l'état d'espérance. Il tenta de piquer le poëte au jeu, affecta de faire l'éloge de Crébillon, et, comparant d^ Arnaud

Platon chambellan 2o3

à Voltaire, il dit, dans une pièce de vers : D* Arnaud à on aurore et Voltaire à son couchant,

A la lecture de cette épigramme. Voltaire bondit :

— D'Arnaud à son aurore ? dit-il avec indignation, et moi à mon couchant ? Je veux partir aujourd'hui même pour Berlin et montrer à ce Sicambre que je suis un esprit en plein midi.

Il allait donner Tordre d'atteler sa chaise de poste ; mais il pensa qu'en bonne justice le roi de Prusse devait payer le voyage. Il lui demanda un léger à-compte de quatre mille écus pour frais d'étape, et une demi-aune de ruban noir pour passeport. Cette demi-aune de ruban noir représentait la croix du Mérite, cette fausse monnaie destinée, de l'avis de Frédéric, à payer la vanité du talent.

Le roi de Prusse envoya au poè'te une lettre de change de quatre mille écus ; mais, quant à la demiaune de ruban noir, elle resta un cas réservé ; article à revoir à Berlin. Voltaire répondit à Frédéric :

a La vieille Danaé, inondée de la pluie d'or de « Jupiter, ira retrouver son dieu au mois de juil- « let. »

La vieille Danaé partit effectivement au mois

de juillet. La Prusse avait enfin dévalisé la France de son génie.

Avant de mettre pied à terre à Berlin, Voltaire songea, du premier abord, à prendre ses précautions avec un roi naturellement enclin à rompre ses alliances. Il négocia avec lui de puissance à puissance, et conclut un traité en forme, dûment signé et contre-signe.

Par ce traité de garantie mutuelle, le roi de Prusse assurait à Voltaire :

Premièrement, la demi-aune de ruban ;

Secondement, la clef de chambellan, avec le traitement attaché au brevet ;

Troisièmement, un logement au second étage du palais ;

Quatrièmement , un carrosse de Técurie de Sa Majesté ;

Cinquièmement, une table de six couverts ;

Sixièmement, le bois de chauffage à discrétion ;

Septièmement, un paquet de bougies par semaine ;

Huitièmement, une pacotille mensuelle d'épicerie, café, thé, sucre, chocolat, etc.

A ces conditions. Voltaire consentait à faire élection de domicile à Potsdam, à souper avec le roi à toute réquisition, à dire le mot pour rire au dessert,

Platon chambellan 2o5

et à nettoyer la prose et la poésie de son amphi* tryon.

— Je lui ferai avaler jusqu^à la dernière goutte la lie de son avarice, dit Frédéric après ce traité. Quand on a pressé Torange, on jette Técorce.

Le roi de Prusse tint parole.

PeLLETAN. 12

2o6 Un roi philosophe

xxm

LA MATINÉE d'uN ROI

Frédéric avait invité le ban et Tarrière-ban de la philosophie à sa solde, ainsi que de la religion protestante et catholique, la première représentée par le pasteur Formey, la seconde par Tabbé Bastiani.

Ce jour-là, le monarque avait fait son métier en conscience, ou plutôt ses trois ou quatre métiers, car il avait dans son sac autant de talents que sa pendule avait d'heures sur le cadran.

A cinq heures du matin, son valet de chambre avait tiré le rideau de Talcôve et crié :

— Debout, sire !

Sire dormait profondément.

— Debout ! répéta le valet.

Sa Majesté dormait toujours.

Le valet cria une troisième fois, et une troi-

La matinée d'un roi 207

sième fois encore un soufHe intermittent cQOçuBclè rhythme du sommeil répondit à son appel. ' * "

L'impitoyable réveille-matin alla tremper une serviette dans une cuvette remplie d'eau, et la placardant toute ruisselante sur la figure de FEpiménide royal :

— Régnez donc, sire.

A cette dernière interpellation par voie de fait, une montagne de coussins sauta de droite et de gauche, comme la crête d'une redoute au moment de l'explosion d'une mine, car, de temps immémorial, Frédéric dormait enseveli sous un monceau d'oreillers pour réchauffer sa goutte au bain-marie et l'écouler de nuit dans des flots de transpiration. La tête du roi, encore lourde de sommeil, émergea lentement du chaos et parut à la lumière.

— Régnons! dit- il en étouffant à moitié un bâillement.

Il enfonça courageusement la jambe gauche dans une botte à l'écuyère, la jambe droite dans une autre botte. Il avait tellement contracté à la manœuvre l'esprit de méthode, que jamais il ne partit du pied droit, même au saut du lit, dans le vague crépuscule du réveil. Il passa ensuite un uniforme troué sur une chemise déchirée, exécuta pour la forme une ablution sommaire et livra sa joue au barbier.

Ce barbier était un nouveau frater à son coup

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d'essai avec une barbe monarchique; il y allait timidement la première fois, avec la discrétion d'un homme qui tenait sous le fil de son rasoir cette face olympienne, mappemonde vivante, ombragée d'une perruque.

— Tu trembles, lui dit le patient.

— Pas plus que si je rasais un garçon d'écurie.

Et, en effet, la main de l'artiste, piquée d'amourpropre, prit le galop et courut la poste sur l'épiderme de Sa Majesté. A partir de ce moment, le menton de Frédéric put passer sans flatterie pour le menton le plus vite expédié de la chrétienté.

Il faut admirer le despotisme de confiance; il vaut mieux croire à l'apothéose du despote sur parole que d'aller discuter de trop près le mérite de l'idole; mais il est difficile de comprendre qu'un dieu de chair soumît son visage à la savonnette. Il y a là une diminution de sa divinité. Comment vous figurer avec un respect convenable le visage d'un maître du monde, renversé sur un dossier de chaise, les pommettes écumantes de savon, le bout du nez délicatement tenu entre le pouce et l'index de l'opérateur et la narine tournée en forme d'entonnoir du côté du plafond ? C'est à en devenir athée au dogme de la monarchie.

A six heures, Frédéric, botté, éperonné, rasé de frais et poudré à neuf d'un doigt d'amidon.

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procédait au dépouillement de sa correspondance.

Une espèce d'estafier, nommé secrétaire d'Etat, lui apporta, dans une corbeille, le courrier du matin. Le roi attaqua cette montagne de paperasses officielles, lettre par lettre, dépêche par dépêche. Il levait lui-même l'enveloppe après avoir préalablement examiné la cire à la loupe, pour constater la virginité du cachet. Ensuite il lisait, annotait, cornait, déchirait ou jetait au feu ce fatras épistolaire de la main de- deux classes de correspondants, les mendiants et les espions : mendiants titrés, généraux, maréchaux, ducs, princes, margraves, et, il faut bien le dire aussi, espions de bonne compagnie. Les moindres étaient ambassadeurs, chargés d'affaires, résidents, plénipotentiaires, dames ou demoiselles d'honneur. Frédéric traitait lestement les uns et les autres, mais plus lestement encore les mendiants par raison d'économie. Il griffonnait volontiers une bouffonnerie en marge de leur pétition.

Un commis de finance ruiné à son service lui adressait une demande d'indemnité.

— Je l'avais mis au râtelier, répondit le roi en tête de la supplique, il n'avait qu'à tirer le foin; néant à la requête.

Un jour, il reçut un billet ainsi libellé sur papier

brouillard :

2IO Un roi philosophe

tt Comme il n'a pas mieux réussi cette année, il « faut bien que vous le receviez tel que je l'avons. « Moi et mon mari j'avons cherché le meilleur et je a les avons empaquetés dans de la paille tant bien (( que j'avons pu. Mangez-les en bonne santé. »

Un panier de pommes reinettes accompagnait cette singulière missive, signée Suzanne Thesen et terminée par la confidence cnpost-scriptum d'une dette de cent vingt écus, dix gros et six fenins.

Frédéric remercia courrier par courrier Suzanne Thesen de sa bourriche de pommes reinettes et paya des deniers de sa chatouille la dette de cent vingt écus, dix gros et six fenins, mais avec recommandation expresse à Suzanne Thesen de ménager une autre fois le lard dans sa marmite.

A six heures, il sentit l'inspiration poétique monter à son cerveau, et il rima d'une haleine une satire en vers de huit syllabes contre le docteur Coccenîus, sous la rubrique suivante : Pour avoir Jailli tuer un goutteux à force de le faire suer. Or, le goutteux était le poè'te lui-même, et la satire une revanche de sa royale personne, régulièrement étouffée à l'étuvée par ordonnance de son médecin. La versification en était médiocre et l'épigramme à l'avenant. Frédéric remerciait Esculape de l'avoir changé en eau courante et soustrait par cette métamorphose

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à la tyrannie de la médecine. La pièce terminée, il envoya chercher le docteur pour lui servir la primeur de répigramme.

— Combien avez-vous tué de gens ? lui dit-il ensuite.

— Moins que vous, sire, répondit Coccenius.

A sept heures, Frédéric avait pris sur le pouce une tasse de chocolat et jeté par-dessus un verre d'eau pour précipiter la digestion. Le vin, disait-il, mettait sa goutte en campagne et lui donnait un avant-goût de l'estrapade. Il attribuait au cru du Rhin les crampes du roi Guillaume, et à ces crampes son insatiable démangeaison de bastonnade. Or, pour tenir son âme en paix et sa main en repos, il avait, en langue classique du temps, disgracié Bacchus.

A huit heures, un page lui avait apporté le billet suivant de Voltaire :

— Les Autrichiens pourraient bien vouloir reprendre la Silésie.

Frédéric saisit une plume, et, fredonnant un air de pont neuf, il écrivit au bas du billet :

— Ils seront reçus, biribi, à la façon de Barbarie, mon ami.

Et il renvoya le page à Voltaire.

Un instant après, le page redescendit avec cette réponse :

— Mais si vous avez fait violence une première fois à la Silésie, elle pourrait cette fois y mettre plus de façon.

— Allez, mon ami. La Silésie est une Lucrèce de bonne composition; elle aime à être traitée à la housarde. Un brigand arrêta un soir la princesse de Conti dans la forêt de Bondy. Savez-vous ce que fit la princesse ?

Le page disparut de nouveau avec ce point d'interrogation par l'escalier dérobé, et reparut en un tour de main avec la réponse de Voltaire.

— La princesse cria : Au voleur!

— En qualité d'historiogrtiphe du royaume, répondit Frédéric, vous devriez mieux connaître rhistoire. La princesse avait trop d'esprit pour crier : Au voleur ! Elle passa son bras sur Pépaule du bandit et lui murmura tendrement à roreille :

— Mon cher brigand !

La Silésie aussi, mon ami, m'appelle son cher brigand; vous pouvez compter sur sa résignation.

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LA JOURNÉE d'un ROI

A neuf heures, Frédéric entonnait un air de flûte et courait de chambre en chambre, l'instrument sur la lèvre, comme un Sylvain à la recherche d'une dryade.

Sa dryade était la solution de quelque problème de politique et de diplomatie ; car, tout en circulant de porte en porte et en jetant d'un doigt distrait une sonate aux échos du palais, il méditait un nouveau projet de dessèchement ou un plan de campagne. Sa flûte l'inspirait, l'exaltait, le conseillait, le dirigeait à chaque pas et pour chaque coup de tête de son ambition; c'est la flûte en main qu'il régnait véritablement, c'est sur la clef de sa flûte qu'il trouvait le secret de son génie, c'est du tuyau de sa flûte que la guerre sortait à l'improviste, c'est au

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son de sa flûte, enfin, que TEurope mourait en mesure en la majeur ou en si bémol.

Le chambellan virtuose égaré dans un corridor entendait une ariette à la cantonnade et admirait le doigté de Sa Majesté. Cette ariette, avec son rire folâtre, était en réalité quelque chose comme la campagne de Silésie; il entendait ensuite un menuet, et ce menuet était le partage de la Pologne.

A dix heures, Frédéric avait donné audience à l'ambassadeur anglais. L'Angleterre cherchait en ce moment à détacher la Prusse de la France, et, pour rallier Frédéric à sa politique, elle employait Péloqucnce britannique par excellence, la promesse d'un subside. Le subside miroitait aux regards du roi, mais l'Angleterre venait de perdre la bataille de Fontenoy.

— Mon pauvre Mitchel, dit le roi au résident anglais, vous avez mal débuté en Flandre. Vous avez fait une déplorable campagne.

— Nous espérons, avec l'aide de Dieu, en faire une meilleure l'année prochaine.

— Avec l'aide de Dieu ! Monsieur, je ne vous connaissais pas cet allié-là.

— C'est cependant celui qui nous coûte le moins cher.

— Aussi vous en donne-t-il pour votre argent.

A onze heures, il avait surpris un page en flagrant

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délit de maraude. Le maraudeur, saisissant au vol le moment précis où le roi écrivait à son bureau, avait imprimé en douceur un quart de conversion au couvercle d'une tabatière oubliée sur une console et insinué le bout du doigt dans la poudre réservée au nez de Sa Majesté. Le roi avait aperçu la manœuvre dans une glace, et, tournant brusquement la tête :

— Comment trouves-tu ce tabac ?

Le coupable paya d'effronterie :

— Excellent.

— Dans ce cas, mon garçon, garde la tabatière. Elle est trop petite pour deux, et tâche désormais de tenir ton nez dans la limite du chacun chez soi, du chacun pour soi, car, si tu le risquais une autre fois en lieu défendu, tu pourrais subir la peine de la pichenette.

A midi, il avait procédé à l'interrogatoire d'un savant nommé Lambert, expédié de Suisse par le coche pour figurer à l'Académie de Berlin.

— Vous savez la géométrie?

— Oui, sire.

— Qui vous l'a enseignée?

— Moi-même.

— Vous êtes donc un second Pascal ?

— Vous l'avez dit.

— Que savez- vous ensuite ?

— Tout.

— Et le reste ?

— Le reste aussi.

— Comme Pic de La Mirandole?

— Mieux encore.

— Alors je ne vois d'autre parti à prendre, avec votre génie universel, que de vous relier en veau et de vous mettre en vente à la place du Dictionnaire de V Encyclopédie,

Lambert semblait rêver profondément, et tout à coup, comme soulevé par un choc électrique, il tira son épée.

Le roi, effarouché du mouvement et convaincu que Pic de La Mirandole avait un coup de marteau, dégaina aussi de son côté pour mettre sa poitrine à Tabri d'un accès de folie.

— Silence! dit Lambert; je le tiens enfin.

Et il marcha la pointe en avant sur une glace placée en face de lui, puis recula, puis avança, et, tout en reculant et en avançant, il murmurait à voix basse une parole de grimoire ; on eût dit qu'il cherchait à percer le cœur de son propre fantôme et chuchotait pour le succès de l'entreprise une formule de conjuration.

— Qui diable tenez-vous? dit le roi, impatienté de cet acte prolongé de délire.

— Mon problème de réfraction.

La journée d*un roi 217

Frédéric eut envie d'envoyer Lambert à Bedlam ; mais, toute réflexion faite, il Tenvoya à TAcadémie.

A une heure, il avait songé à son dîner et rédigé de sa main la carte du menu. Voici la copie conforme de cette carte, écrite en français avec Torthographe allemande : Premièrement , soupe au saissijis; secondement, ailles de perdros glacées aux cardons en petit poix; troisièmement, petit pâtés à la romaine; quatrièmement, des alloëtes ; cin^ quièmement, des clops de veau à V anglaise,

A deux heures, il avait signé Tordre de pendre un curé. Ce prêtre tenait une paroisse sur la frontière de Silésie. Pendant la dernière campagne, le colonel Fouqué avait posté une sentinelle à la porte du presbytère. Le curé, exaspéré d'entendre crier toute la nuit : Qui vive! au préjudice de son repos, résolut d'escamoter la sentinelle.

Militairement parlant, l'opération offrait quelque difficulté, car il n'avait que son bréviaire à mettre en ligne, et la sentinelle. jouissait d'un fusil bourré d'une cartouche. Pour rétablir en sa faveur les chances du combat, il eut l'inspiration de planter une paire de cornes sur sa tête, de jeter une peau de bouc sur ses épaules, de prendre une fourche et d'aborder le factionnaire en criant : Je suis le diable !

Malheureusement, le factionnaire avait dans la Judiciaire une bouffée de l'esprit fort qui soufflait Pelletan . 1 3

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en ce moment sur le siècle; et, en vrai grenadier philosophe au-dessus de la crainte de Tenfer, il appréhenda le diable au collet et le conduisit au corps de garde. Le colonel Fouqué ordonna une perquisition au domicile de Satan.

Satan entretenait une correspondance avec l'Autriche. Il passa devant un conseil de guerre qui le condamna à la potence. Cependant, comme la hart au cou d'un curé méritait réflexion, le colonel en référa à Frédéric. Frédéric répondit courrier par courrier : .

— Bon à pendre.

Et il signa.

A trois heures, il dîna de bon appétit et sonna fetisuite son cocher. Ce cocher était le plus magnifique bloc de chair en long et en large qui ait jamais pesé sur le siège d'un carrosse.

— Quelle taille as-tu ? dit le roi au colosse.

— Sept pieds, sire.

— As-tu de l'esprit ?

— Quelquefois.

— Diable ! ceci est un inconvénient. Cependant tu m'as versé un jour dans un fossé*

— Que voulez-vous, sire, chacun dans le monde peut perdre sa bataille!

— Soit, mais fais-moi le plaisir désormais de manquer tout à fait d'esprit.

La journée d'un roi 219

— Oseraîs-je demander à Votre Majesté le motif de cette défense ?

— Je veux te nommer ambassadeur à Pétersbourg.

— Ambassadeur, moi !

Et le cocher recula d'un pas, comme s'il avait marché sur un serpent.

— Ouï, tu plairas à l'impératrice.

— Votre Majesté plaisante.

— Tu lui plairas, te dis-je, et elle fera de toi un duc de Courlande.

A quatre heures, il mit la tête à la fenêtre. La foule stationnait devant le portail de l'église. Frédéric appela l'officier de service.

— Allez voir ce que fait cette cohue.

L'officier descendit sur la place de Potsdam.

— Sire, dit-il au retour de sa mission, cette canaille lit un placard contre Votre Majesté.

Frédéric tira sa longue-vue, et après avoir constaté par lui-même l'exactitude du rapport :

— C'est bien, dit-il en refermant d'un coup de paume la lunette dans son étui. Vous allez prendre au corps de garde quatre hommes de bonne volonté.

— Je ferai charger les fusils?

— Vous laisserez les fusils au râtelier.

— Je comprends. Votre Majesté préfère le bâton.

— Pas plus le bâton que le mousquet. Vous pas-

serez à travers la foule à la tête de votre escouade, et vous mettrez ce placard plus bas, pour qu'on puisse le lire commodément.

L'officier restait pétrifié sur place, de la chute inattendue de cette péroraison.

— Savez-vous, reprit le roi, pourquoi la poudre fait explosion dans la bombe, tandis qu'à Tair libre elle fait à peine une flambée?

— Le dernier enfant de troupe pourrait vous répondre : Parce qu'elle est renfermée.

— Eh bien ! il en est de même de la haine ; elle n'est dangereuse qu'autant qu'elle est concentrée dans l'âme d'une nation. Laissons-la évaporer en plein vent, et elle fera moins d'effet qu'une fusée.

Alors Frédéric parut remarquer pour la première fois que l'officier avait une balafre profilée en diagonale sur la figure.

— A quel cabaret, dit-il, avez-vous attrapé cette

estafilade ?

— Au passage de l'Elbe, où Votre Majesté paya l'écot.

Frédéric avait, en effet, ce jour-là subi un échec.

— Eh bien ! puisque vous étiez au passage de l'Elbe, vous devez savoir qui a montré le plus de cœur à cette journée.

— Votre Majesté.

— Non.

La journée d*un roi 221

— Alors votre serviteur, sans vanité.

— Vous vous trompez encore. Cesi un fifre que j'ai bien trouvé vingt fois sous le pied de mon cheval. Depuis la première jusqu'à la dernière minute du combat, il n'a cessé de souffler dans son turlututu. Une balle lui traversa la poitrine, et il rendait son âme à Dieu que le turlututu allait encore. Donnez une épaulette de maréchal à ce drôle, et l'histoire compterait un héros de plus.

A cinq heures, Frédéric avait fait l'inspection de son régiment et envoyé un capitaine au cachot pour un bouton de guêtre ajusté de travers.

A six heures, il avait pris un volume de Platon et avait dormi au second feuillet.

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