UN POETE PRIS AU TRAQUENARD
Frédéric aimait sans doute la philosophie, mais à son heure, comme gymnastique d'esprit, au coup du dessert, entre la fumée du ratafia et la mousse du vin de Champagne.
Il Taimait parce que son père l'avait détestée, parce que son père Tavait persécutée, parce que dans sa jeunesse il lui avait fallu paraître croire sans croire réellement et courber la tête devant l'autorité du rabat.
Il l'aimait de contagion, par entraînement, parce que le vent soufflait à l'incrédulité et que, lorsqu'un vent souffle dans l'ordre moral aussi bien que dans l'ordre matériel, tout le monde, petit ou grand, prince ou savetier, subit plus ou moins, bon gré mal gré, l'influence de l'atmosphère.
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Mais quant aux philosophes en eux-mêmes, quant aux penseurs de profession pris en bloc ou en particulier, à ces éclaireurs de Thumanité, à ces génies prophètes prédestinés à préparer l'avenir, il les tenait en son âme et conscience de roi, de roi avant tout, pour des astrologues de nouvelle espèce, des variétés de Nosiradamus, des évocateurs d'ombres et des tireurs d'horoscope.
Parlait-il des uns ou des autres, la veste déboutonnée et à cœur ouvert, il leur dressait aussitôt un pilori dans son esprit et leur attachait sans pitié l'écriteau.
Jean-Jacques Rousseau ? Qu'est-ce que cela ? Un monomane. Montesquieu? Un rêveur. L'abbé de Saint-Pierre? Un jocrisse. Diderot? Un aboyeurà la lune; et ainsi de suite, jusqu'à Linnée, un certain Linnée, disait-il avec mépris, digne tout au plus de manger le foin de son herbier. Savez-vous pourquoi? Parce que Linnée avait entrevu le premier le prmcîpe de l'unité de vie sur la planète ; homme et cheval, c'est tout un, avait-il dit; de la main au sabot, il n'y a que l'épaisseur du doigt. Et Frédéric riait de la découverte.
Voltaire cependant faisait exception, Frédéric le traita d'abord magnifiquement : Mon ami, mon maître, mon Apollon, mon Esculape. Il mettait à contribution toute la mythologie pour faire honneur à
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son admiration. Mais c'était trop de deux rois dans le même palais, car Voltaire était roi aussi, roi de Popinion. Frédéric éprouva donc bientôt pour son collègue du second étage cette fatigue, cette détente d'amitié qui, sans être précisément la rupture déclarée, est en quelque sorte l'état de grâce de la brouillerîe.
Frédéric avait pris l'engagement, par un traité en règle, de fournir à son hôte une quantité donnée d'épicerie. Il exécuta d'abord consciencieusement la clause du contrat. Café, chocolat, bois et bougie, tout arrivait à souhait dans l'ordre voulu. Voltaire buvait, mangeait, flambait et rayonnait exactement au compte de Sa Majesté. Mais, à la longue, par je ne sais quel malentendu invariable et comme par un fait exprès du hasard, la bougie partie de la cantine royale à l'état de cire montait sur la cheminée du poëte à l'état de chandelle, et le café expédié à l'état de moka changeait en route de nature et coulait dans la porcelaine sous forme de chicorée.
Voltaire protesta contre ce nouveau miracle indéfiniment répété de changement de substance. Changer l'eau en vin,'passe encore ; mais le vin en eau, c'était prendre l'Évangile à rebours. Frédéric jura le jour même d'envoyer toute la cantine à Spandau, pour la punir de payer les dettes du roi en fausse monnaie. Crime dénoncé, crime réparé. Voltaire
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compta sur la parole de Frédéric à tenir la main à l'exécution du traité, et en même temps il le pria d'effacer de la convention Tarticle Spandau, par raison d'économie. Frédéric trouva bien quelque difficulté à passer Téponge sur le délit. Il finit cependant par faire miséricorde au pécheur inconnu, mais uniquement à la recommandation de Voltaire.
Le lendemain, le miracle reprit son cours habituel avec la même désinvolture. Voltaire reçut, comme la veille, une bougie apocryphe tirée de Tabattoir en ligne directe et un café relaps né au potager, à côté du persil. Il crut devoir renouveler sa protestation au grand jour contre cette substitution de personne. Cette fois, il comptait bien laisser passer la justice du roi' et le crime aller la chaîne au cou à la citadelle de Spandau. Frédéric écouta froidement la réclamation du poëte, et, prenant ensuite Tair attristé d'un ami impuissant à venger l'injure d'un ami, il lui dit d'un ton de commisération :
— Je souffre cruellement, mon cher Voltaire, de voir le premier poète du siècle condamné, par la félonie des fournisseurs, à descendre à des comptes de cuisine. Toutes les pensées de Virgile doivent appartenir à ses chefs-d'œuvre, de la première à la dernière minute. Je veux donc mettre bon ordre, dès aujourd'hui, à ces diversions de bas
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étage, indignes de votre génie. C'est un service à rendre à Thumanité. Je le rendrai, car je dois compte de votre temps à l'Europe. 4
Il congédia Voltaire. Un instant après, il avait rendu le poëte à lui-même et l'avait à jamais arraché à toute préoccupation d'épicerie; il avait purement et simplement, d'un trait de plume, supprimé l'allocation.
A cette interprétation inattendue de la foi jurée, Voltaire répondit par une déclaration d'hostilité.
— Puisque le monde est au pillage, dit-il, eh bien ! à la guerre comme à la guerre ; c'est le droit de nature.
Et faisant main basse sur les sucriers du cabinet de Frédéric, il bourra ses poches de sucre, il enleva d'autorité les flambeaux de Sa Majesté et les emporta en triomphe comme autant de trophées.
A la vue de cette violation de territoire, Frédéric sourit de pitié; il saura bien au premier jour prendre sa revanche. Seulement, en tacticien consommé, il attendit l'occasion. L'occasion arriva bientôt- sous la figure d'un Anglais de naissance, aventurier de profession, qui avait reçu en partage la faculté surnaturelle du père de Sénèque.
Frédéric dressa un paravent dans son cabinet, et, après avoir ainsi masqué son mouvement à l'ennemi, il invita Voltaire à souper.
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Au café, — authentique cette fois, — il lui dît avec une expression de bonhomie :
— Auriez-vous, par hasard, donné congé à votre muse, que depuis une éternité je n'ai reçu d'elle le moindre petit bouquet?
— Lorsqu'on ne possède plus, comme moi, que cette maîtresse-là, on a bien garde de la mettre à la porte.
— Alors c'est elle qui vous a donné congé.
Voltaire, blessé au vif, fit un soubresaut sur sa
chaise; mais reprenant aussitôt la dignité du génie:
— J'ai quelque raison de croire, au contraire, répondit-il d'un ton ferme, qu'en honnête femme, fidèle à un premier amour, elle daigne encore avoir pour moi quelque bonté.
— En ce cas. Je dois conclure de votre silence que vous tenez rigueur à votre meilleur ami.
— Vous tenir rigueur, sire?... regardez- vous plutôt dans votre conscience. Mais il est écrit au livre de la Sagesse que le battu paye l'amende.
— Que dites-vous là ? C'est moi qui la paye sans conteste, puisque depuis une semaine vous me condamnez à l'abstinence en fait de poésie; or, je succombe à ce jeûne-là, et j'y perds toute espèce d'esprit.
Voltaire, caressé dans sa vanité d'auteur, sourit de satisfaction au compliment de Frédéric.
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— Qu'à cela ne tienne, répondit-il. J'ai précisément en poche une pièce de vers éclose dans la matinée. Je puis la servir toute fraîche à Votre Majesté; c'est la muse au saut du lit, comme vous voyez. Vous en aurez la primeur.
Frédéric renversa la tête sur le dossier de son fauteuil et ferma la paupière, comme pour savourer la poésie dans le laisser-aller du corps et le recueillement de l'esprit,
— Lisez !
Le poëte lut son œuvre avec la verve de l'ouvrier encore vibrant de l'inspiration. C'était le début du poè'me de la Loi naturelle. Voltaire avait droit de compter sur l'admiration de son auditeur. Par moments même, il posait sa voix à la fin d'un passage pour donner à l'applaudissement le temps d'éclater.
Mais, au lieu de crier d'enthousiasme à chaque beauté et d'interrompre la lecture par le coup de pistolet à bout portant de l'éloge, Frédéric tournait sa tabatière dans sa main et fronçait le sourcil. A la fin de la lecture, il rouvrit la paupière, et regardant Voltaire d'un œil de potentat atteint dans l'inviolabilité de sa couronne :
— Cette pièce de vers est-elle bien de vous, monsieur de Voltaire ?
— Votre Majesté trouve sans doute cette sœur cadette indigne de ses aînées ?
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— Je la trouve admirable, au contraire.
— J'ose croire alors la présomption acquise en ma faveur.
— Assurément, vous avez jeté à la postérité plus d'un chef-d'œuvre ; maïs dans votre intérêt, mais pour votre honneur, je vous prie de restituer ce morceau de poésie à son véritable auteur.
— C'est ce que je fais en ce moment, répondit Voltaire, indigné du soupçon de Frédéric.
Et, d'un geste irrité, il replongea précipitamment la pièce de vers dans son portefeuille.
— Comment, vous, mon cher Voltaire, reprit Frédéric avec une implacable insistance, surchargé de gloire comme vous l'êtes, fêté, encensé, adulé, répandu dans toute l'Europe, universel de toute façon, le premier poëte épique du siècle, le premier poëte tragique, le premier poè'te comique, le premier poète lyrique, avez-vous pu oublier assez votre nom pour forcer à la dérobée la porte du voisin et mettre sa propriété au pillage? Car cette pièce de vers, je dois vous le déclarer, appartient à un poëte apprenti, à un pauvre diable inconnu, qui n'a eu peut-être dans sa vie que cette bonne fortune d'inspiration, cette chance de prendre rang au Parnasse, et voici que vous vous appropriez du droit du seigneur, du droit du plus fort, son travail, son talent, que vous soulevez contre lui une
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question de paternité jugée d'avance en votre faveur, car entre Voltaire et un poëte ignoré, lorsque le débat roule sur une œuvre de maître, le public naturellement donnera gain de cause à Voltaire. Vous l'aurez ainsi écrasé du poids de votre renommée. Je parle sérieusement. Qu'avez-vous à répondre ?
— Sire, j'ai bien pu dans le temps faire une tragédie (TŒdipej mais je ne possède pas le secret d'Œdipe : je ne sais pas deviner une énigme. Tout à l'heure, vous paraissiez tenir à connaître quelque nouvelle poésie de ma façon; j'obéis à votre désir : je vous sers la dernière couvée au sortir de la coquille; vous me demandez le nom de l'auteur. Mais le coq, c'est moi, parbleu; me prendriez- vous pour un geai, par hasard ?
— Avez-vous déjà montré votre pièce à quelqu'un ?
— A personne : Votre Majesté, j'ai eu l'honneur de le dire, en a la primeur. J'en ai écrit la seconde moitié à l'heure même, et l'encre encore humide pourrait l'attester au besoin.
— Eh bien ! avec votre permission, le coq est un jeune homme arrivé d'hier à Potsdam, un protégé de Césarion, un versificateur comme lui, qui a récité précisément là, devant moi, à la place où vous êtes, vers par vers, hexamètre par hexamètre.
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votre poëme de la Loi naturelle^ je ne dirai pas avec autant de verve ni avec la même pureté athénienne de diction, car il a gardé de son origine, ou attrapé )e ne sais où, certain fonds de ramage britannique, mais encore avec assez de précision et de justesse de débit pour mériter le sufifrage de tout homme élevé à votre école, par conséquent sévère sur le chapitre de la déclamation.
— Où est ce drôle? cria Voltaire, que je le regarde en face, que je le foudroie sur place, que je fasse rentrer son mensonge dans sa gorge et que je le force à demander pardon, la corde au cou, de rimpudence, de Timprudence qu^il a eue de chercher à mystifier le plus grand monarque de l'Europe et à la barbe du plus beau corps d'infanterie qui ait jamais monté la garde à la porte d'un palais.
— Interrogez- vous d'abord, mon cher Voltaire; car, jusqu'à présent, l'apparence plaide contre vous, je dois vous le dire ici de bonne amitié en mon âme et conscience. Si l'épreuve, comme je le crains, tourne à votre confusion, je dois à votre nom, je me dois à moi-même d'éviter à tout prix de vous commettre avec votre victime, car le scandale de cette aventure vous couvrirait de confusion devant le monde entier et rejaillirait, il faut bien l'avouer, sur le maître du logis.
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La parole du roi, distillée avec une lenteur étudiée et une froide cruauté, tombait comme de Teauforte sur le cœur du poëte, et, à chaque goutte de poison, il tressaillait d'indignation et il protestait de répaule.