LA CHAIR A CANON
Le pasteur gagnait rapidement du pied avec le dépit d'un homme condamné à tort, lorsqu'il avisa Formey sur la place de Potsdam.
— Je vois à votre petit collet que vous êtes pasteur.
Formey s'inclina.
— Pourriez-vous me dire combien il y a d'Hérode dans l'Ecriture ?
— Je n'ai jamais tenu à le savoir.
— Alors retournez à léna.
— Pour quelle raison?
— Pour votre salut.
— Vraiment !
— Et pour le salut de votre troupeau.
— Aime ton prochain comme toi-même, voilà la
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loi et les prophètes, et après cela Dieu nous tient quitte d'Hérode.
— D'Hérode? Que dites-vous là? Il y a plusieurs Hérode : Hérode Asclépiade, Hérode Antipas.
Nous devons les nommer par leur nom et prénom, sous peine d'hérésie.
— Qui a mis ce nouveau paragraphe dans le catéchisme?
— Le consistoire supérieur. Voici bientôt quarante ans que je distribue le pain de TEvangile, et jamais je n'ai soupçonné l'existence d'un semblable synode. Il y avait là un monsieur assis à l'écart, qu'on intitulait un greffier; mais jamais un être mondain comme un greffier n'a fait partie d'une réunion d'Eglise.
Formey sourit.
— Je connais en effet ce synode.
— Vous avez tâté de sa juridiction ?
— Pas précisément.
— Je vous en fais mon compliment, car, pour peu que vous ayez la mémoire courte sur la généalogie d'Hérode, et que vous confondiez Hérode Asclépiade avec Hérode Antipas, vous passerez sous la férule d'un petit homme au cou tors, à la tête penchée, noyée sous une perruque d'une aune de longueur, docteur sec, pasteur rêche, qui vous interroge sans respect et vous sabre sans pitié, un dragon
274 ^^ ^^ philosophe
plutôt qu^un pasteur, un visir plutôt qu'un confrère. Croiriez-vous qu41 a eu rimpolitesse de m'accuser dMgnorance, de m'appeler ignorant, moi qui, en Tannée 1 716, ai fait un cours de thétique et d'esthétique sous le docteur Fœrtsch; d'herméneutique polémique sous le docteur Walck; d'hébraïque sous le docteur Dantz; d'homilétique sous le docteur Weissenborn ; de pastorale et de morale sous Buddée, le grand Buddée, l'adversaire de Wolf, l'adversaire de Leibnitz. Comment nommez-vous ce doyen du tribunal ?
— Titus, répondit Formey.
— Pourquoi Titus? C'est le nom d'un enipereuf romain.
— Parce que le juge dont vous Vous plaigne^ en ce moment vient d'ajouter une nouvelle scène à la clémence de Titus?
— Qu'est-ce que cette clémence de Titus ?
— Une comédie.
— Monsieur^ repartit Piffenbach^ rêgardeai-moî au visage.
Formey regarda son interlocuteur»
— Vous avez une figure honnête, dit-il;
— Ce n'est pas là ce que je demande; regardezirioi là, entre les deux sourcils.
Et Pififenbach mettait le doigt sur son front, pour ihieux pdsôi^ la Question.
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Formey le regarda encore.
— Eh bien ! est-ce que j'ai Pair égaré ? reprit le pasteur poméranien.
— Nullement.
— C'est donc vous alors qui êtes le fou, car Tun de nous deux bat la campagne.
— Eh bien ! pour vous tirer d'embarras, je dois vous avouer, mais sous le sceau du secret, que cette séance d'un prétendu consistoire supérieur dans le palais de Sa Majesté est simplement une arlequinade jouée à votre intention, et que l'homme au cou tors, l'homme rêche, l'homme sec, pourrait bien être... cherchez... vous l'avez sans doute deviné?
— Le roi de Prusse, peut-être !
Pififenbach leva les deux bras au ciel avec une expression de terreur.
— Je suis un homme perdu I
— Pourquoi?
— Je l'ai appelé Hérode.
— N'est-ce que cela?
— Je l'ai appelé aussi tyran;
— Et il a froncé le sourcil?
— Non, il a soUrl;
— Alors vous êtes sauvé. Mais, crdyez-nidi, lé pavé de Potsdam doit vous brûler les pieds en ce moment. Partez aujourd'hui même pour la Pomé-
ranie, et, toutes les fois que les uns ou les autres vous parleront du roi de Prusse, mettez le doigt sur vos lèvres, car un roi a toujours plus ou moins le don de romniprésence;il voit, il entend partout, et, à la première dénonciation de sa police, il pour* rait bien vous' envoyer rouler la brouette dans la citadelle de Spandau.
— Adieu, dit le pasteur Piffenbach.
Et il serra afifectueusement la main de Formey; puis, le regardant d^un air mystérieux, il ajouta à voix basse :
— Et pourtant le roi de Prusse est un second Hérode.
— Taisez- vous, malheureux!
— Je sais ce que je dis.
Il prit le bras de Formey.
— Allons plus loin, dit-il ; Tombre de ce palais porte la malédiction. Je veux vous raconter une histoire pour la décharge de ma conscience. J'ai à Greififenberg une nièce du nom de Marguerite, une orpheline, hélas ! de père et de mère, mais ma fille d'adoption; c'est une créature née dans un jour de grâce, douce et simple, pieuse devant Dieu et charitable au prochain; tous la bénissent, tous l'aiment, car, partout où elle passe, elle répand autour d'elle comme un parfum de vertu ; lorsqu'elle entre dans une maison, la joie de l'Évangile y
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entre avec elle, et, lorsqu'elle marche dans un sentier, il semble que de chacun de ses pas, comme disait un apôtre de la Réforme, il doit naître une violette.
Il y avait au village, en ce temps-là, un maître d'école, jeune encore, pieux comme elle était pieuse. Il venait tous les soirs faire la lecture de la Bible au presbytère. En entrant, il saluait Marguerite; il la saluait en partant, mais sans jamais lui adresser la parole; seulement un jour, en lisant la légende de Jacob et de Rachel, sa voix trembla tout à coup ; il ferma la Bible et partit avant l'heure. Je regardai Marguerite; elle avait rougi. Le lendemain, Daniel ne revint pas ; je fis la lecture à sa place ; mais au lieu d'écouter attentivement la parole d'en haut et de filer, en l'écoutant, sa quenouille, Marguerite laissait pendre son fuseau au bout de son doigt et suivait d'un regard rêveur la flamme de la lampe. Je compris sa rêverie. Or, le dimanche suivant, prenant Daniel par la main, je le conduisis à Marguerite.
— Mes enfants, leur dis-je. Dieu a fait l'homme
et la femme pour les unir; vous paraissez vous
aimer ; donnez-vous votre foi l'un à l'autre, et, au
jour de la Pentecôte, vous signerez devant Dieu
votre union.
Daniel pâlit, Marguerite laissa tomber sa figure Pelletan. 16
dans sa main ; mais, les rapprochant l'un de Pautre, je leur dis : Regardez-vous. Je crus saisir au pas* sage, de part et d'autre, comme l'ombre d'un sourire. Ils étaient heureux : ils pleuraient avec cfiFusion. Je vous ennuie, n'est*ce pas, monsieur?
— Continuez, répondit Formey.
— Marguerite prépara le trousseau de noces, et, tout en travaillant, elle m'embrassait plus souvent que d'habitude. C'était un à-compte qu'elle payait à son bonheur. Un matin cependant qu'elle cousait à sa fenêtre, elle entendit le tambour dans le village. Elle jeta un cri et laissa tomber son aiguille.
— Qu'as-tu donc ? lui dis-jc.
Elle mit la main sur son cœur.
— Entends-tu ? dit-elle.
— C'est le tambour.
— Il vient chercher mon fiancé.
— Tranquillise-toi, mon enfant. C'est en erfet l'appel du recruteur; mais Voici bien des années qu'il passe dans ce Village, et toujours Daniel a échappé au danger; on l'a toujours trouvé trop court d'un doigt pour faire un héros.
Elle secoua la tête avec tristesse et pleura eii silence. Un beau soleil de printemps inondait la fenêtre ; je la baisai au front, et lui montrant le rayon qui jouait à travers les barreaux de la cage de son sansonnet :
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— Crois en ce présage, lui dis-je, c'est Dieu qui te renvoie comme un messager de bonheur; le Ciel a trop de bonté pour vouloir te manquer de parole.
Mais l'amour, comme le doigt de Dieu posé autrefois sur une tête d'élection, communique aussi le don de prophétie. Marguerite avait eu un pressentiment : l'armée prussienne avait souffert dans la dernière campagne, et, pour la rétablir sur le même pied, un décret du roi avait abaissé le niveau de la taille requise pour mourir convenablement sur un champ de bataille. Daniel entra dans un régiment. En partant, il serra la main de Marguerite.
— Je reviendrai, dit-il.
— Je t'attendrai, répondit-elle.
Puis elle l'accompagna jusqu'à la sortie du village et le suivit du regard jusqu'à ce qu'il eût disparu derrière la colline.
Et chaque jour elle revint à la même place, et regardait longtemps la route en silence.
Daniel fit bravement la guerre contre l'Autriche. A la suite d'une action d'éclat, le roi lui demanda un jour :
— Quelle récompense veux-tu ?
— Mon congé après la campagne.
— Tu l'auras, répondit Frédéric.
Déjà la campagne tirait à sa fin ; l'armée allait
28o Un roi philosophe
prendre ses quartiers d^hivcr. Un soir, Frédéric, pour dérober une marche à l'ennemi, donna l'ordre d'éteindre les lumières dans les tentes. Mais Daniel avait hâte d'annoncer à sa fiancée la bonne nouvelle de son retour; il alluma en secret une lanterne à minuit et la couvrit de son manteau, de manière à concentrer la clarté sur son papier ; par malheur, un rayon égaré filtra à travers une fissure de la toile et trahit au dehors l'infraction à la discipline. A cette heure-là, précisément, le roi faisait la ronde à la tête d'une patrouille. En voyant une étincelle scintiller sur la toile, il entra et dit à Daniel :
— Que fais-tu là, malheureux ?
— J'écris à ma fiancée.
— Eh bien ! écris-lui que demain tu auras vécu.
Et en effet le lendemain, au petit jour, la sentinelle avancée du camp entendit un feu de peloton derrière un taillis, et tout fut dit : Daniel avait comparu devant le Seigneur. Pas une main pieuse ne jeta seulement une poignée de terre sur le cadavre.
Marguerite va toujours attendre son fiancé à la même place; mais elle passe maintenant la journée entière à contempler l'horizon : la pauvre enfant a perdu la raison, Dieu merci ! Avec la folie, elle a retrouvé l'espérance ; elle me dît souvent :
— Quand donc viendra la Pentecôte ?
La chair à canon 281
Puis, répondant elle-même à la question, elle
ajoute :
— C'est aujourd'hui.
Alors elle met sa robe de fiancée et va cueillir un bouquet au jardin. Les femmes du village, en la voyant ainsi, pleurent d'attendrissement. Elle les regarde d'un air étonné.
— Pourquoi pleurez-vous ? dit-elle. C'est jour de fête.
Et elle sourit doucement.
— Ce sourire me brise le cœur, monsieur, et maintenant chantera des Te Deum qui voudra, dressera qui voudra des arcs de triomphe aux œuvres des conquérants ; je redirai éternellement dans tous les vents de la solitude et aux feuilles des forêts, s'il le faut : Ces œuvres sont faites de larmes, sont faites et pétries de lambeaux de chair humaine, d'affections brisées, de gémissements et de soupirs. Adieu, monsieur; ce palais est encore trop près de moi ; j'ai besoin de fuir à l'autre bout du royaume ; je vais retrouver ma pauvre affligée. Mais avant de vous quitter, vous que je n'ai vu qu'une fois, que je ne retrouverai plus sur mon chemin, laissez-moi vous remercier. Vous m'avez écouté, cela me suffit ; cela a endormi ma douleur. C'est le verre d'eau de l'Evangile. Dieu vous en
tiendra compte.
— Embrassons-nous, mon âml, dit Formey, ému de l'émotion de l'humble pasteur du village, et, puisque nous avons ici-bas mission de prier Dieu, prions-le tous les deux d'envoyer des hommes de paix aux nations pour les gouverner.
La dévotion d'un cheval . 283
LA DEVOTION d'un CHEVAL
A quelque temps de là, Frédéric partit pour la Silésie, en compagnie de Guillaume de Brunswick, son neveu de prédilection.
— Tu seras mon testament vivant, lui disait-il, tu Marcellus eris.
Funèbre horoscope. Le Marcellus de Brunswick mourut, hélas! comme son aîné de Rome, avant l'heure de la floraison.
Les deux princes voyageaient tête à tête dans réternel carrosse de Sa Majesté, éternel de toute façon, en lui-même d'abord, et ensuite par la difficulté du chemin. Car Frédéric, tout sceptique qu'il était, et précisément parce qu'il était sceptique, tenait garnison d'idées préconçues, et, entre autres idées, il avait inscrit deux articles sacrés comme
des versets du Coran : le premier, de ne jamais raccommoder sa voiture de voyage ; le second, de ne jamais réparer les routes du Brandebourg.
II regardait son véhicule comme un tel miracle de Part, un tel chef-d'œuvre de quelque Stradi- ». .. varius inconnu de la carrosserie, que si jamais une • * main profane avait osé en changer une cheville, cette cheville corrigée aurait détruit immédiatement la savante harmonie du premier artiste ; un coup de marteau à cette précieuse berline, marquée pour lui au sceau de Timmortalîté, lui eût paru un sacrilège aussi lamentable que la retouche d'un barbouilleur à une toile de Raphaël.
Cependant, comme le caprice d'un roi ne saurait communiquer au bois vermoulu le privilège de \ Vœre perennius d'Horace, il fallait bien, de temps à autre, sous peine de naufrage, radouber la carène à bout de patience du gothique édifice ; mais une providence cachée procédait à cette opération de radoub mystérieusement, dans l'ombre, absolument comme partout ailleurs on commet un guetapens ; ce qui permettait ensuite à Frédéric de dire en toute conscience : Vivent les carrossiers d'autrefois! tous les charrons de nos jours sont des fripons; voici un siècle que cette voiture roule d'un bout de l'Allemagne à l'autre, et jamais elle n'a eu besoin de réparation.
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Quant aux routes, c'était par raison d'utilité publique que Frédéric professait franchement le système des ornières. Il trouvait qu'une chaussée soigneusement entretenue donnait trop de facilité à l'ennemi pour pénétrer au cœur du royaume.
Une route effondrée, au contraire, disait-il dans la langue algébrique de la guerre, c'est une campagne de plus pour l'Etat envahisseur et une armée de supplément pour le peuple envahi. Une monarchie militaire a une façon particulière d'entendre l'économie politique appliquée à la voirie. Pour un roi guerrier, un chemin a d'autant plus de mérite qu'on ne saurait y passer sans danger de verser au premier tour de roue. Le casse-cou est, au point de vue stratégique, la meilleure manière de voyager.
Le carrosse royal cheminait donc laborieusement sur la route houleuse avec une telle perturbation de la perpendiculaire à chaque pas de l'attelage, qu'elle eût donné le vertige au matelot le plus acclimaté au roulis. La chatouille^ lestée d'un million, suivait à distance respectueuse sous l'escorte d'une escouade de dragons. Frédéric pensait; le prince Guillaume rêvait. Ils gardèrent ainsi le silence une partie de la journée ; maïs, à l'approche de l'étape, Frédéric, sortant de sa méditation, interpella brusquement son compagnon de voyage :
— A quoi rêvez- vous, mon neveu?
— Il me vient en ce moment une idée.
— Une idée, mon garçon ; hâtez-vous de profiter de votre fortune ; confiez-la-moi, de peur d*accident.
— Sire, j'ai un scrupule.
«- Un scrupule, allons doncl Une idée est comme une jolie fille, elle doit toujours trouver à qui parler.
-» Puisque vous le voules, je vais vous faire ma confidence.
-— Faites, mon neveu.
— Certes, je professe pour Votre Majesté un profond respect...
— Je vous tiens quitte de la précaution oratoire. •^ Et pour votre génie un profond enthousiasme...
->-" Passez; respect, enthousiasme, monnaie d'imbécile. Vous croyez parler au roi de France.
— Je prends volontiers exemple de votrQ sagesse...
— Vous allez perdre votre idée.
*« Eh bien I j'ai peine à comprendre qu'avec votre sagesse, qu'avec votre génie, vous fasslds de votre palais le quartier général de rincrédullté. Que la philosophie cherche querelle à la religion, passe encore : jalousie de métier, autel contre autel ; mais que dans la bagarre la royauté prenne parti pour la philosophie, c'est de sa part, en conscience, trop d'abnégation.
La dévotion d'un cheval 287
— Pourquoi ?
— Parce que la religion est la première colonne de rÉtat.
— Vous vous trompez, mon ami. La loi seule est cette colonne ; c'est sur la loi que TÉtat repose tout entier.
-** A condition, toutefois, que tout le monde la respecte.
— Chacun la respecte, eii effet, car chacun a intérêt à la respecter. N'est-ce pas sous la tutelle de la loi et par la grâce de la loi que, petit ou grand, chacun va, vient, vit en paix, travaille en paix, jouit en paix du fruit de son travail, cultive son champ» vend sa denrée, dort sous la tuile de son toit, marie sa fîUe, lègue sort héritage à une génératioti née de son sang et qu'il a sa place toujours garantie au banquet de la cité ?
— Sans doute, celui-là respecte la loi qui vit honnêtement de son travail, ou du travail antérieur épargné sur sa tête soUs le nom de patrimoine*, mais il y a tel vaurien dans là société toujours prêt à chauffer sa marmite avec le bois d'autrui. A cet esprit mal né, né pour le coup de main, on ne sau* rait serrer la gourinette de trop près, pour l'empêcher de battre l'estrade. Or, la religion seule, à mon avis, peut le brider convenablement en lut inspirant la crainte de l'enfer.
— Contre un drôle de cette trempe, j'ai la ressource du bourreau. Or, pour refroidir la fougue de son tempérament, la crainte de la potence a bien autant de vertu que la crainte de l'enfer. Belzébuth, à tout prendre, est l'hypothèse, tandis que la corde est la vérité.
— Mais si notre homme est un monomane fatigué de la vie, déterminé à la jouer à pile ou face sur un coup de couteau, à dire : Quitte ou double! si je gagne la partie, tant mieux; si je la perds, encore tant mieux. Un quart d'heure de grimace au bout d'un nœud coulant, et tout sera dit, j'aurai mis bas mon fardeau. La vie ou la mort pour un gueux, pile ou face, l'une vaut l'autre, en définitive.
— Je répondrai à ce chien enragé par la camisole de force au fond d'un cabanon. Allez, mon neveu, il y a longtemps que les sociétés vivent, longtemps que les monarchies régnent; et les sociétés ont parfaitement vécu, les monarchies admirablement régné, que la religion chrétienne dormait encore dans les limbes de l'inconnu.
— Votre Majesté, toutefois, me permettra de lui dire, en toute déférence, qu'une religion qui prêche la soumission au pouvoir établi, qui ordonne de rendre à César ce qui appartient à César, simplifie la besogne du souverain en versant au fond de tous les cœurs l'esprit de paix, l'esprit de charité, l'esprit
La dévotion d'un cheval 289
de résignation, l'esprit de douceur; en disant au prône, en répétant au catéchisme que le souverain règne sur le peuple par le commandement exprès de Dieu, et qu'obéir au souverain c'est obéir à Dieu lui-même. Omnis potestas a Deo^ l'Apôtre l'a dit, inclinons-nous. Nous n'avons pas plus, nous autres simples mortels, le droit de raisonner que de marchander notre obéissance.
— Cette obéissance aveugle, mon ami, peut sonner agréablement à l'oreille d'un tyran; mais un roi digne de ce nom, pour peu qu'il ait le cœur haut placé, préfère l'affection raisonnée de son peuple à l'approbation quand même de la servitude. Le sacerdoce, d'ailleurs, ne met le peuple à la discrétion du souverain que pour mettre le souverain lui-même dans sa propre dépendance.
Le carrosse fit halte à ce moment-là, et le coup de balancier du temps d'arrêt coupa la conversation. Le roi descendit de voiture pour jeter un regard à l'écurie et vérifier par lui-même l'état de la garnison. Un cheval gisait sur la litière; un garçon agenouillé devant le malade lui murmurait à l'oreille une espèce de patenôtre et lui présentait de temps à autre une amulette enluminée d'une figure. Le cheval regardait le viatique d'un œil mélancolique et refusait obstinément d'y toucher.
— Qu'a donc attrapé ce cheval? dit Frédéric.
Pelletan. 17
— Le diable seul peut le savoir; un sort, jUmagine, car, depuis la dernière guerre, les bêtes tombent comme mouches aux premières gelées d'octobre.
— Et tu lui donnes Textrême-onction ?
— Je lui donne un Agnus Dei.
— Pourquoi faire, mon garçon?
— Pour le guérir!
— Qui t'a dit qu'un Agnus Dei guérissait un cheval ?
— Le frère Pacôme.
— Quel est ce frère Pacôme?
— Un capucin.
— De quel couvent?
— Du couvent là-bas, à main droite de la route, de l'autre côté de la colline.
— Le frère Pacôme t'a donné lui-même cet Agnus?
— Donné si vous voulez, mais donnant donnant.
— C'est-à-dire qu'il te l'a vendu?
— Vous l'avez deviné.
— Combien t'a-t-il vendu ce talisman?
— Un fenin.
Frédéric appela le dragon de l'escorte.
— Va chercher le prieur du couvent là-bas à main droite de la route, au pied de la colline, et amène-le-moi mort ou vivant.
La dévotion d'un cheval 291
Le dragon partit au galop.
Pendant ce temps-là, le roi allait et venait silencieusement, comme un homme qui accumule en lui un orage.
X.e prieur comparut devant Sa Majesté la tête ensevelie sous son capuchon et le capuchon incliné sur sa poitrine, dans l'attitude classique de l'humilité.
La foudre éclata.