‹ Un roi philosophe; le grand FrédéricChapitre 23 sur 32 · LE ROI HÉRODE · texte numérisé non relu

LE ROI HÉRODE

Midi sonnait à l'horloge du château de Potsdafli,» avec ce flegme allemand qui semble vouloir tiref ' en longueur jusqu'au pas de l'heure sur le timbre de la cloche, lorsque les habitués de la mile de la Confidence, fidèles à la consigne donnée et rafraîchis par une matinée de sommeil, entrèrent processionnellement, à la suite les uns des autres, dans l'antichambre de Sa Majesté.

Un heiduque de service leur ouvrit à deux battants la porte du cabinet, et faisant jusqu'à terre une profonde révérence :

— Entrez, messieurs.

Un homme les attendait debout devant la cheminée, l'air recueilli, le corps enseveli sous le manteau noir d'un pasteur en petite tenue, le chef cou-

vert d'une perruque, couverte elle-même du bonnet carré d'un docteur en théologie.

C'était Frédéric. Voltaire soupçonna le premier le monarque sous son travestissement.

— Il paraît, dit-il à son voisin, qu'il en est de Berlin comme de Venise : le carnaval y dure toute l'année.

— Messieurs, dit Frédéric avec la prononciation traînante d'un prédicateur sur l'estrade, nous sommes tous en ce moment ministres de la parole du Seigneur, ou vénérables, ou diacres, ou proposants. Voici sur le canapé des manteaux, des collets, des rabats, des perruques évangélique$; prenez le costume de votre état, et rappelez-vous que vous représentez le consistoire ou synode supérieur de toutes les Églises du royaume; rangez- vous à ma droite et à ma gauche autour de ce tapis; nous allons juger un frère égaré, qui a trébuché sur la doctrine et manqué à la charité, en injuriant le roi de Prusse et en l'appelant un second Hérode , envoyé par la colère du Ciel pour renouveler une fois par an le massacre des innocents. Vous, Voltaire, jetez sur votre tête cette crinière rousse, que je vois d'ici surnager sur le chaos ; elle vous donnera l'air d'un saint germanique; vous ouvrirez la séance et vous direz la prière. Vous, d'Argens, vous prendrez cette soutanelle de frère morave^ et vous

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garderez tout le temps les yeux baissés, comme un quaker dans la contemplation de FEcriture. Vous, Maupertuis, vous engloutirez votre figure sous ce chapeau à larges rebords de vénérable, et vous croi* serez les mains et vous ferea tourner vos pouce» autour Pun de l'autre pour vous donner une con» tenance. Vous, d'Argens, asseyez-vous devant ce guéridon, vous remplirez Toffice de greffier, vous rédigerez le procès- verbal. Vous,'Polnitz, vous endosserez cette casaque de bedeau, vous prendrez cette canne à pomme d'argent, vous irez chercher le délinquant au corps de garde et vous l'amènerez devant la vénérable assemblée. Vous, Formey...

— Pardon, sire, interrompit gravement le pas» teur, la sincérité du costume me dispense du travestissement.

— Assurément, monsieur.

— Votre Majesté aura, sans doute, compris le sens de ma réclamation.

— J'ai compris que l'élu refuse de siéger avec le réprouvé; vous pouvez aller faire un tour sur la place du palais.

L'assistance obéit à la consigne de Frédéric. Cha* cun puisa au vestiaire ecclésiastique un costume dans l'esprit de son rôle, et prit place dans l'hémi* cycle d'une table disposée en fer à cheval.

Le roi occupait le fauteuil, en face d'un pupitre

orné d'un in-folio qui, pour un œil naïf, pouvait être à la rigueur une Bible, mais qui était en réalité un Dictionnaire de Bayle, ouvert à Partlcle Hérode. Il inclina la tête de côté et d^autre comme pour saluer ses assesseurs, et agita une sonnette.

A cet appel, Polnitz entra solennellement, en livrée de sacristain, la canne haute, traînant à sa suite un petit vieillard, le front calme, le regard ferme, un visage de puritain du temps de Cromwell.

— Invoquons l'Esprit-Saint, dit Frédéric.

Et debout, la main levée au ciel, il semblait murmurer intérieurement une invocation.

Puis, tournant la tête du côté.dc Voltaire :

— Mon frère, dit-il , réciiei l'Ortkon dominicale.

Voltaire récita la prière de Pope en anglais.

— Amen ! dit d'Argens.

— Amen ! répéta l'assistance.

— Mon frère, approchez, dit Frédéric au petit vieillard. Le consistoire, ici présent, vous a cité à comparaître pour répondre devant lui de certain sermon que vous auriez prêché, à en croire la rumeur publique, le jour de la Pentecôte. Mais, pour procéder par ordre à votre interrogatoire, comment vous nommez- vous?

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— Daniel Piffenbach.

— Greffier, dît Frédéric à d'Argens, écrivez : Daniel Piffenbach.

— Votre profession?

— Ministre du saint Évangile.

— Greffier, écrivez la réponse de l'accusé.

— Où exercez-vous votre ministère ?

— A Greiffenberg.

— Où placez-vous ce Greiffenberg ?

La figure du vieillard trahit une certaine surprise de cette question.

— En Poméranie!...

— C'est bien. Vous jurez sur l'Ecriture de dire la vérité et rien que la vérité?

— Je le jure, répondit le vieillard en étendant la main sur l'in-foliO| à coup sûr étonné d'entendre un homme de foi Jurer au nom de Bayle.

— Maintenant veuillez recueillir vos souvenirs, et songez que Dieu vous entend. Vous avez prêché, n'est-ce pas, le jour de la Pentecôte, dans l'église de Greiffenberg ?

— Oui, monsieur le président.

— Et vous avez prêché contre le roi Hérode?

— Pas précisément ; j'ai pris seulement pour texte de mon sermon ce verset de l'Evangile : « Et alors Hérode ayant envoyé ses gens mit à mort tous les enfants qui étaient dans Bethléem. »

— Et pourquoi avez-vous pris à partie le roi Hérode?

— Parce qu'il était un tyran.

— Quel mal ce tyran peut-il vous faire aujourd'hui ?

— Aucun par lui-même, sans doute ; mais il a légué à la Prusse un fils sinon de sa chair, du moins de son esprit.

— Quel est ce fils, monsieur Pififenbach?

— Le roi de Prusse, actuellement régnant.

— Faut-il écrire? cria d'Argens.

— Passez, répondit Frédéric,

— Est-ce que le roi de Prusse actuellement régnant, reprit-il, aurait ordonné un nouveau massacre des innocents ?

— Un massacre ? Non pas un, «lais deux, mais trois, mais des massacres à perpétuité ; car chaque année, à l'époque du printemps, il ramasse d'un coup de filet toute la jeunesse valide du royaume, lui met un mousquet sur l'épaule et lui dit : Marche à la boucherie; car depuis que ce roi philosophe a pris, pour la désolation d'Israël, la place du bienheureux Guillaume, Dieu bénisse sa mémoire! le monde est au pillage ; on ne parle que de villes brûlées, de femmes éventrées, de maris massacrés, d'enfants écrasés, de maisons ravagées, d'horreurs

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enfin à faire crouler les étoiles du ciel, si le Tout- Puissant ne retenait sa droite.

«^ Ah ! malheureux 1 que dites-vous là } 81 le roi vous entendait en ce moment...

— Il m'écouterait comme vous m'écoutca, monsieur le président, et il me regarderait de cet œil terrible qui porte la foudre, à ce qu'on dit, dans notre province de Poméranie ; et il me mettrait la main sur le brasier et le cou sous la hache du bourreau, que je dirais et crierais encore que le roi Hérode est ressuscité en sa personne et qu'il est l'Hérode de l'Allemagne.

— Calmez-vous, mon frère; le roi de Prusse ne vous mettra jamais à l'épreuve; vous n'avez à craindre avec lui ni le brasier ni le billot. Mais dites-moi, auriez-vous par hasard une armée de cent mille hommes à votre disposition?

•— Monsieur le président veut railler sans doute un pauvre desservant de campagne.

•— Eh bien ! si vous n'avez pas une armée à votre disposition, vous pouvez parler à votre aise du roi de Prusse; il ne redoute que la conversation de l'artillerie. Revenons à la question. Quand vous avez fulminé contre Hérode, quel Hérode entendiez- vous frapper d'anathème ?

— Hérode, roi de Judée.

— Sans doute; mais, encore un coup, quel Hé-

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rode ? car il y a eu plus d'un roi de ce nom, comme vous devez le savoir.

— Plus d'un roi de ce nom ! balbutia le pasteur d'un air embarrassé. Je n'en ai jamais aperçu qu'un seul dans l'histoire.

— Vous vous trompez, mon frère; il y a eu dans le temps deux Hérode parfaitement distincts : Hérode père et Hérode fils, Hérode l'Ascalonite et Hérode Antipas.

— Hérode père ou Hérode fils , Ascalonite ou Antipas, peu importe, répondit le malheureux pasteur, de plus en plus troublé ; l'Hérode que j'ai dénoncé à la malédiction de l'Eglise est celui des deux qui a ordonné le massacre de tous les enfants.

— A quel âge le sacrificateur avait-il exempté la victime du couteau ?

— L'Ecriture garde le silence sur ce chapitre.

— Le silence! Que dites- vous là, mon frère?

Oseriez-vous l'assurer sur votre salut? En vérité, j'admire votre présomption. Où avez-vous étudié la parole du Seigneur?

— A léna.

— A quelle époque ?

— En l'année 171 6 du Seigneur.

— Sous quel prorecteur?

— Sous le docteur Fœrtsch, premier professeur de théologie.

iipi . *»

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— Quels étaient vos autres professeurs ?

— Buddée, Dantz, Wd»senborn, Walck.

— Avez- vous étudié la biblique ?

— Une année.

— Quels cours avez-vous faits encore?

— J'ai fait la thétique et Testhétique sous le doc-" teur Fœrtsch ; Pherméneutique polémique sous le docteur Walck; l'hébraïque sous le docteur Dantz ; rhomilétique sous le docteur Weissenborn; la pastorale et la morale enfin sous Buddée.

— Mon frère, reprit le roi, vous avez perdu votre temps à léna. Le consistoire supérieur voit avec une douleur infinie que votre paroisse nous a fait sur votre compte un rapport entièrement exact, trop exact, hélas! Malgré Weissenborn et Dantz, et Walck et Buddée, vous ignorez jusqu'au rudiment de l'Ecriture, que le dernier enfant de Poméranie sait sur le bout du doigt au sortir du catéchisme. Comment, malheureux, plongé comme vous l'êtes dans la nuit de votre insuffisance, avez-vous osé assumer sur votre tête la redoutable fonction de conduire des brebis au salut ? Toutes nos fautes icibas, toutes nos erreurs, vous le savez bien, viennent uniquement de notre ignorance. Qu'un simple fidèle pèche par ignorance, il se damne sans doute, mais il ne damne que son âme, tandis que vous, pasteur, en vous damnant, vous entraînez avec vous

votre troupeau dans Tabîme de perdition. Quand le sel perd sa saumure, avec quoi saler la terre désormais? Vous avez charge d'âmes, monsieur Piffenbach; vous répondrez devant Dieu de ces consciences égarées qui vous interpelleront au jour du jugement et qui vous diront : Pourquoi nous as-tu trompées ? Si nous écoutions aujourd'hui la voix de la justice, nous devrions vous interdire, ou tout au moins vous suspendre; mais, nous souvenant que l'esprit de l'Evangile est un esprit de douceur et de charité, nous voulons bien ajourner cet acte de rigueur, dans l'espérance toutefois que vous parlerez désormais de choses que vous aurez apprises, et que pour les apprendre vous donnerez toutes les minutes de votre journée à l'étude. Vous nous promettez ici, sur votre âme et sur votre salut, de travailler sans relâche à édifier autant votre troupeau par votre science et votre retenue, que vous l'avez scandalisé par votre ignorance et votre témérité. Allez en paix maintenant, mon frère; retournez dans votre paroisse; humiliez-vous, confondez-vous devant le Seigneur, et rappelez-vous que le vénérable consistoire aura toujours l'œil ouvert sur vous et la main tendue sur vous, pour vous dépouiller de votre robe à la première nouvelle que vous avez persévéré dans votre faute ou retourné à votre vomissement.

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Le pasteur essaya de balbutier une réponse.

— La cause est entendue , dit froidement Frédéric.

Polnitz reconduisit le malheureux jusqu'au perron du palais.

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