ADIEU PANIERS, VENDANGES SONT FAITES
Voltaire, effectivement, avait joué Frédéric. Le docteur Akakia, immolé de la main royale, ressuscitait quelque temps après en cachette dans une imprimerie de Berlin. Mais Frédéric avait lâché sa police à la poursuite du revenant; à Pinstant même où le docteur Akakia sortit du sépulcre, un recors saisit rédition. Le roi signa Tordre de la brûler, en place publique, de la main du bourreau.
C'était la première fois que Frédéric donnait à l'Europe le spectacle du supplice d'un livre, et ce châtiment tombait précisément sur la tête de Voltaire, Tami, l'hôte du roi, le Virgile du siècle, le précepteur de l'humanité. Le poëte connut alors ce que pèse la parole d'un roi, sa préférence, sa flatte-
rie. Il avait pris le colKer du maître, il en sentait enfin la meurtrissure. Il passa la main sous sa perruque.
— J'ai le cou pelé, dit-il; j'aime mieux reprendre le chemin de la forêt.
De ce moment, il songea au fond de son cœur à rentrer, coûte que coûte, dans sa liberté.
Il voulut, néanmoins, assister à Tauto-da-fé du docteur Akakià. Le jour de l'exécution, il loua une fenêtre sur la place de Potsdam. Lorsqu'il vit monter la flajmme des fagots, il harangua la populace comme du haut d'une tribune.
— Voyez, criait-il, cette fumée; c'est l'âme de Maupertuis ; pouah ! comme elle est noire, comme elle est empestée!
Et, prenant un air contrit, il ajouta, la main tendue au midi :
— Et les quatre petits déserteurs qui courent la poste et qui arrivent maintenant en Hollande.
Ces quatre petits déserteurs en rupture de ban étaient quatre exemplaires du docteur supplicié par ordre de Frédéric, que l'auteur avait sauvés sous main de l'incendie et envoyés par la poste à un libraire d'Amsterdam.
La victoire restait donc à Voltaire ; mais Voltaire avait pratiqué Frédéric de trop près pour dormir en paix; la gaieté royale, piquée au vif, a toujours
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à fon service quelque chose de mieux qu^une épigramme.
Il roula cette question dans sa tête toute la jour* née. Le soir, il ouvrit un volume de Tacite. II sentit monter à son cerveau une pointe de stoïcisme. Il se crut un Romain, il souffla la bougie.
Le lendemain matin, à Theure où Caton saisissait son épée pour échapper à César, et où Talouette chantait dans le ciel comme Pâme délivrée de sa prison, il donna Tordre à son domestique d^apporter une baignoire et de la remplir de plus d'herbes de la Saint-Jean que Médée n'en Jeta pêle-mêle dans sa chaudière pour retremper les fibres décrépites d'Eson.
Pendant que le bain de sauge et de romarin répandait dans sa chambre un nuage de vapeur, le poè'te, enveloppé de sa douillette, le coude sur le genou et le menton sur sa main, repassait, de mémoire, la mort de Sénèque, et attendait la sentence du destin.
Il méditait ainsi depuis un instant, lorsque la porte de sa chambre exhala en tournant un funèbre gémissement.
C'était le centurion.
Le centurion était un page de bonne mine, haut en couleur, le* visage à peine orné du duvet de l'adolescence.
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Voltaire jeta sur lui un regard triste, et, relevant un pan de sa douillette, montra au jeune homme son corps éprouvé par Page et ramené à l'état du squelette.
— Voyez, lui dit-il, cet homme m'a tué. Mais Tarchiduc me vengîera.
Cet archiduc était Joseph d'Autriche, dont la renommée faisait déjà le vainqueur de Frédéric.
Le page tira gravement un pli de son pourpoint.
— Voilà, dit-il, ce que le roi, mon maître...
— Le roi! interrompit vivement Voltaire; dites le caporal !
Et, arrachant le pli delà main du page, il regarda la suscription. v
L'adresse portait \ A M, de Voltaire^ au châ* teau,
— Au château, murmura le poè'te. Au corps de garde !
Il déchira le cachet.
La lettre, écrite de la main du roi, contenait une simple antithèse :
a Vous avez un grand talent, mais le cœur encore plus petit.. »
Voltaire bondit de sa chaise et froissa la lettre.
— Le misérable ! cria-t-il.
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Il fit le tour de sa chambre, et à chaque pas il répétait :
— Le misérable !
Le page le suivait en cherchant à Parréter par la douillette :
— Monsieur...
— Le scélérat! reprenait Voltaire.
— Monsieur répliquait le page d'une voix de
fausset.
— Le Tibère !
— Monsieur...
— L'abbé Cottin !
— Monsieur...
— Le Borgia !
— Monsieur...
— Le Machiavel !
— Monsieur...
— Il a réfuté le livre du Prince^ mais il a craché au plat, pour dégoûter les autres !
Enfin le poète, pirouettant brusquement sur luimême, marcha les poings fermés sur le page.
— Monsieur ! répétait-il en imitant le fausset du page ; crois-tu m'arréter avec ton : Monsieur ? Je te le répète, cet homme est un histrion, un fourbe ; je l'ai appelé un jour Salomon. J'ai menti, il n'est tout au plus que Denys, entends-tu bien? le tyran Denys, de Syracuse. .
Il jeta la lettre à terre.
— Je foulerai ainsi sous mon pied sa réputation de sagesse et de grandeur. Je le clouerai à son trône comme à un pilori. Ah ! grand talent, cœur petit! à nous deux; tu as entendu ce que je t'ai dit; porte-lui ma réponse.
— Vous oubliez, répondit le page, que cet homme est roi et que je suis son serviteur.
Voltaire prit sur sa table un paquet de papiers.
— Voilà le linge sale de Sa Majesté. C'est moi qui blanchis cela.
Ce linge sale était le brouillon d'un poème de Frédéric, intitulé : le Palladium.
— Vous oubliez, continua le page, que cet homme n'a qu'un mot à dire pour faire tomber votre tête.
Cette parole jeta un seau d'eau sur la colère de Voltaire. Il pencha son front sur sa poitrine, il regarda douloureusement le page, et après une minute de silence , prenant un accent de tendresse :
— Mon ami, dit-il, je n'ai eu qu'un tort avec ton maître, je lui ai appris à faire les vers mieux que moi, et aujourd'hui je n'ai plus qu'à lui demander un passeport pour aller pleurer ma défaite dans le désert.
Le page sortit.
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— Eh bien ! dit Frédéric, au retour de son messager, qu'a-t-il répondu à mon épître?
— Sire, il a commencé par battre la campagne.
— Qu'emenjds-tu, reprit le roi, par battre la campagne ?
T- Il vous a appelé...
Le page hésita.
— Il m^a appelé, reprit Frédéric.
— Oserai-je le dire ?
— Dis, mon garçon.
— Brigand.
• — Ensuite?
— Tibère.
— Continue.
— L'abbé Cottin.
— La litanie dure longtemps ?
— Oui, sire, un quart d'heure à peu près; mais il a fini par tomber dans Tattendrissement et par avouer qu'il n'avait qu'un tort avec Votre Majesté.
— Voyons.
— Celui d'avoir fait du roi de Prusse le plus grand poè'te de l'univers.
Frédéric sourit.
— C'est un fou, dit-il.
Il prit sa flûte pour chercher, sur un air de Haendel, un moyen honnête d'écouler en douceur Voltaire à la frontière.
Par moments, il suspendait l'ariette et murmura it en marchant :
— Cet homme mériterait d'être fleurdelisé au Parnasse. Il a la gentillesse et la malice d'un singe. On admire son esprit en même temps qu'on méprise son caractère. Adieu, paniers, vendanges sont faites. Décidément, j'aime mieux les prêtres que les philosophes.
La poeschie du roi mon maître SSg
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