‹ Un roi philosophe; le grand FrédéricChapitre 27 sur 32 · LA FORÊT DE BONDY · texte numérisé non relu

LA FORÊT DE BONDY

— Qu'il vienne! cria Voltaire. Seulement, leprocès une fois jugé, je crois avoir droit à une réparation.

— La chose, en effet, est de toute justice : quelle réparation exigez- vous ?

— De couper l'oreille de ce drôle après le prononcé du jugement et de la clouer au poteau de l'avenue de Potsdam.

— Soit! répondit Frédéric; mais que ce drôle gagne son procès, lui reconnaissez-vous le droit du talion?

— Volontiers.

— Vous le voulez; je vais procéder à la confrontation. Mais je vous jure, sur la mémoire de Salomon, de juger en toute équité et de rendre à qui de droit l'enfant en litige.

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Frédéric prit une plume, écrivit une lettre, la saupoudra d'une prise de tabac, la plia lentement, la cacheta plus lentement, et, la levant ensuite entre le pouce et Tindex à hauteur de l'œil, il la tint ainsi un moment à l'étalage.

— Vous voyez cela, dit-il à Voltaire : c'est l'arrêt du destin. Faites vos réflexions; vous avez encore le temps de retirer votre parole. Je vous promets, au nom de notre ancienne amitié, d'ensevelir cette malheureuse histoire entre les quatre murs de ce cabinet.

— Ce qui est dit est dit, sire, et, puisque Votre Majesté a cru devoir infliger à l'homme le plus sincère de son royaume l'injure de douter de sa franchise, elle devrait au moins lui épargner la douleur de tourner plus longtemps le couteau dans la blessure.

Frédéric appela un page et lui donna la lettre à porter.

Un instant après, un petit monsieur, coiffé d'une perruque couleur de filasse, entra dans le cabinet du roi de ce faux air modeste, passeport hypocrite de l'impertinence, fit une première révérence du seuil de la porte, une seconde révérence au milieu de la chambre, une troisième à proximité du roi, avec la grâce balourde et la fatuité novice d'un séminariste à son préambule d'abbé de cour et à Pelletan. i8

son coup d'essai avec une marquise. Après cette courbette suprême, immobile, droit, la tête haute, les yeux fichés sur la corniche du plafond, il attendit le commandement de Sa Majesté, sans daigner jeter un coup d'œil à Voltaire. Mais Voltaire, de son côté, examinait attentivement cet homme blafard, et comme il avait la couleur équivoque en aversion :

— Voilà, pensait-il, un coquin fieffé, à raser de près et à essoriiler sans miséricorde.

— Monsieur Tapprentî en Apollon, reprit Frédéric, vous m'avez déjà donné un véritable festin du Parnasse ; pourrez-vous encore nous offrir aujourd'hui un échantillon de votre talent ?

— J'ai vidé mon sac ce matin.

— Servez-nous la même-farine.

— Je crains l'épreuve de la répétition.

— Voltaire désire entendre votre poésie.

A ce nom de Voltaire, le poëte ambulant tourna la tête du côté de son rival et fit une légère inclination.

— Je salue, dit-il, le flambeau de l'univers.

— Apportez les mouchettes ! riposta Voltaire.

— Toutefois, répliqua l'inconnu, je veux bien donner au maître la satisfaction d'entendre le disciple, et quoique ce soit porter l'eau à la rivière...

— Pour vous noyer, reprit Voltaii*©.

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— J^ose cependant, continua imperturbablement rinconnu, compter sur son indulgence.

Et il attaqua d'une voix ferme^et il déclama sans broncher d'une virgxile, le commencement du poëme de la Loi naturelle.

Voltaire hochait la tête d'un air de pitié et lançait de temps à autre une bouffée, pour écouler le trop-plein de son indignation.

— Va, mon garçon, gronunelait-il en lui-même, va toujours... tu as volé sans doute sur ma table la première partie du brouillon. Je f attends à la seconde partie.

Frédéric plaçait de temps à autre un cri d'approbation à chaque vers heureux; mais, après un nombre d'hémistiches suffisant à son avis pour juger la querelle, il jeta du côté de Voltaire un coup d'oeil narquois, et, tirant sa propre oreille et la secouant avec une affectation marquée :

— Eh bien ! lui dit-il à mi-voix.

— Attendez, sire, répliqua Voltaire; après le fossé la culbute.

Le moment critique approchait. Au quatre-vingtdix-neuvième vers, le poëte de contrebande parut hésiter.

— Voulez-vous que je vous donne la rime ? lui dit Voltaire.

— Je la connais, répliqua son rival.

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— Vous avez alors le don de seconde vue, que vous lisez dans mon portefeuille.

— Je lis dans mon esprit.

L'usurpateur franchit résolument le défilé, enleva le centième vers à la baïonnette, et poursuivit le cours de sa victoire.

Voltaire couvait du regard son sosie, le tenait en arrêt, et rougissait et pâlissait tour à tour. Au cent deuxième vers, il frétilla sur sa chaise; au cent troisième, il prit sa perruque, et la lançant à toute volée au visage de Tintrus :

— Vous êtes le diable ! dit-il.

Et, levant la séance d'un bond, il enfila la porte et courut à perte d'haleine :

— Au feu ! criait-il.

A ce cri de détresse, un domestique du château accourut, et interpellant le donneur d'alarme :

— Où voyez- vous le feu ? dit-il.

— Partout, répondit Voltaire; cette maison est la maison de l'enfer. Je viens de voir le diable en personne, avec une perruque jaune-serin.

— Où donc ?

— Dans la chambre de Sa Majesté.

— Et que fait-il en si bonne compagnie ?

— Ce qu'il fait ? Il vomit ma poésie à pleine bouche, le misérable ; mais il en rendra l'âme du coup; cette poésie doit être pour lui une jatte de poison.

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Voltaire rentra dans sa chambre, prit son bonnet de nuit, et une heure après il dormait.

Le lendemain matin, à son réveil, il aperçut un fantôme debout à son chevet, qui tenait à la main un plat d'argent, et dans le plat une paire de ciseaux. Il reconnut le marquis d'Argens et replongea la tête sous sa couverture.

— Encore le diable, dit-il : que vient-il faire ici ?

— Je viens chercher le prix du vainqueur.

Voltaire reparut à la lumière.

— Marquis, dit-il, je devrais sans doute, à la rigueur de la loi, vous livrer une paire d'oreilles; mais, comme je tieils encore à vous entendre, je vous demande la permission de les garder. Posez là votre plat d'argent, et causons. Hier, le roi de Prusse a joué la comédie; mais il y a là-dessous, n'est-ce pas, quelque histoire de sortilège ?

Le marquis sourit.

— Comment, mon ami, reprit Voltaire, daiis

cette chambre même, à ce bureau même, je fais des

vers, je les écris de ma main, je suis chez moi, je

suis seul, pas un chat, pas un rat, ma porte est

fermée à double tour; je vais porter ensuite l'enfant

tout palpitant à Frédéric, et il le connaît déjà, et

un escogriffe, tombé sans doute de la cheminée,

vient répéter à ma face, comme tiré de sa besace,

un morceau de poésie qui est mon bien et un

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secret entre moi et mon papîer, et vous voulez que je prenne la chose au naturel et que je passe condamnation sur ce coup de sorcier?

D'Argens souriait toujours.

— Mais vous souriez éternellement, marquis ! Eh bien ! aurîez-vous Pimaginatîon mille fois plus provençale, que je vous défie d^expliquer ce tour de gobelet!

— Avec de Pesprit et une minute de réflexion, un homme ordinaire aurait bien vite éventé le secret ; mais un homme extraordinaire dédaigne de croire qu'on peut le mystifier, et on le prend d'autant plus aisément au traquenard.

— Et vous faisiez partie du complot?

— Nullement.

— Moa ami, dit Voltaire avec attendrissement, donnez-moi la main, tirez-moi d'embarras. Nous vivons ici dans la forêt de Bondy ; à moi aujourd'hui, à toi demain; faisons cause commune contre l'ennemi commun, et signons de notre sang de nous prêter en toute occasion aide et assistance.

— Avez-vous remarqué dans le cabinet du roi ce paravent de contrebande ?

— Peut-être! continuez.

— Eh bien ! derrière cette embuscade chinoise, le roi tenait votre sosie caché pendant la lecture de votre poëme.

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— Quand il l'aurait tenu caché pendant mille ans, est-ce que ce démon invisible aurait pu attraper une centaine de vers à la volée et les redire de mémoire ?

— Pourquoi non ? Le père de Sénèque allait bien jusqu'au double à simple audition, et il répétait même le travail du poè'te en commençant par le dernier spondée et en remontant vers par vers le courant de la composition.

Voltaire sauta à bas de son lit et saisit son épée.

— Que voulez-vous faire? cria d'Argens.

— Tuer ce gredin pour ôter désormais à cette espèce-là la tentation de manquer de respect à la poésie.

— Quel gredin?

— Ce foudre de mémoire.

— C'est le" roi qui a tendu le piège, mon ami; remettez votre épée au fourreau.

— Vous avez raison, mon ami, répliqua tristement Voltaire. Cet homme, né une couronne sur la tête, comme Satan avec une corne, a besoin d'égorger le monde par manière de passe-temps, et, quand la matière manque, de le persifler à outrance. Il prend à tour de rôle chacun de nous pour plastron. Nous faisons ici un lugubre métier. Pour peu que nous ayons du cœur, nous devons songer

à vider le royaume. Quant à moi, dès aujourd'hui je prépare ma valise.

Il embrassa d'Argens avec effusion.

— Je vous plains, marquis, si vous laissez une minute de plus votre tête exposée au coup de patte royal dans cette ménagerie.

— Querelle d'Allemand, querelle d'amant, reprit d'Argens ; vous vous embrasserez à la première occasion.

— Jamais, mon ami. Voyez- vous cette table de marbre? cet homme est comme elle, dur et poli. Allons, venez, et partons.

D'Argens tourna le dos au poëte et lui montra de la main la clef de chambellan brodée au verso de sa personne.

— Vous voyez cette clef, dit-il ; hélas ! elle a fermé à jamais sur moi la porte de ma prison.

— Je connais ce geste pour Tavoir vu dans le temps pratiquer à Lamettrie. Quand le pauvre diable avait vidé le fond de sa bourse au cabaret et n'avait ni sou ni maille pour payer la dernière chopine, il mettait la main précisément, comment dirais-je? à la clef de chambellan, et, claquant de droite et de gauche, il criait d'une voix lamentable :

— Miserere! J'ai dépensé mon dernier liard !

— Il mourut à la chaîne, vous savez de quelle

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façon. Je vous souhaite meilleure chance, marquis. Je veux aller en pays libre pour me retrouver et me ressaisir. Il vaut mieux être citoyen du monde que chambellan de Sa Majesté Arlequin.

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