UN CHAPON DANS LA MARMITE
— Il faut bien payer son esprit en ce bas monde, répondit Frédéric. Définitivement, je donne Tévêché de Magdebourg à Polnitz. Mais, diable, il pourrait y avoir empêchement. Quelle est votre dernière religion, mon cher Polnitz?
— Ma dernière, sire? Je n'ai pas de dernière religion.
— Est-ce que vous n'avez pas commencé par être luthérien ?
— Oui, sire, car il faut bien commencer par quelque chose. Je suis né luthérien, et j'ai été baptisé luthérien. Un honnête homme doit toujours être baptisé à sa naissance, de façon ou d'autre, en latin ou en allemand.
— Mais, depuis lors, vous êtes allé à la messe ?
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— Que voulez-vous, sire, je vivais à la cour de Versailles, et il faut bien hurler...
— Avec les rois. Avez-vous approché Louis, et, en style d'huissier, parlé à sa personne ?
— Oui, sire, j'ai eu cet honneur.
— Et il vous a dit, sans doute : Retire-toi, faquin!
— Louis XV est trop poli pour traiter ainsi un gentilhomme.
• — Et vous aussi, Polnitz, vous vous mêlez d'avoir de l'esprit. En vérité, je crois voir un cheval de fiacre au galop. Reprenons le cours de vos métempsycoses. A votre retour en Prusse, vous avez embrassé le calvinisme?
— Toujours par la même raison.
— Ainsi, le calvinisme est votre dernief symbole de croyance ?
^- Non pas, sîre. Hier, cMtaît mon dernier; mais aujourd'hui, c'est le catholicisnle, si Vous Voulez bien aider la grâée d'en haut.
— En vous donnant l'évêché de Magdebourg, n'est-ce pas? Eh bien, mon ami, je n'ai rien à vous refuser. Mais, une fois évêque, vous finirez pal* vous faire circoncire; vous aurez ainsi ehibrasséà tour de rôle toutes les religions.
— Par esprit de tolérance.
— Et sous bénéfice d'inventaire.
— Votre Majesté fait injure à votre serviteur. J^ai
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voulu réconcilier toutes les croyances dans ma personne. Je les ai forcées à vivre charitablement dans ma conscience; j'ai donné le bon exemple, le suivra qui voudra. Si votre royaume était comme mon esprit, chacun vivrait en paix avec le prochain, sans que jamais celui-ci eût la velléité de quereller celui-là, parce que l'un communie sous une espèce, et l'autre sous deux espèces. J'ai lu, dans le temps, une lettre de M. de Voltaire , ici présent, qui raconte d'un mot, en passant, toute ma destinée.
Une dévote, en colère, disait à sa voisine : Je te jetterai ma marmite à la tête.
— * Qu'as-tu dans.ta marmite ? répondit l'autre. — • Un chapon.
*— Eh bien, mangeons-le ensemble.
— Vous mangerez le chapon, Polnitz; car, pour peu que le pape y veuille mettre un grain de complaisance, je verrai volontiers la mitre sur votre tête. Maïs vous venez de réveiller tout à l'heure un écho dans ma pensée. Depuis quelque temps, je caresse le projet de bâtir un teftlpîe à votre image, un Panthéon sur le modèle du Panthéon romain, de forme circulaire par conséquent, la forme la plus compréhensîve, pour y loger tous les cultes à la fois, catholique, luthérien, calviniste, arménien, morave, grec, juif, turc même, si le sultan veut m'envoyer de la graine de Mahomet; Chaque religion aura
son autel , sa chaire , son heure pour cérémonier, prêcher, prier à sa convenance. Ce sera réglise polyglotte du genre humain : Dieu pour tous , et tous l'adorant dans leur liturgie . Je parle sérieusement. Que pense Platon de cette idée?
En posant ce point d'interrogation, Frédéric regardait Voltaire.
— Si Platon vivait, répondit Voltaire, il penserait que votre église polyglotte serait la tour de Babel.
— Voulez-vous que je vous dise, à mon tour, la meilleure de toutes les religions ? C'est la religion, sire, je me trompe, frère Frédéric, la religion toute simple, sans épithète, ou plutôt avec une seule épithète, la religion naturelle, née avec nous, née en nous, vieille comme le monde, durable comme lui, fonds premier, fonds commun de tous les autres cultes, car tous les autres cultes, sans exception, n'en sont que les dérivations, quelquefois les difformités. Nous n'avons pas besoin, pour la comprendre ou pour l'aimer, de livres, de textes, de gloses, de commentaires , d'exégèses , de catéchismes , d'hymnes, de cloches, de chants, de processions, de litanies, de reliques, de peintures et de parfums; nous n'avons qu'à descendre en nous pour la lire écrite de la main de Dieu, lui-même, dans toutes nos facultés, et formulée en quelques mots, à la
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portée du savant comme de l'ignorant : Aime le Créateur, aime ton prochain, espère dans une autre vie, fais le bien pour toucher un jour ton salaire, et, ne devrais-tu pas le toucher, fais toujours le bien, car le bien est le mot de notre destinée.
Et à toute heure, et partout où nous allons, que nous marchions ou que nous rentrions dans notre repos, cette religion, non pas extérieure, mais intime, nous suit, nous conseille, nous assiste, nous protège contre nous-mêmes ou les pièges de Texistence. Avec elle, et grâce à elle, la canne à la main, ' ou dans notre chambre, nous faisons acte de piété, et sur chaque route, et à chaque borne de la vie, aussi souvent que nous formons en nous une bonne pensée, ou que nous contemplons d'un cœur ému une beauté de la création. Que parlezvous de temple, de Panthéon ? Le temple de la religion naturelle, c'est la voûte du ciel ; son Panthéon, c'est l'univers; et quand le matin sur la montagne
Voltaire jeta un coup d'œil à Frédéric; le roi dormait.
Vaincu par la fatigue de la journée, il avait laissé tomber sa tête sur sa poitrine. Biche avait profité de l'occasion pour prendre à côté de son maître sa part de sommeil. Roulée en cercle comme un serpent, elle trahissait à chaque instant je ne sais
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quelle agitation intérieure de son âme, par un hurlement subit et un spasme continu de toutes les cordes de sa machine. L'âme de son maître avait sans doute passé en elle, par un procédé inconnu de métempsycose.
— Le roi Denys dort, dit Voltaire, Syracuse peut continuer de souper.
Déjà le jour commençait à poindre, et sa pâle clarté à blanchir la porte vitrée de la salle du banquet. La fraîcheur de Taube réveilla Frédéric. Il sortit un instant sur la terrasse. L'orage de la nuit était dissipé ; le ciel étîncelait du premier sourire du matin ; les fleurs, ranimées par l'ondée, répandaient une délicieuse odeur dans l'atmosphère ; les sentinelles ailées du soleil, cachées dans le feuillage du parc, chantaient à gorge déployée le retour de leur compagnon d'amour.
— Il paraît, dît Frédéric, que la fin du monde est définitivement ajournée : nous ferons pénitence une autre fois. Les oiseaux chantent encore, les fleurs ont toujours leur parfum. Allez dormir maintenant, messieurs ; moi, je vais régner, c'est-à-dire monter à cheval. '
Le roi salua, la compagnie ; mais, revenant aussitôt sur ses pas, il ajouta :
— J'oubliais de vous donner le mot d'ordre. A midi, dans mon cabinet; nous avons à juger quel-
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qu'un. Je compte sur votre exactitude; je vous attends : au revoir l
Frédéric sortit la tête haute, en faisant résonner ses bottes à récuyère sur le pavé, pour aller reprendre le cours de son règuQ à la tétQ de sa garnison.
— Cet homme-là a beau faire, dit Voltaire, ce ne sera jamais qu^un roi.
La philosophie leva la séance; mais, au moment oti elle battait en retraite, on entendit tout à coup, au bout de la table, le bruit d^un sanglot.
C'était Lamettrie qui venait de tomber le front sur la nappe, comme foudroyé une seconde fois. Pendant toute la durée de la discussion, il avait ingurgité en silence un pâté entier de foie de Strasbourg. L'indigestion avait monté au cerveau et Tavait frappé d'apoplexie. Lorsqu'on le releva pour le porter au grand air, il avait la face injectée, l'œil éteint, la joue pourpre, la langue séchée. Il essaya de parler, mais la parole expira sur ses lèvres dans un flot d'écume. Il mourait en règle, au champ d'honneur, de la conséquence même de sa doctrine.
Il vécut cependant quelque temps encore, ou plutôt il languit, spectre de lui-même, sans jamais avoir recouvré complètement sa connaissance. Il errait lentement au bras d'un domestique, l'œil
hagard, dans un état voisin de Tidiotisme; on eût dit un cadavre debout. Enfin, un jour, il coula insensiblement dans le néant ; il rendit à la grande alchimie universelle tout ce qu'il lui avait emprunté — un peu de matière : il ne pouvait pas mourir, il était mort depuis longtemps.
— Tant va la cruche à l'eau... cria Voltaire en apprenant la mort de Lamettrie.
— Dites plutôt au tonneau, répondit Frédéric. Tdle fat l'oraison fanèbre de l'Epicure glouton
qui avait pris la digestion pour la première fonction de l'humanité, et la pensée pour une variété de la digestion.
Le roi Hérode 261