LE CHEVAL NORMAND
Les officiers, parfaitement résolus à soutenir la gageure contre l'étranger, passèrent dans la salle voisine et trouvèrent le mystérieux comte allemand convenablement adossé à la cheminée et occupé à essuyer avec son parement d'habit la poussière d'une flûte d'ébène enchâssée dans un étui de velours. *^ ^; A la vue de Tinstrument de musique, le cheva- ^ . lier Bréhant poussa le coude de Fabert et lui dit à voix basse :
— Je commence à croiro que j'avais raison. Voici
un petit musicien qui pourrait bien foire, avant la
•'■^ -":fin de la soirée, un voyage par la. fenêtre.
''v:V..' Le petit musicien posa Tétui de velours sur la
cheminée et salua les officiers avec une expression
de dignité à la fois et de courtoisie.
■' ' — Messieurs, dit-il, en mettant le pied sur le sol
■ iiiifcm m. ■■!■ iiV V fc > X JS .
LetçhefnJ normand j^ ,/4 i3 ^
2^ -ji' *■ ^ «il' «1 m • St j i^ % l it » * < *■ >
français, j'éprouve le besoin d'horiorjat «O votte personne la bravoure de la nation. Pour un painell •-" motif, on peut, entre gens d'esprit, passer par-de§su^." / '/ . les formalités de l'étiquette et abréger les échanges ^ de cartel. Je vous présente mon ami le comte Alga- V; rotti et mon autre ami le baron Césarion. Veuille^ ■ » i^ prendre place, je vais vous donner l'exemple; CÉto; * , nel Fabert, mettez-vous à ma droite, et vo^én ,- ;m face, colonel Bréhant. 4"*
A peine était-il assis, qu'un jeune garçon de bonne * ' mine vint monter la ça«ite^ l'épée au côté, derrière le dosskr du faXiteuil . * ...• '"
Après le potage, le seigneur allemand prit un verre de vin de Hongrie.
— Messieurs, dit-il, à la santé du premier monarque de l'Europe !
Puis, faisant du regard le tour de la table :
— Et de sa brillante noblesse ! ^Jk.
Le chevalier Bréhant remplit aussitôt son verre *
d'un jet mousseux de Sillery :
— Coup pour coup, comçër«t.:|QW; le champ de bataille. A votre soit^ei^ifif ''•^"^^'^
— Mon souveraia, i?époQJÔfâp^;.çomte, je n'en ai f T. pas. Dieu merci ! * • •"
— Dieu merci ! monsieur le comte, ce mpt flaire
la potence. Seriez- vous républicain par hasard? ' 4
— Pas précisément. Mais, à l'exception de votre
.-^•*- -jÉ . --^ -■ -;.
maître, je ne vois pas un seul monarque en Europe dont je voulusse porter la cocarde.
— Et à l'exception du roi d'Espagne, reprît le chevalier Bréhant, car, lorsqu'on a conquis son trône comme lui à la pointe de Tépée, on a encore le droit de compter.
— Un jour, répliqua l'inconnu, le fou de Jacques I*"^ s'assit sur le trône d'Angleterre. — Que fais-tu là , coquin ? — Je règne , dit-il fièrement. Philippe V règne comme ce bouffon. Il ne demande au Ciel, pour faire sa partie de droit divin, qu'une femme et un prie-Dieu : une femme pour la battre, et un prie-Dieu pour demander pardon au Seigneur de l'avoir battue. Le chanteur Farinelli gouverne l'Espagne, et Philippe signe :yo el Re.
— Eh bien ! puisque nous ne pouvons vous rendre votre politesse sur la tête d'aucun souverain vivant, buvons à quelque souverain mort, digne de vous avoir eu à son service : à Charles XII, par exemple, au héros de Bender, au premier homme de guerre du dix-huitième siècle!
— Attendez d'abord que le siècle ait brûlé sa dernière cartouche. Je reconnais sans doute à Charles XII le talent nécessaire pour faire un excellent officier d'avant-garde; mais, pour faire un grand capitaine, doucement, messieurs, il faut le diable au corps, c'est-à-dire du génie. Or, le successeur de
Le cheval normand i5
Gustave, véritable don Quichotte en moustaches rousses, n'avait pas une étincelle de feu sacré. Il guerroyait au hasard, par coups de boutoir, comme îl gouvernait en envoyant sa botte au Sénat. Conquérant sans idée de conquête, vainqueur sans tirer parti de sa victoire, souverain toujours en campagne uniquement pour mettre un peu plus d'intervalle entre son armée et son royaume ; jusqu'à oe qu'enfin, de bataille en bataille, il allât engloutir sa gloire dans un marais de l'Ukraine.
— Passons à un autre, reprit le colonel. A la santé de Pierre le Grand, le triomphateur de la Suède et le civilisateur de la Russie !
— Civilisateur, monsieur le colonel, oui, sans doute, mais sous bénéfice d'inventaire. Car ce Tartare à moitié décrassé de sa barbarie entendait encore singulièrement la civilisation. Lorsqu'il visita pour la première fois le roi de Prusse à Berlin, voici le discours qu'il tint au débotté : — Mon frère, je voyage pour mon instruction, et, comme j'ai à rattraper le temps perdu, je vais vite en besogne ; je vous prie donc de me montrer aujourd'hui même comment on exécute ici certaine opération toujours accomplie de travers dans mon royaume. — Parlez, sire, vous faites trop d'honneur à la Prusse en pensant qu'elle puisse avoir quelque chose à vous apprendre. Pierre le Grand
ouvrit la fenêtre du palais, et montrant du doigt la place couverte par la multitude : -r- Faites-moi le plaisir de planter là une potence. — Une potence, volontiers; mais pourquoi une potence? Est-ce pour embellir la perspective ? Le tsar haussa les épaules. — Pour pendre le premîer garnement venu. — Sire, je vais d'abord demander à mon chancelier si, par hasard, ma cour de justice a condamné à mort quelque coureur de grand chemin. — Comment, mon frère, vous avez besoin d'une semblable formalité pour accrocher à un morceau de bois un sujet prussien ! Permettez-moi alors de vous prêter un de mes moujicks pour cette expérience. En voilà une collection assez complète. Choisissez, prenez celui-ci ou celui-là; mon barbier, si vous voulez ; mon secrétaire, n'importe; je vous en fais cadeau. — Sire, la loi protège Tétran* ger aussi bien que le citoyen sur le territoire de Brandebourg.. — Allons, mon frère, je vois avec peine que vous manquez au premier devoir de la royauté ; vous gâtez le métier.
Le soir même, Pierre le Grand partit de Berlin, Tâme pleine de mépris pour un monarque destitué par la loi du droit sacré de pendre à volonté.
— Eh bien ! alors, reprit le colonel Bréhant, à défaut de héros, je trinque au défunt roi de Pologne, comme au meilleur buveur de la chrétienté.
Le cheval normand 17
— Le meilleur, non; vous oubliez l'ambassadeur Grumkow. Le roi Auguste avait notablement perfectionné la science de la diplomatie. En toute chose, il partait de ce principe : In vino veritas. Il avait une tête à Tépreuve, et il abusait de sa supériorité. Lorsqu^il craignait quelque botte secrète de la part d'un royaume voisin, il invitait à souper l'ambassadeur de l'Etat suspect, et il le forçait de trinquer, jusqu'à ce que de rasade en rasade il lui eût arraché son secret. L'ambassadeur de Prusse, baron Grumkow, connaissait la tactique du roi de Pologne, et, pour la retourner contre le tacticien, il agu^rit tellement, à force d'exercice, sa cervelle poméranienne à la vapeur du vin du Rhin, qu'il aurait vidé la tonne d'Heidelberg sans perdre le fil de la parole. La Prusse armait en ce moment; depuis longtemps, la Pologne avait armé. La Prusse voulait savoir pourquoi la Pologne avait armé, et la Pologne de son côté voulait savoir pourquoi la Prusse garnissait sa frontière. Voilà le problème que le roi Auguste et l'ambassadeur GrumkoW!
avaient à décider en tête-à-tête, un soir, à souper. L'artillerie du palais tirait de cinq en cinq minutes. A chaque volée, le roi de Pologne vidait son verre, grand comme une pinte, et l'ambassadeur devait lui faire raison de la même quantité. Au dixième coup de canon, Auguste examina Grumkow et
i8 Un roi philosophe
Grumkow étudia Auguste; Auguste pas plus que Grumkow, et Grumkow pas plus qu^Auguste ne trahissaient la moindre émotion. Le canon tonnait toujours, et la Prusse n'avait encore fait aucune confidence à la Pologne; mais, à la vingtième volée, Auguste poussa un soupir et roula sous la nappe. Son rival vida religieusement son dernier verre pour rester dans la lettre du traité et tomba à son tour sur le parquet. Le roi de Pologne était mort et Grumkow mourant. Il est vrai que le premier pouvait passer dans Pautre monde sans trop de regret ; il laissait après lui quatre cents enfants de je ne sais combien de mères pour proclamer la fécondité de son génie.
— Que diable ! reprit le chevalier Bréhant d'un ton impatient, à force de faire le tour de PEurope, je finirai peut-être par vous rembourser votre santé, dussé-je aller jusqu'au Grand Turc. Je bois donc au salut de l'âme de Guillaume de Prusse, ce roi caporal qui menait son royaume haut la main et envoyait son fils à la potence. Heureusement, la corde a cassé, et son fils règne aujourd'hui. On le dit homme d'esprit, de trop d'esprit même, car il passe sa vie à lire et à écrire. Roi philosophe, roi paresseux. La Prusse dormira sous ce règne-là et laissera dormir le voisin. Qu'en dites-vous, monsieur le comte Dufour?
Le cheval normand 19
Le comte regardait fixement le chevalier comme s'il cherchait à lire au fond de sa pensée. Puis, tournant la tête d'un air dédaigneux, il prit une tabatière au fond de sa poche d'habit, huina à grand bruit avec un mouvement d'humeur une poignée de tabac d'Espagne , et passa la tabatière à son voisin.
— Le roi Guillaume était un grand homme, dit-il avec fermeté, et, quant à son fils, il aura toujours le premier en Europe le pied à l'étrier.
— Vous êtes Prussien ! cria le colonel Bréhant.
— Eh! quand cela serait, colonel, trouveriezvous que j'en mériterais moins votre estime? Mais, dites-moi, vous commandez, je crois, le régiment de Royal-Cravate, êtes-vous content de vos chevaux de Normandie ?
— Enchanté, monsieur le comte; lorsqu'on sait les choisir, ce sont les meilleurs chevaux de l'Europe pour la cavalerie.
— Cependant ils m'ont paru avoir un singulier défaut dans votre dernière campagne contre le prince Eugène.
— Quel défaut, je vous prie ? répondit vivement le colonel , piqué dans son amour-propre de connaisseur.
— C'est qu'ils n'ont jamais voulu avancer en Allemagne.
— Monsieur, j'ai toujours monté un cheval normand pendant la dernière campagne contre le prince Eugène, et Je puis vous assurer que je n'ai vu aucun cheval allemand qui ne tournât bride à mon approche.
— Je ne crois pas plus à la garantie du cheval normand que du cheval gascon, répondit froidement rinconnu.
— Je suis prêt à renouveler l'épreuve quand vous voudrez. Si vous avez l'oreille militaire, vous devez me comprendre.
Le chevalier étendait déjà la main vers un candélabre pour appuyer au besoin son défi d'une démonstration de fait, lorsqu'il crut voir que le colonel Fabert mettait le doigt sur sa bouche pour lui imposer silence. A ce moment la musique du régiment de Beauce envoyait au vent une joyeuse fanfare sous les fenêtres de l'hôtel. Le seigneur allemand fronça le sourcil et prit un air rêveur.
— Qui a commandé cette aubade?
— Moi, répondit le chevalier Bréhant.
— A la bonne heure.
Le comte prêta l'oreille.
— Colonel, vous avez un trombone qui joue faux, envoyez-le-moi demain. Je lui referai son embouchure. Maintenant, veuillez agréer mes
Le cheval normand 2r
excuses. J'ai voulu simplement faire dresser la crête du coq, pour voir si le vieux sang gaulois avait dégénéré, comme on a "l'impertinence de le dire en Allemagne, Désormais, Je pourrai rendre Justice en pleine connaissance de cause à la bravoure du cheval normand^ L'inconnu regarda le colonel Bréhant.
— Et de son cavalier, ajouta-t-il.
Le souper dura toute la nuit, grâce à une discussion de stratégie sur le système de guerre à suivre avec une armée inférieure à l'ennemi. Le comte Dufour soutenait la guerre offensive, et le colonel Bréhant la guerre défensive. Déjà le jour commençait à paraître. Le comte salua la compagnie.
— Je vous donne rendez-vous à l'année prochaine, de l'autre côté du Rhin, pour décider la question.
Le jeune garçon, toujours debout derrière le fauteuil, prit un flambeau pour accompagner son maître.
Et prenant congé de son voisin de droite, le comte lui dit d'un ton marqué de déférence :
— Vous serez exact au rendez-vous, n'est-ce pas^ colonel?
— Je l'espère, sire, répondit Fabert, en accompagnant le mot d'une profonde inclination.
A ce mot de sire, le comte étranger lança au colonel un de ces regards dont certains hommes ont seuls le secret de père en fils et sortit de la salle avec une expression de mécontentement.
Un homme avait osé trahir devant lui le secret de Pincognito.
Le roi Guillaume 23