‹ Un roi philosophe; le grand FrédéricChapitre 28 sur 32 · A CORSAIRE CORSAIRE ET DEMI · texte numérisé non relu

A CORSAIRE CORSAIRE ET DEMI

La philosophie soupait en bande à la salle de la Confidence. Voltaire, encore sous le coup de sa mystification, boudait dans son assiette, La conversation tombait en langueur. Maupertuis seul pétillait de gaieté. Il détestait Voltaire ; il jouissait de rhumiliation du poëte. Après le repas, il lui coula en douceur ce mot à Poreille :

— Jamais souper n'a été plus spirituel.

— Dites plus stupide, répondit Voltaire.

Le géomètre avait jeté le cartel ; le poëte releva le défi. Il tailla sa plume de campagne et écrivit d'un trait le pamphlet du docteur Akakia.

Maupertuis avait émis dans le temps trois ou quatre bouffonneries, et il les avait solennellement appelées des idées,

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Ces idées consistaient à dire et à prouver, par axiome et corollaire :

Que si Ton disséquait avec précaution la tête d'un géant, on pourrait peut-être voir au microscope la pensée pétiller au fond du cerveau.

Que si Ton endormait l'homme à l'aide d'une dose d'opium, on arriverait sûrement, un jour ou l'autre, à surprendre l'âme en flagrant délit pendant le sommeil du gardien. Elle prendrait alors ses ébats au soleil et donnerait le spectacle de ses gentillesses; le chat dort, la souris sort: c'est le proverbe.

Que si l'on badigeonnait de haut en bas un homme de poix-résine, de manière à boucher hermétiquement tous les pores de l'épiderme, ce tamis ingénieux, inventé par le Créateur pour laisser fuir la vie, on communiquerait à l'homme, par cet emplâtre, le don d'immortalité.

Que si l'on faisait un puits de profondeur, jusqu'au centre de la terre par exemple, sans aller précisément jusqu'aux antipodes, on pourrait trouver en chemin le secret de l'attraction, un gnome, qui sait? ou peut-être bien un aimant.

Voltaire châtia, au courant de la plume, les billevesées du savant. Les quolibets tombaient serrés comme grêlons sur le dos du malheureux académicien; une épigramme n'attendait pas l'autre;

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c'était comme la crépitation de la fusillade. Il avait ri de verve et, dans une journée, accompli sa vengeance.

Il mit une certaine coquetterie à recopier luimême son pamphlet d'une belle écriture réglée et lisible, sur papier de Hollande, à le distribuer en trois cahiers pour multiplier les occasions de lecture, et à les attacher, avec des rubans de toutes couleurs, pour tenter les regards.

Le manuscrit ainsi habillé, ainsi attifé, soigné, orné, recommandé par sa bonne mine, passé de main en main, cajolé et caché sous le coussin, courut tous les salons, les boudoirs, les corps de garde et les alcôves de Berlin. Les seigneurs le lisaient, les duchesses le dévoraient, les officiers le feuilletaient, les académiciens eux-mêmes cédaient à la contagioni*

Frédéric avait l'œil partout, et, en qualité de protecteur de Maupertuis, il trouva que le doaeur Akakia pouvait bien commettre .une indiscrétion en promenant ainsi, de porte en porte et de ruelle en ruelle, au milieu des huées et des nasardes, le mannequin grotesque du vénérable académicien. Il résolut de retirer le docteur Akakia de la circulation et de l'immoler à la paix du ménage.

— Écoutez, mon ami, dit-il un jour à Voltaire. Maupertuis a fait feu le premier, j'en conviens;

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vous avez riposté, vous en aviez le droit, j'en conviens encore. Mais il dîne à ma table comme vous, il couche comme vous sous mon toit; si je le laissais publiquement injurier et déchirer à mon foyer à côté de moi, je méconnaîtrais à coup sûr et je violerais en sa personne la première loi, la loi sacrée de rhospitalité. Ainsi, au nom de Pamitié que je vous porte et que vous me portez aussi en retour, je l'espère du moins, je vous conjure de vouloir bien faire le sacrifice de ce pamphlet.

— Du moment où le Seigneur ordonne à Abraham d'immoler Isaac, Abraham charge immédiatement un fagot sur son âne pour accomplir le sacrifice. Je vais de ce pas jeter au feu le docteur Akakia.

Frédéric avait la science du cœur humain. Il suspecta la sincérité d'un feu qui devait flamber hors de sa présence et dévorer à huis clos un chefd'œuvre d'ironie. Il mit familièrement la main sur l'épaule de Voltaire et lui dit avec un redoublement d'amitié :

— Non. Allez chercher votre docteur Akakia. Je veux l'entendre au moins une fois, recevoir son dernier soupir et l'ensevelir dans mon souvenir comme dans un mausolée.

— Un tombeau royal, sire, c'est trop d'honneur,

en vérité, pour ce maroufle.

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Voltaire alla chercher Tœuvre expiatoire vouée au bûcher et en commença la lecture d'un ton tragique sous le manteau de la cheminée. Chaque coup portait; le roi éclatait en admiration; il prenait la main de Voltaire, il la baisait à outrance et criait dans son enthousiasme :

— Non, jamais roi du monde n'a baisé la main d'un pareil génie.

Voltaire venait de lire le premier cahier. Il le contempla un instant en silence de Pair mélancolique d'un éternel adieu; puis, dénouant les faveurs qui attachaient les feuillets :

— Voilà, dit-il, les bandelettes funèbres.

Il passa le manuscrit à Frédéric, et, détournant la tête avec l'expression d'un père condamné à voir monter son fils à l'échafaud, il porta son mouchoir à son front comme pour essuyer une larme de regret.

— Je vous livre, dit-il, le juste qui doit périr pour le salut d'Israël, et je prie Votre Majesté de vouloir consommer elle-même le sacrifice.

Frédéric déposa respectueusement l'hostie sur les tisons de la cheminée; mais, au moment où le docteur en flammes montait par la route du ramoneur à l'apothéose, le roi, pris tout à coup d'un délire sacré et soulevé par le fluide du dieu inconnu, bondit de son siège, saisit Voltaire par le bras,

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Fentraîna au milieu de la chambre et entama avec lui une pyrrhique effrénée en criant à tue-tête :

— Vulcain, dieu cruel! Vulcain, dieu jaloux!

Et le poëte et le roi tournaient et pirouettaient comme des Hurons autour de Tennemi attaché au poteau. Le roi chantait :

— Vulcain, dieu cruel ! Vulcain, dieu jaloux ! Et le poète répétait d'une voix éteinte :

— Vulcain, dieu jaloux! Vulcain, dieu cruel!

Après avoir ainsi tournoyé et gambadé un quart

d^heùre, ils reprirent Tun et Tautre tranquillement leur place à chaque bout de la cheminée. Voltaire, essoufflé, continua la lecture; le roi, hors d'haleine, rinterrompait de temps à autre par un cri d'admiration. Peu à peu, la voix du lecteur baissa. Il touchait à la fin du cahier. Un morne silence succéda au second acte de cette trilogie.

— Courage !

Et arrachant de la main de Voltaire le docteur martyr, il le jeta au bûcher,

— Ite in ignem œternum! dit-il.

Et la danse héroïque recommença avec une nouvelle frénésie, et le roi et le poëte chantaient encore, l'un avec une voix de ténor, l'autre avec une voix de basse, l'hymne improvisé :

— Vulcain, dieu jaloux! Vulcain, dieu cruel ! Et leurs pi^s, bouillonnants du frémissement

sacré jusque dans la moelle et secoués par Tinspiration irrésistible du derviche, retombaient en cadence sur le parquet avec un rhythme précipité de battoirs en fureur.

Les pages de service, attirés par le vacarme, accoururent dans Tantichambre et regardèrent par le trou de la serrure. En voyant les dieux de TOlympe tournoyer à perte d^haleine, ils les crurent, du coup, tombés en mal caduc.

Après ce deuxième pas de ballet, Voltaire passa au dernier cahier. Il le lut posément, lentement, de ce timbre sourd, glas funèbre de la pensée. A chaque instant il faisait une pause, comme suffoqué par un sanglot; mais, au dernier feuillet, au moment où il envoie Maupertuis dans la lune sur une vessie, il frémit de tout son corps, et, succombant à la violence de Témotion, il jeta précipitamment le cahier dans la cheminée :

— De profundisy dit-il.

— Amen^ répondit Frédéric.

L'holocauste était consommé. Voltaire, debout et la tête penchée, regardait d'un œil sinistre la flamme bleuâtre jouer avec son esprit.

— C'était donc là, dit-il, le destin de Prîam ! Frédéric, attendri, alla prendre la main du poëte

et la tint longtemps serrée avec une muette et douloureuse expression de commisération ; puis, la lais-

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sant retomber, il recula du pas automatique d'un fantôme, il leva les bras au ciel, sa figure resplendit, sa perruque frissonna comme si un coup de vent venait de passer.

— Silence! dit-il d'une voix emphatique; je vois d'ici un homme là-l?as, là-haut plutôt, dans l'enfer ou dans l'empyrée, je ne distingue pas bien encore, un homme, peut-être bien un demi-dieu, recueillir un petit docteur à cheval sur une vessie, le saluer poliment et le présenter à un autre immortel orné d'un nez camus et d'un corps rond comme une citrouille. C'est Lucien, c'est le dieu du rire qui amène le docteur Akakia à Rabelais et leur dit : Embrassez-vous, mes amis, vous vous connaissez de toute éternité.

Voltaire coula de côté un regard languissant à Frédéric, et dit avec un léger accent d'ironie :

— Oui, sûrement, s'il y a un ciel pour l'opprimé, le docteur Akakia doit y monter en ce moment. Adieu donc, mon pauvre docteur ! sois plus heureux dans l'autre monde que sur ce globe terraqué. Attends-moi, j'irai bientôt te rejoindre.

Il salua Frédéric et sortit lentement; sur le seuil de la porte, il agita sa main au-dessus de sa tête comme pour invoquer le dieu vengeur, et, prenant ensuite sa volée, il grimpa l'escalier et courut changer de costume.

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Il avait joué son rôle en comédien consommé; il pouvait rire maintenant de la candeur de Frédéric.

Mais Frédéric Tavait suivi du regard au sortir de la scène, et, croisant ensuite les bras sur sa poitrine, il avait murmuré à voix basse :

— Voltaire, mon ami, ta douleur sonne furieusement la hâblerie. Tu as livré trop couramment ton manuscrit au bras séculier pour l'avoir livré sans réticence ; tu dois en avoir gardé une copie et peutêtre même l'avoir déjà donnée sous main à Tinapression.

Adieu paniers y vendanges sont faites 33 r

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