LA MEILLEURE RELIGION
— Je vais recueillir les opinions, reprit Frédéric. Lamettrie, vous tenez le bout de la table ; à tout seigneur tout honneur. Vous avez assurément le plus à expier ici.
Lamettrie, médecin de profession et philosophe d^occasion, était un petit homme rond et bossu, mais sans le revenant-bon attaché à sa bosse, c^està-dire un excédant d'esprit. Philosophe cynique chassé de Paris pour avoir commis plus d'un tour de gibecière dans l'exercice de son état, il avait joué au martyre et tiré pension de Frédéric.
Sa philosophie consistait à nier, avec l'outrecuidance particulière à l'ignorance, ce que l'homme respecte et doit respecter ici-bas, depuis qu'il â
rompu toute espèce de rapport avec le singe, son Pelletan. 14
voisin de figure. Il n'y avait pour lui ni bien ni mal, ni vice ni vertu. Un crime n'était, au regard de sa morale, qu'un accident de nature, un défaut de conformation, qui ne devait pas plus entraîner de conséquence pour le coupable et tourner à sa honte qu'une verrue sur le nez de Cicéron, ou qu'une protubérance sur le dos de Lamettrie.
Lui parliez-vous de liberté de conscience, il vous répondait invariablement : Qu'est-ce que la conscience, qu'est-ce que la liberté? et il vous sommait d'étaler à la minute votre définition.- Comme on ne porte pas en général une définition toute taillée dans sa poche sur chaque mot du dictionnaire, on pouvait hésiter; Lamettrie triomphait de l'embarras du premier moment, et passant fièrement la main dans son jabot, et renversant la tête en arrière avec la majesté de César au Capitole, il croyait avoir réduit l'interlocuteur à l'impuissance. Avîezvous, au contraire, la simplicité de répondre à la sommation, alors il ergotait à perle de vue sur la formule; il prenait la querelle à un mot pour une réfutation de l'idée.
— Pardon, répliqua-t-il à Frédéric, avant de faire droit à votre demande, j'aurai d'abord besoin...
— D'une définition, n'est-ce pas? reprît Frédéric.
— Oui, claire, précise, pertinente, concluante...
La meilleure religion 243
— Définissez vous-même la religion, dirai-je à mon tour, comme vous voudrez, mais répondez. Je vous ai donné la parole.
— Je la repasse à mon voisin.
— Pourquoi ?
— Parce que c'est aujourd'hui vendredi et que parler de religion ce jour-là porte malheur.
— Je prends l'événement sous ma garantie; voulez-vous un sauf-conduit?
— Mais, sire, j'en suis encore à ma première bouteille.
— Quel rapport trouvez-vous entre une bouteille et ma question ?
— C'est que pour y répondre dignement j'ai besoin d'être en fonds de gaieté,
— Répondez toujours, vous n'êtes jamais plus gai que lorsque vous êtes sérieux.
— Vous l'ordonnez?..,
— Vous savez bien qu'ici je n'ordonne pas, je ne fais qu'inviter.
— Eh bien ! la meilleure religion, à mon avis, c'est la tête libre le matin, une poularde à midi, la récidive à souper, l'amitié d'un roi au dessert, et, après cela, bonsoir, je souffle la bougie.
— Cette chienne en pourrait dire autant.
Un coup sec comme un coup de canon suivi d'un long craquement emporta la fin de la phrase.
244 ^^ ^^^ philosophe
Les verres tintèrent sur la table au choc de l'explosion. Les vitres de la porte volèrent en éclats. Les convives entendirent un cri étouffé : Jesu Maria!
Lamettrie venait de sombrer comme la statue du Commandeur.
— Voilà la charge d'athée du roi vacante ! cria Voltaire.
Un éclat de rire accueillit cette saillie.
A ce bruit rassurant, une figure effarée émergea de dessous la table comme du fond de Pabîme.
Lamettrie, foudroyé par la peur, X)sait ressusciter. Il reprit sa place au banquet, et levant le regard au plafond :
— Jupiter, tu te fâches, dit-il, donc tu as tort. Je vous avais averti, sire, que le vendredi portait malheur.
— Passez à votre seconde bouteille, mon ami; vous avez besoin de remettre votre âme en équilibre. A votre tour, Formey. Vous avez étudié la théologie, à Genève, à la vérité. Mais enfin, en votre qualité d'oint du Seigneur qui a pesé le pour et le contre de toute chose, vous devez avoir fini par trouver la véritable voie de aall|L>
— Je l'ai trouvée, en effet.
— Quelle est-elle, monsieur le pasteur, que nous fassions immédiatement notre valise ?
La meilleure religion 245
— Celle-là même que je prêche chaque dimanche à la chapelle du château.
— Un apothicaire peut vendre à tout venant les * drogues de sa boutique sans croire pour cela à l'efficacité de la rhubarbe.
Formey garda le silence.
— Franchement, monsieur le pasteur, lorsque vous avez comparé, dimanche dernier, notre âme à une chrysalide, est-ce que vous ajoutiez foi à votre métaphore ?
— Si Votre Majesté avait assisté au prêche, j'ose espérer qu'elle rendrait hommage à la sincérité de ma conviction.
— Assister à votre prêche ? Dieu m'en préserve ! car vous autres prophètes du Très-Haut, vous traitez les pauvres diables de mon étoffe comme les pierres du chemin. Ainsi, dans votre homélie sur la vie future, vous avez dit que roi mort, que savetier mort, tout cela était exactement la même canaille devant la face du Seigneur au jour du jugement dernier. Or, je vous avoue que j'aime médiocrement à recevoir en pleine église un certificat en règle de canaille pour le jour où je croirai devoir mourir.
— Chrétienne, rire, j'ai ajouté chrétienne ; l'épithète ici corrige l'expression,
— Chrétienne ou non, je vous déclare, monsieur
le pasteur, que si jamais vous interpellez encore de la sorte une chrysalide royale, appelée peut-être un jour — qui sait? la miséricorde du Seigneur est si grande — à devenir, elle aussi, un papillon du pa* radis, je vous traiterai comme j'ai traité mon chancelier Coccei.
Formey gardait encore le silence.
— Mais parlez donc ! Qu'avez-vous à dire pour votre excuse? Dans quel chapitre, dans quel texte de rÉcriture avez-vous lu qu'un roi, pour avoir fait la chose la plus naturelle du monde, c^est-àdire pour avoir passé de vie à trépas, tombe nécessairement du coup au rang de la populace ?
— Sire, je baisse la tête sous le ppids de votre parole. Je vous raconterai seulement, si vous voulez bien, une anecdote du temps de ma jeunesse.
— Racontez, répondit Frédéric ; pendant le récit, ^ pauvre Lamettrie aura peut-être I0 temps de re^ prendre connaissance.
— Un batelier de la Sprée, dit Formey, avait grièvçment offensé le Seigneur. Le consistoire chargé de la police d'Israël le somma de venir tête nue, pieds nus, demander pardon à Dieu et aux hommes, en présence de PEglise assemblée, du scandale qu'il avait donné à la ville de Jérusalem.
— De Berlin, répondit le roi, respectons au moins la géographie.
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^- Quand la ville de Berlin fait acte de piété, elle passe à l'état de nouvelle Sion. Donc le pasteur Beausobre admonesta durement le batelier et promena sans pitié le fer rouge sur son péché. Le malheureux subit sa pénitence avec une évangélique résignation : pas un geste, pas un murmure; seulement il pâlissait et rougissait tour à tour. A la fin de la semonce, il prit son chapeau d'un air tragique et sortit précipitamment de l'église ; il couvait une pensée de vengeance.
A quelque temps de là, le pasteur Beausobre eut un malade à visiter de l'autre côté de la Sprée, et, pour cette traversée, il choisit précisément la barque de l'homme qu'il avait si cruellement marqué au front à la barre du consistoire.
C'était par une soirée d'automne ; le soleil avait mauvaise mine; la Sprée coulait à pleins bords, morne et tachée d'un reflet de sang, avec un lugu-» bre murmure. On eût dit qu'elle roulait un crimo * dans son courant.
Le batelier conduisit le pasteur en silence jus* . qu'au milieu de la rivière, et, lorsque la rive eut disparu des deux côtés dans la brume, il laissa flotter son aviron au fil de l'eau, et debout, la tête au vent, comme l'ange de la vengeance, il mit un pied sur le bord de la barque, un pied sur l'autre, et il lui imprima un violent mouvement de balançoire.
— A mon tour maintenant, dit-il. Il croisa les bras sur sa poitrine.
— Que faites- vous là, malheureux ? cria le pasteur; le bateau va couler.
— C'est mon consistoire à moi, répliqua le batelier.
Et appuyant tantôt sur une jambe, tantôt sur une autre, il accélérait son opération de roulis.
Le pasteur fit sa prière.
Lorsque le bourreau crut avoir suffisamment effrayé sa victime, il reprit son aviron. — Un rendu pour un prêté, dit-il. — Sire, le monde est ainsi fait; aujourd'hui le tour du pasteur, demain la revanche du batelier. J'ai eu mon heure dimanche dans la chapelle de Votre Majesté ; Votre Majesté a la sienne en ce moment. Cette salle est votre consistoire. Vous remboursez mon sermon. Je baisse la tête, et j'accepte l'expiation. J'ai fini l'apologue.
— Mon cher Formey, dit le roi en souriant, je vois qu'il n'y a aucun parti à tirer de Calvin. Je passe à l'abbé Bastiani. Vous avez beaucoup vécu, monsieur l'abbé ; vous avez connu le monde, dit la messe, porté le mousquet, confessé le tiers et le quart, n'est-ce pas?
— Oui, sire, pardon, frère !
— Vous étiez jésuite?
La meilleure religion 249
— J'aurais voulu avoir assez de vertu pour mériter cet honneur.
— De vertu ? vous avez dit de vertu ? Cela suffit; l'abbé, vous êtes jésuite, vous connaissez les secrets du métier, vous pourrez nous sauver mieux que personne, vous pourrez indiquer la voie du salut, la voie large, la voie facile, — il la faut large et facile pour de malheureux piétons comme nous, toujours essoufflés au premier pas, — la voie semée de roses. Allons, parlez, monsieur l'abbé. Donnez-nous la véritable version revue, augmentée, corrigée et adoucie de l'Evangile.
L'abbé Bastiani remplit son verre jusqu'au bord, et le vidant d'un trait :
— La meilleure religion, dit-il de la voix vibrante d'un capitaine de cavalerie à la manœuvre, est la religion figurée quelque part sous la forme que voici.
Et mettant les deux mains en tuile, l'une contre l'autre, il traça dans le vide la figure d'une tiare.
— Par quelle raison?
— Cette religion-là n'a pas besoin de raison; sa . raison est dans sa permanence, sa perpétuité, son ubiquité sur la surface du globe entier. Depuis dixhuit cents ans, la philosophie l'attaque, l'incrédulité l'injurie, et depuis dix-huit cents ans, toujours debout, toujours inébranlable, elle répond aux
35o Un roi philosophe
ennemis conjurés contre elle par un seul mot : J'existe.
— Je vois avec plaisir que vous suivez à la lettre la recommandation du Père Canaye : Point de raison. Vous donnez gaiement congé à la petite sotte de Pascal. C'est là une bonne disposition en matière d'orthodoxie. Aussi, pour vous récompenser de cette obéissance passive à l'Église, la première vertu du croyant, je veux vous nommer à l'évêché de Magdebourg.
— Je vous prends au mot, sire, et, le jour de ma nomination, je vous promets d'écrire un livre intitulé : de r Utilité de la religion, et de le dédier à Votre Majesté.
— Oui ; mais, une fois le pied à l'étrier, vous brûlerez bientôt la politesse à l'Allemagne. Je vous connais, vous avez de l'ambition, et, pour la soutenir, la meilleure cervelle de l'Italie. Une mitre, qu'est-ce que cela, pour vous? Vous voudrez monter en grade, tâter de l'éminence; et vous en tâterez, je vous le prédis. La pourpre fera bonne mine sur votre épaule.
L'abbé Bastiani, virtuose consommé dans l'art de la pantomime italienne, fit le plongeon comme un homme qui reçoit la bastonnade, et cria d'une voix lamentable :
— Grâce, sirel
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— Vous voîlà cardinal, reprit Frédéric, c'est bien ; mais il y a quelque chose de mieux encore : Vous sortirez donc de l'urne au prochain conclave, non plus Bastiani comme devant, non plus simple mortel, mais Clément, Grégoire treizième ou quatorzième. Alors vous oublierez le roi de Prusse, ce petit gueux de roi perdu dans un coin de la Germanie, et, quand j'irai vous rendre visite et baiser votre pantoufle, vous détournerez la tête, et vous direz à votre camérier : Quel est ce petit homme-là, prosterné devant mon éternité? Et votre camérier répondra comme l'almanach papal : mar* chese di BrandebMrgo^ et vous répliquerez : Que veut ce marquis impie, ce marquis hérétique? Je le damne, lui et sa race, jusqu'à la dernière génération.
L'abbé Bastiani avait mis une assiette sur sa tête comme un bouclier, et criait d'une voix encore plus lamentable :
— Assez, sire ! Pitié, encore un coup ! c'est trop grêler en conscience sur le persil.
— Non, saint-père, car vous êtes déjà saint-père ; croyez-moi, je sais tirer un horoscope; je veux, pen* dant que je vous tiens encore, savoir de Votre bouche quelle réception, quelle allocution Vous nie ferez le jour où j'irai humblement, la corde ail cou, comme l'empereur Henri IV, vous denlandei* l'absolution. Vous ayez entendu tfifiit à l'heure l'apo-
logue du batelier. Vous serez là dans votre consistoire. Voyons, que direz- vous?
L^abbé Bastiani baissa les yeux, et, croisant les mains avec componction :
— Je vous dirai : Grand aigle, couvre-moi de tes ailes, et préserve-moi de ton bec. Puis je vous donnerai ma bénédiction.
— Monsieur Pabbé Bastiani, vous avez trop d'esprit, vous resterez toute votre vie capitaine.
— Hélas ! sire, je mérite mon châtiment. J'avais oublié l'histoire de Pimentel.
— Ou allez-vous pêcher ce Pimentel?
— C'était un ministre de Philippe d'Espagne.
Un jour, au sortir de l'Escurial, il dit à sa femme :
— Fais ma valise.
— Quel crime avez-vous donc commis?
— J'ai dit au conseil un mot heureux.
Un chapon dans la marmite 253
XXVffl